A MON CHARDONNERET
Toi dont mon seul regard faisait frissonner Ta ile ,
Qui m'éçayais par ton babil, Hélas! le voilà sourd à ma voix qui t'appelle.
Cher oiseau, la saison cruelle
De ta vie a tranché le fil.
Moi, je fus avec toi bien vite accoutumée;
Nos jeux étaient mon seul loisir, Lorsque tu me voyais dans ma chambre enfermée ,
Tu chantais, à ta voix aimée,
Mon ennui devenait plaisir,
L'amour de l'un pour l'autre, il était sans mesure 1 Oh ! qu'ensemble nous étions bien !
Le peu qu'il nous fallait pour notre nourriture^ Je le gagnais à la couture.
Et nous n'avions faute de rien»
Je variais les grains ; puis, en forme de çerbe, Quand venaient les beaux jours d'été,
Tu me voyais suspendre à ta cage superbe Un cœur de laitue, un brin d'herbe.
Pour toi du champ même apporté.
Lorsque je respirais la fraicbcur de la brise,
A riieuie où finit mon labeur, Que j'ainidis à te \oir d'un air de mignardise,
Becqueter une friandise
Que je l'offrais de si grand cœur!
Oh ! non, je ne suis pas insensible à la perle ;
Le temps n'a pu m'en consoler I Quand je jette un regard sur ta cage eulr'ouvertc,
Qui depuis ta moi t est déserte,
Mes pleurs ne cessent de couler!
Il y a dans l'expression de ce chagrin une si grande vérité, qu'il serait difficile de ne point partager rémotion de la couturière-poète
De ces trésors de sentiments , on en rencontre encore avec bonheur dans la nouvelle publication de Mlle Reine garde , et ce li^re débute par une ode touchante sur la Sympathie, adressée par elle à ces bienfaiteurs qu heureusement louNrière modeste a rencontré sur ses pas :
C'est à toi seule, ô Sjrapathie î Que je dois le peu de bonheur Qui vient de luire sur ma vie Et fait tant de bien à mon cœur !
A la pauvre fille inconnue Si tu n'avais tendu les bras, Que serait-elle 'devenue Sans appui, sans guide ici-bas?
Tu m'apparus pleine de charmes, Mère de la sainte amitié, Tu m'apparus! et mes alarmes Cessèrent devant ta pitié.
Quand on a lu les œuvres en français de Mlle Reine Garde , on comprend facilement qu'elle ait eu l'honneur d'être applaudie et encouragée par M. de Lamartine , par Béranger et par bien d'autres sommités. Eh bien ! plus on a admiré ce talent naïf et gracieux qui s'était façonné lui-même et qui a\ait eu tant d'obstacles à surmonter, plus on a été attendri par les strophes pleines de goût avec lesquelles Mlle Reine Garde nous initie à ses douleurs; moins on peut se rendre compte que cette muse méridionale, qui avait si bien réussi à traduire en français les sentiments délicats dont son âme est remplie, ait abaissé plus tard le diapason des cordes de sa Ivre.
Après les pièces remarqiir.blcs qu'on voit dans les Poésies nouvelles de Mlle Reine Garde , on a lieu dêtre étonné de trouver ensnile, dans quelques pièces de vers patois, une foule de choses qui sont, en vérité, d'un goût aventuré.
Nous ne pouvons nous empêcher de reproduire Tun de ces passages, afin de constater par cet exemple comme quoi un pcèlc avant donné et donnant encore tant de preuves de délicatesse dans ses œuvres en français, peut se laisser aller par une pente glissante à travers \croman, à des idées faites pour répugner dans toutes les langues polies. Ov, en reproduisant ces passages , nous ferons observer de plus^ que l'auteur en plaçant en regard de ses œuvres patoises une traduction aussi élégante que peu littérale, s'est bien gardé de rendre ceux-ci. Nous agirons et pour cause de même :
Tout s'en douuo alors fin qu'où naz ; Uno bando de coou lou gai leclour s'arresto, Perescoundre la morvo, aquelio nialhounesto,
Que souarte fouero soun lioustaou,
Per faire li banc aou coulaou.
De l'Allemand, pecaire ! aquesto qu'a lou fieou, Caligno lis escus, et per si truffar d'cou
N'a pas la linguo brelto :
Doou rire lou ventre vous pello Quand s'announço en francès per li parla r plus dous ^^ Cadcrnot que li dis li lou pouarge à rebous.
