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DE LA VALEUR DES ÉCRITS

Il est une notion clinique qu'il faut avoir toujours présente à l'esprit, c'est que les écrits des aliénés ne sont pas en rapport direct avec leur culture ou leur activité intellectuelle. Si dans les cas très tranchés, on peut juger de la valeur intellectuelle d'un aliéné par ses écrits, dans bien d'autres circonstances, il serait téméraire de se prononcer d'après ce seul élément de diagnostic.

Si les idiots, les illettrés, ont souvent tendance à écrire, à tracer des signes, même sans valeur, il est, en revanche, des gens instruits, des littérateurs qui devenus , aliénés détestent écrire ; et quelquefois leurs productions nouvelles, par la trivialité du style, par les fautes de logique, de syntaxe, d'orthographe pourraient sembler émaner d'une intelligence peu cultivée.

Par contre, dans les états d'exaltation maniaque notamment, il arrive que des individus peu instruits, d'une intelligence très moyenne, n'écrivant guère d'ordinaire ou difficilement, se mettent à écrire avec facilité et expriment dans un style aisé et éloquent, parfois en vers, des idées dont la portée peut surprendre leur entourage.

Marcé raconte qu'une jeune femme d'un esprit cultivé, mais d'une intelligence ordinaire, écrivit ainsi pendant un accès maniaque, des lettres qui par leur éloquence.

TROUBLKS

leur style passionné cl énergique, « pouvaient être placées hardiment auprès des pages les plus brûlantes tic la Nouvelle Héloïse ». L'accès passé, les lettres redevinrent simples et modestes.

Chez certains maniaques, même déjà, chroniques, on rencontre un désaccord surprenant entre les discours et les écrits. Nous avons sous les yeux l'exemple d'une maniaque chronique qui ne parle que par mots ou cris absolument incohérents sans la moindre signification, et qui, en même temps, écrit à sa famille des lettres, simples, il est vrai, mais absolument sensées. Le désordre des idées n'apparaît que si la lettre est trop longue.

Moreau de Tours a fait aussi cette remarque confirmée chaque jour par la clinique, que les déments manifestaient beaucoup plus d'incohérence en écrivant qu'en parlant. Dans un interrogatoire, en effet, on pose souvent certaines questions qui excitent une réponse dans le sens de la demande et l'on peut souvent ainsi obtenir chez un dément quelques réponses sensées dues simplement à ce langage réflexe dont nous avons parlé précédemment. Abandonnez le malade à lui-même, ses écrits ne traduiront plus qu'un désordre profond des facultés. C'est là un argument de plus en faveur du principe qui enseigne de ne pas trop multiplier les questions dans l'interrogatoire des aliénés, mais de laisser le malade manifester le désordre de son esprit.

Il est à remarquer aussi que souvent dans leurs écrits, les aliénés traitent de sujets qu'ils n'ont jamais étudiés, politique, religion, philosophie, mécanique.

Certains individus qui ont un intérêt quelconque à simuler la folie, écrivent des lettres d'une incohérence souvent poussée à l'extrême: tandis que d'autres,

atteints de délire systématique, etsurtout > les raisonnants, dissimulent à certains moments avec soin leur délire dans les écrits pour les invoquer ensuite à l'appui de la prétendue intégrité de leurs facultés intellectuelles. On voit aussi des exemples de lettres très sensées écrites par des aliénés dans le cours de la maladie ou dans l'intervalle d'une crise à une autre, séparées par quelques heures seulement.

Il est même des malades qui écrivent en même temps des lettres assez sensées et d'autres absolument déraisonnables. En voici un exemple rapporté par B. de Boismont

« Madame,

« Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais l'intérêt que je porte à M. votre fds m'engage 'à vous éclairer sur le régime qu'on lui fait suivre dans la maison de santé. Depuis un mois, il va tous les jours au bain et y reste longtemps; il ne prend que des aliments peu nourrissants, et souvent même il n'en a pas assez pour satisfaire sa faim. Je vous laisse à penser si dans cet état on peut avoir la tête forte. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage. »

« Monsieur.

« Cette maison est une prison, où, sous prétexte de folie, on enferme les individus sans jugement. Les personnes qui la servent ne savent pas plus ce qu'ils font; par la nature des aliments qu'ils prennent, ils préparent la nourriture de l'humanité. Des gens qui n'étaient que salés et se moutonnaient, se serrent les mains, deviennent des héros et ces mêmes héros

i. B. de Boismont, loc. cit.

qui n'étaient que des salés deviennent des Ames et envoient des gens à Dieu. »

Au point de vue médico-légal ce sont là des faits importants à connaître, et qui prouvent qu'en cas de contestations, une lettre sensée ne suffit pas pour juger l'état mental d'un individu présumé aliéné. Quelquefois, il faut attendre longtemps avant d'avoir entre les mains un écrit caractéristique. Aussi ne doit-on jamais se prononcer sur une simple preuve négative. Il faut observer, attendre et souvent tout d'un coup, un signe quelquefois d'apparence futile pourra mettre sur la piste du délire et rendre le diagnostic irréfutable. Legrand du Saulle1 a rapporté à ce sujet le fait d'un persécuté méfiant, dissimulé, dont le délire ne se manifestait ni dans la conduite, ni dans la correspondance, ni dans des interrogatoires successifs, et chez lequel il fut mis sur la piste délirante par ce seul détail qu'au cours d'une conversation il surprit le malade traçant sur le sable avec sa canne les premières lettres du mot « Trahison » .

Mais quand bien même on a entre les mains des écrits nombreux d'un aliéné dont quelques-uns sembleraient refléter réellement ses conceptions erronées, il n'est pas toujours aisé de déterminer quelle est la part de vérité qu'ils renferment. Et c'est en pareille matière qu'il convient de dire que le vrai n'est pas toujours le vraisemblable. Aussi est-il très difficile d'établir dans un écrit d'aliéné la part de vérité et de la distinguer du mensonge, de l'interprétation délirante, de l'illusion, de l'hallucination.

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