Sneu,, loc. cit
Ces cas, dans lesquels les néologismes se présentent d'abord sous la forme d'hallucinations auditives, sont très fréquents, et l'on rencontre souvent des malades à qui l'on demande pourquoi ils font usage de tel m, tel mot pour designer, par exemple, des persécuteurs, et qui vous répondent : « Mais je ne sais pas, ce m, m eux qui m'ont dit se nommer ainsi ». Une malade que nous avons observée, se prétendait en relation avec un esprit qu'elle appelait « Papanita ». C'était lui, ajoutaitelle, qui lui avait dit s'appeler de ce nom.
Les aliénés faisant, en général, un véritable abus de ces néologismes, et les idées ou les choses qu'ils signifient étant des plus variées, il n'est pas inutile, à ce point de vue, de les classer en différentes catégories.
C'est ce qu'a fait le docteur Tanzi qui propose le groupement suivant, utile pour servir de guide dans la recherche des idées exprimées par ces vocables nouveaux :
Premier groupe. — Noms faisant allusion à des personnes ou à des êtres symboliques. Une de nos malades se dit victime de persécutions des Bouliqueurs. Une autre est en butte aux poursuites des Vampas ; une troisième, à celles des Reluquets; une autre, à celle des Bobs et des Majors.
Second groupe. — Noms faisant; allusion à des agents ou à des états physiques. Une persécutée est torturée par le nitral; une autre, par la machine à giroitement.
Troisième groupe. — Noms faisant allusion à des agents nu îles états physiopathologiques de caractère hallucina-
i. Tanzi,* toc. cit.
loin'. Bien des hallucinés de l'ouïe se plaignent d'être téléphonés ; une de nos malades appelle du nom d'injecteurs les personnages qui lui parlent. Une autre est emplâtrée, empestiférée, emboucanée par le fondement. Une autre subit les tortures d'un forçat épinedorsalier qui lui déséchine le dos.
Appendice. — Termes analogues aux précédents, mais uvc une qualification sexuelle. Par exemple, la malade précédente ressent des hallucinations génitales et se sert toujours à ce propos du mot « coucouze ». Un persécuté de M. Marandon de Montyel avait des hallucinations génitales qu'il désignait par le terme de « nonentation ».
Quatrième groupe. — Conjurations, formules d'exorcismes, évocations. Une aliénée de notre consultation prononçait les mots : « Zut! du flan! », pour faire cesser des hallucinations génitales. Une persécutée faisait, clans le même but, des gestes « excava latiques ».
Une malade de M. Saury se servait de la conjuraration : « Dieu treize », pour éviter des tortures aux âmes du purgatoire.
Cinquième groupe. — Terminologie métaphysique cl pseudo-scientifique. Un malade de Tanzi écrivait un livre sur Vanthropofotologie ; un autre s'occupait d'alitiométrie philosophique. Lemotamalomel est, pour un aliéné, le symbole de l'éternité.
Sixième groupe. — Autodénominations. Nous observons actuellement une persécutée mégalomane qui, si on lui demande sa qualité, répond : « Je suis la reine de France Zazi. » Un autre malade, cité par M. Lefèvre, se disait « foudroyantissimeur ».
Septième groupe. — Néologismes asystématiques et
TEO UBLES
absurdes. Dans ce dernier groupe rentrent les néologismes passifs , mais aussi certains néologismes actifs, tels que ceux qui constituent le langage d'une de nos malades, persécutée mégalomane, qui prétend savoir toutes les langues et qui, lorsqu'on lui parle dans celle qu'elle désigne, ne répond que par une série de syllabes juxtaposées sans aucun sens et absolument incompréhensibles.
Ce sont des néologismes de cette dernière catégorie que semble avoir eu surtout en vue Martini Mais cet auteur nous paraît avoir abusé de l'hypothèse, lorsqu'il a prétendu établir une relation entre l'état d'esprit du malade et l'emploi de certaines voyelles spéciales ; et lorsque, dans ces mêmes cas, il considère comme un signe de déchéance intellectuelle l'usage de plus en plus restreint des consonnes.
De ses recherches spéciales, le docteur Tanzi tire quelques conclusions qui présentent un certain intérêt.
C'est ainsi que les néologismes actifs, envisagés au point de vue de leur signification, se présenteraient, comme fréquence, dans l'ordre du groupement cidessus.
Etablissant le rapport du nombre des néologismes recueillis avec celui des malades, Tanzi trouve 239 néologismes pourl68 malades. Il y en a donc qui ont à leur actif plusieurs néologismes, qui alors peuvent appartenir à un même groupe ou à des groupes différents.