Eu ne parlant que des œuvres en français de Mlle Reine Garde, nous n'eussions eu à lui offrir gu'un tribut d'élocres en joignant notre appréciation à ces hauts témoiirnages (Vestime qu''elle a recueillis. En mentionnant les quelques pièces patoises qu'elle a publiées , nous devons ajouter que ce n'est point sa muse que nous accusons, mais seulement le terrain périlleux où cette muse a élé conduite.
C'est sur ce terrain que les fanfares éclatantes des félibres sonnent un appel pour tous les talents poétiques du Midi, pour tous ceux qui selon eux, ont l'alen patrîoto (le soufïle patriotique) ! — Afiu d'être reconnu provençal , bientôt il faudra , ou admirer ce qu'on ne comprend pas, ou soi-même avoir trempé sa plume dans cette fusion incandescente qui s'élabore dans les forges des félibres , avec tous les dialectes que le temps a produits des bords de la Garonne aux rives du Var , de la verte Limagne aux plages phocéennes. Il a a sans dire que comme alliage il entre là dedans des mots innombrables qui ont Téclat de la nouveauté. C'est ainsi qu'a élé fabriquée cette marqueterie étrange de tant de vocables étonnés de se trouver juxtaposés ensemble et qu'on peut observer dans Miréio. Au moyen de cette langue, certains félibres ont pu se faire considérer comme chefs d'école, ce qui eut été plus difficile si l'on eût écrit
en français, ou bien en simple pro\ençal comme l'avaient fait tous les des anciens de ces mêmes félibres.
Dans leurs appels, leurs préfaces et leurs notes, ces réformateurs semblent ^ouloir poser quelques règles ; mais en lisant lem's œuvres, on ne tarde pas à s'aperceNoir qu'au point de \ue grammatical, ces poètes eux-mêmes n'obserNent aucune règle. Vives, parfois même fougueuses, impro\isant un idiome a^ec des mois pris çà et là; ces imaginations méridionales se senliinienl-elles trop à Télroit dans les liens de la langue française ? Plus d'un de nos contemporains a prou\é cependant que les inspirations poétiques du Midi n'avaient rien à redouter de ces liens. M. Joseph Au Iran eut-il mieux chanté la Méditerranée et ses ri\esen patois qu'il ne l'a fait en français ? Et M. Jean Reboul , et M. Jules Canonges , leurs recueils ne sont-ils pas répandus dans toute la France ? — La fusion de langags variés ne se fait que très-peu observer dans les œuvres de M. Roumanille; les Ow6re?^o peuvent être en effet considérées comme une transhion de la poésie de Gros et d'Hyacinthe Morel aux productions du félibrige. Ces œuvres charmantes, couronnées par le succès, ont servi de pont pour arrivera d'autres succès qui onl transformé ceux qui les ont obtenus en maîtres et novateui's.
Ceux-ci paraissent prétendre à ui.e ^ raie domi-
— ^04 — nation, et ponr justifier leur prétention ils ont été se rattaclier directement aux Tj'oubadoiirs à qui les circonstances, leur vie errante, un langage dont les formes n'étaient nulle part arrêtées , permettaient de prendre dans tous les idiomes à eus connus les mots qui se trouvaient à leurs con\enances.
Il n'y a cependant point unanimité en Provence pour accepter les nouvelles lois dont le code est encore à créer, car nous ne connaissons point de grammaire provençale sérieuse; plus d'un Pro\ençal entêté s'obstine à rimer avec le patois tel qu'on le parle de nos jours^ et nous avons pu lire ainsi quelques jolis poëmes récemment publiés.
Parmi ceux-ci nous distinguerons Leis nervis en partido de casso , par M. E. Robert , tailleur de pierres à Istres , et Patroun Seouclet , par M. E. Bougrain, de Barjols, dans le Var.
Dans ce récit poétique du voyage de Patroun Seouclet à Paris, la verve ])rovençale a ses franches coudées : Tentrain, la même rondeur que l'on peut remarquer dans Chichois ou dans Lou Galégeaire, on les retrouve dans Patroun Seouclet , dont !e style n"a aucune prétention à un troubadourisme sentimental.
L'auteur a senti oîic ce style ne serait pas précisément du goût des amateurs de nouveautés , car il a hésité avant de publier ce joli opuscule ; il ne s'est décidé que sur les encouragements de
M. Méry, loupoèto, à qui, en liii déùianl >ou œn- \re.. il dit dans sa préface :
M'arrisqui.*.. mai s^allrobi un Icclour de MistraoUf Que dedinssoun charpin mande l'ooutour eis hioudos, Tu per toun pichoun mot, deis peiros de «is froundos Pourries aver l'espous, moun savent counseillé ; lou m'en fichi, seriou en bouano coumpaguië (58).
