Berbiguier, Les Farfadets
la voix d'une personne qu'elle connaît et qu'elle dit être à sa recherche. A mesure qu'elle approche de cette cour, la voix lui fait l'effet de s'éloigner.
La distance à laquelle l'halluciné localise le point de départ de la voix est souvent en rapport avec son intensité. Comme elle est moins distincte, il la dit plus lointaine que d'autres, qui, plus nettes, lui paraissent être plus rapprochées. Mais il peut arriver aussi que la voix, bien que lointaine, soit perçueaussi distinctement que s'il l'entendait près de lui, comme un de nos malades qui appelait ces voix : les voix téléphoniques. C'est alors qu'il s'ingénie cà trouver des explications et qu'il invoque le porte-voix, le téléphone, l'électricité, le magnétisme, la sorcellerie, etc..
D'ailleurs et surtout dans les cas chroniques, les aliénés se servent souvent pour désigner leurs hallucinations auditives d'un de ces néologismes dont nous avons déjà parlé, tels que « mes locutions, mes bavardes, mon parlage, mes échos, le souffle, etc.. »
Lorsque l'individu parle plusieurs langues, il peut arriver que les voix se servent de celle qu'il ne parle pas d'habitude et, c'est souvent là une raison pour qu'elles lui paraissent venir de très loin, du pays où se parle cette langue. Mais le plus généralement, l'hallucination verbale se formule dans la langue qui est la plus familière au malade. Si un aliéné de cette catégorie se déplace, s'il voyage en pays étranger, tant qu'il ne sait pas la langue du pays où il se trouve, il n'est pas halluciné, au moins flans cette langùfe. Mais du jour où il commence à parler et surtout à penser par son aide, les voix se font de nouveau entendre, et même dans le nouveau langage Ce détail a bien son importance en montrant le rôle de la fonction langage dans les hallu-
cinations verbales, et aussi, dans les cas particuliers que nous avons en vue, le retentissement sur les centres du langage des idées délirantes qui sont les premières en date. De plus, la connaissance de ce fait peut servir à conseiller aux intéressés en temps opportun, un déplacement, un voyage suivi dans quelques circonstances d'une rémission, d'un temps d'arrêt dans l'évolution de la vésanie.
Le contenu des hallucinations verbales auditives peut être très variable. Le plus souvent ce sont des paroles malveillantes, ou des ordres, ou parfois des révélations, des encouragements.
La formule varie de même. Dans les cas les plus simples, ce sont des mots, des phrases, très courtes semblant s'adresser directement au malade. 11 peut arriver que la parole ainsi entendue, continue ensuite, sans paraître prononcée de nouveau, à résonner dans l'oreille comme un écho plus ou moins prolongé. « Les voix que j'entends, nous disait un halluciné, sont pénétrantes; car la parole entendue se répète 50 ou 100 fois sous forme d'écho. Il me semble que je suis passé à l'état de phonographe enregistreur. » Si l'hallucination est plus précise, elle ne fait plus entendre des mots, mais des phrases entières, parfois même une sorte de monologue. Si les voix sont plus nombreuses, il semble parfois s'établir entre elles comme un dialogue ou une véritable conversation.
Il peut arriver alors que, dans ce concert de voix, le malade en distingue de caractère tout opposé, les unes s'acharnant après lui, les autres prenant sa défense. C'est ce que Morel avait appelé la double voix*. Dans
i. Morel, Traité des maladies, mentales, p. 360.
un mémoire sur l'antagonisme des idées délirantes, nous avons rapporté de nombreux exemples de cette catégorie1. C'est ainsi qu'une persécutée avec idées de grandeur a un mauvais écho qui a été transformé en bon avec l'aide de Dieu. Elle les entend tous les deux par les deux oreilles. Le mauvais écho la fait souffrir, le bon détruit ses effets et la fait résister. — Une autre nous raconte qu'à côté de voix qui l'injurient, il en est qui la défendent; elles lui parlent dans les deux oreilles et disent : « Laissez-la tranquille, que cela finisse. »
Dans la majorité des cas, le malade perçoit par les deux oreilles toutes ces hallucinations, fussent-elles antagonistes. Mais il en est de plus rares où elles se cantonnent dans une oreille chacune de leur côté. On trouve épars dans les auteurs quelques exemples de ces faits. M. Magnan en a fait l'objet d'une étude plus spéciale et en a rapporté quatre observations très intéressantes. Un homme de quarante-huit ans, traité plusieurs fois à Sainte-Anne, raconte à sa dernière entrée qu'il entend des voix : celles de deux individus dont l'un l'injurie et l'autre le console. L'insulteur lui parle à gauche, le traite d'imbécile, d'animal, critique son travail; le protecteur intervient par l'oreille droite, l'encourage et le console. Parfois, ils ne sont pas seuls et d'autres voix s'ajoutent aux premières. Ils parlent tantôt simultanément, tantôt les uns après les autres, mais chaque groupe conserve son côté sans se départir de son langage particulier 2.
Il est bon de noter que ces hallucinations, de caractère
1. J. Séglas et P. Bezançon.Dê l'antagonisme des idées délirantes. (Ann. méd. psych., 1889.)
2. Magnan, Des hallucinations bilatérales de caractère opposé suivant le côté a/feclé. (Arch. Neurol., -1883.)
différent et bilatérales, peuvent nese présenter ainsi que transi loi renient et les voix, bonnes ou mauvaises, se faire entendre par la suite dans les deux oreilles. C'est le cas d'une de nos aliénées 1 qui, depuis longtemps déjà, avait des hallucinations de l'ouïe bilatérales, faisant entendre des injures, des menaces. Plus tard elles prédominèrent du côté gauche, lui disant qu'on la poursuivait, qu'on allait la tuer. En même temps, elle entendit dans l'oreille droite des voix consolantes qui lui disaient de prendre courage. Ce sont des voix d'hommes et quelquefois de femmes; elles se répondent et tiennent conversation. Les hallucinations droites, consolantes, sont moins nettes et plus lointaines que les autres. Plus tard, les voix consolantes ou mauvaises se faisaient entendre indifféremment dans l'une ou l'autre oreille ou même des deux côtés.
Jusqu'ici, que les voix soient de caractère identique ou différent, la malade entend par les deux oreilles ; les hallucinations sont bilatérales. Mais il est des cas dans lesquels l'hallucination ne se fait entendre que d'un seul côté. C'est l'hallucination dédoublée de Michéa 3 ou mieux unilatérale. Un nombre assez grand de ces hallucinations unilatérales se rencontrent çà et là dans différents ouvrages. Nous nous bornerons à citer le travail d'ensemble de M. Régis3 et celui plus récent de Seppili * où l'on pourra trouver sur ce sujet toutes les indications désirables.
Souvent les hallucinations verbales auditives repro-
1. J. Seglas, Un cas de vésanies combinées. (Ann. méd. psych., janvier -1888.)