Les néologismes doubles se ( couvent plus fréquem-
1. Martini, Verànderung der Ausdrùckstveise bci Irren (Alfa. Zeitsch. f. Pysch., B. XIII, p. 605).
I u : LA N G A G E
ment que partout ailleurs dans le délire métaphysique, et l'on comprend que leur multiplication soit plus aisée sur un terrain aussi vaste que dans les limites nécessairement étroites d'un délire personnel.
Des 239 mots nouveaux, 83 seulement sont de véritables néologismes ; les autres sont plutôt des paralonàsmes, dus à une terminaison insolite ou à une altération de leur sens, dans le vocabulaire du malade. Les vrais néologismes se trouvent surtout dans le premier et le dernier groupe. Les néologismes métaphysiques se rencontrent non seulement chez de simples déséquilibrés, mais aussi chez de véritables aliénés.
La classification des néologismes au point de vue grammatical est difficile à établir. Cependant, ce sont les substantifs et les adjectifs qui sont les plus fréquents (90 0/0) ; puis les verbes et quelques interjections. Les locutions composées échappent évidemment à ce classement.
Il est intéressant de noter que le môme néologisme se retrouve chez des aliénés vivant loin les uns des autres et ne se connaissant pas. Cette identité de la pensée chez des malades vivant dans des milieux différents, montre que les lois du délire sont beaucoup plus simples et plus constantes qu'on pourrait le croire.
II est également bon de remarquer chez ces aliénés, se servant d'ailleurs à ce propos de néologismes différents*, l'importance superstitieuse attachée à des chiffres, notamment à ceux qui, comme 13, 3, 7, passent pour avoir une importance cabalistique. Chez les aliénés raisonnants aussi, on rencontre souvent des idées philosophiques telles qu'elles semblent être les fruits d'une même plante, et qu'avec tous les écrits de
TEOUBLES
ces différents malades, on pourrai l presque constituer une école spéciale de philosophie.
Les néologismes qui s'appliquent à des personnifications visent surtout des personnages malfaisants. Dans ceux qui font allusion à des agents ou à des états physiques, il est aisé de reconnaître des sensations nouvelles, un point de départ hallucinatoire. Il en esl de même à peu près du troisième groupe. Les néologismes ayant trait à des idées génitales marquent plutôt une interprétation qu'une description, et, comme tels, sont plus en rapport avec les troubles de l'idéation qu'avec ceux de la perception.
Bien souvent, les néologismes qui s'appliquent aux persécuteurs ont une empreinte de superstition et révèlent une croyance à des pouvoirs surnaturels.
Les néologismes asystématiques sont souvent difficiles à saisir, et leurs inventeurs, qui résument ainsi leur délire, ne peuvent ou ne veulent pas en donner une signification. Ils se sont imposés à la conscience sans genèse logique, et c'est souvent cette origine mystérieuse pour le malade qui le fascine.
Il est inutile de rechercher dans les néologisme.', la moindre analogie, au point de vue de leur formation, avec le langage de l'enfant, car l'aliéné est déjà en possession d'une langue complète. Cependant, il en es! quelques-uns, du dernier groupe notamment, qui rappellent tout à fait le langage primitif.
Ce qui caractérise tous ces néologismes. c'est la présence d'idées délirantes qu'ils condensent en quelque sorte. De plus, ils révèlent une tendance à exagérer l'importance du mot, une sorte de foi en sa vertu mystérieuse.
Des cas très nombreux où les aliénés délirants systé-
matiques créent des néologismes métaphysiques, il résulte ce fait, que le délire n'est nullement partiel, monomaniaque. Mais, à côté du délire typique, il y a toujours des tendances délirantes générales qui font ressembler ces aliénés aux déséquilibrés.
En résumé, le néologisme n'est pas par lui-même un symptôme pathologique, mais il devient l'indice d'un trouble morbide lorsque, comme toujours chez l'aliéné systématique, il exprime un fait de superstition se développant dans la conscience et atteignant presque les proportions d'une idée fixe.
Se fondant sur ces diverses considérations et, d'autre part, comparant et assimilant les néologismes à de nombreux documents puisés dans le domaine du Folk- Lore , le docteur Tanzi donne aux néologismes la signification d'un fait de régression atavique.
Sans aller jusque-là, au moins peut-on dire que le néologisme actif dénote un délire déjà très systématisé, tendant vers la chronicité et reposant sur un fond d'affaiblissement intellectuel. Aussi son apparition estelle d'un mauvais pronostic.
Mais il ne faut pas appliquer cette signification pronostique défavorable indistinctement à tous les néologismes quels qu'ils soient. C'est cette confusion, faite par quelques auteurs, qui a engendré de tout temps des divergences d'opinion sur la valeur pronostique du néologisme : comme ce désaccord existant entre les conclusions des premiers travaux de Damerow1 et de Martini3, l'un le disant signe d'incurabilité, l'autre rapportant deux cas à l'appui d'une opinion contradictoire.