Patroun Seouclet, pas plus que Chichois, ne se peut analyser ; il faudrait le tout reproduire, carie principal mérite de ce poème consiste dans les saillie^ du dialogue et dans des traits caractérisques difficiles à détacher de l'ensemble du récit. — Voici le jugement que nous a\ons lu sur fauteur de Patroun Seouclet, et qui représente notre pensée : « Dans ses vers colorés , expressifs , pleins d'en- « jouement et de malice^ il a pleinement réussi à « nous prouver que le ^ieux rire gaulois jaillit en- « core aujourd'hui des lèvres de la muse proven- « cale (59). »
11 y a également de très-jolis morceaux dans les Vieils camins (les vieux chemins), par M. Casimir Dauphin ; seulement en visant à une plus grande éle\ation de style que fauteur de Patroun Seouclet, l'auteur rencontre ces iné\itables pierres d'achoppement que l'écrivain trouve trop souvent sous ses pas lorsqu'il veut monter un peu plus haut sur la colline poétique.
M. Casimir Dauphin regrette les vieux chemins frayés par nos pères, et qui sont aujourd'hui délaissés pour ces voies où la >apeur nous emporte si vite vers le progrès! Ses regrets sont exjirimés souvent en vers charmants et vraiment parfumés (les senteurs du terroir de Provence :
Leissa me lou trapiar aqueou vieil soou de draio,
Aqueou vieil gazoun prin et %ert,
Q\ ieissa-mi respirar l'air Mounté Tor doou souleou, eme lou parfi m raio !
La cainpaguo m'ubné la %erduro m'affoulo, Eu mai, quand créhoun li bourgeouns, Et que de touto la piboulo Lou fuillage argenla trenioulo Coume un millica de parpaillouns.
Tout cela est joli sans doute, mais ensuite quelle chute !
Oou mes de jun, quand l'herbe es fouarto et bello.
Se dins li pras m'en vaou,
La sentour deis fen m'ensourcello,
Et li mourdriou coume un cavaou (60).
Or, ce vers nous a rappelé l'aménité d'un félibre de IMrmaTia contre un journaliste a\ignonais qui s'était permis, à ce qu'il paraît, de n'être pas brûlé d'enthousiasme à lendroit du précieux recueil :
Journalisto de Trincataio Gresès, en regiilgnanl, faire acampa li gènt ? Quand salés mordre que la paio.
En que sert de mouslra li dent ?
(cr,.
Le roman, dans sa défense, lance ^(^^ trails d'une finesse vraiment remarquable ; lallicisme qu'il emploie est évidemment un excellent modèle à suivre !
— Revenant à M. Dauphin , il est fâcheux qu'à côte' de passages très-poétiques , sa muse éprouve par moments certaines distractions :
Foou estré un fënat, un couquin !
Per pas eimar vagouns et grando roulo ; Mai aque'ou dount lou couar quelouiiouvéou derrouto, Regrette pas un vieil camin Es un crétin (62).
Est-ce là de la poésie ? —Franchement lorsqu'on voit s'égaier des muses pro\ençales dans des sentiers vieux ou nouveaux , peut -on s'empêcher de penser qu'il serait préférable pourtant que les Pro- ^ençaux qui sentent bouillonner en eux une sève poétique, laissassent leurs inspirations suivre les chemins qu'ont pris, pour aller au succès, Mlle Reine Garde , MM. Jean Reboul , Joseph Autrau , Méry, Jules Canonge, Maquan, Eugène deCombaud dont les idylles ont plus d'une fois été couronnées à Toulouse, etc.
Nous voulions cousacrer à ces poêles mérldioiiaux une élude particulière, mais à quoi bon citer des livres qui sont dans les mains de tous les amis des lettres? Ces livres d'ailleurs ont été appréciés depuis longtemps ; nos louanges ne sauraient rien ajouter au succès consacré déjà par des années et des réimpressions nombreuses. — Félibres ! à côté des sentiers que vous tracez, à côté de ces chemins nouveaux où les machines du progrès se livrent parfois à de bruyantes et fâcheuses explosions^ il y a encore les vieilles grandes routes françaises ; c'est là qu'on rencontre à chaque pas d'excellentes traditions : ces routes là sont les plus sûres.