MODIFICATIONS DE LA RAPIDITÉ
La rapidité du langage chez l'aliéné peut être altérée de deux façons : elle peut être augmentée ou diminuée,
§ Ier. — A ccélération.
Il est un certain nombre d'aliénés qui sont dans un état d'excitation générale auquel participent toutes les facultés intellectuelles. Les idées se pressent dans leur esprit, les associations sont rapides ; une assonance de mots suffit pour provoquer toute une série d'idées ; la mémoire est exaltée et ramène à leur esprit une suite de faits qu'on aurait pu croire oubliés pour touj ours. Leur imagination n'est jamais à court des conceptions les plus étranges, les plus fantastiques. Chez ces malades, le langage traduira ce tumulte des idées, ce désordre général de l'intelligence. Ces aliénés parlentavec volubilité, sans prendre à peine le temps de respirer ou de répondre aux interrogations. Jour et nuit ils parlent, sans trêve et sans repos, toujours plus vite, comme s'ils avaient peur de ne pouvoir exprimer toutes les idées nouvelles qui se présentent sans cesse à leur esprit exalté, et qu'ils ont besoin de projeter au dehors (Logorrhée polyphrâsie de Kussmaiil). Parfois leur discours est interrompu, décousu et quelle qu'en soit la rapidité, ils ne peuvent arriver à formuler toute la série de leurs idées, tellement la succession en est tumultueuse et va
TBOUBLES
plus vite ([ne la parole (fuite des idées). Le langage revêt dans ces cas une forme particulière et que M. J.-P. Palret a désignée du nom de langage elliptique.
(les interruptions, ces ellipses donnent au discours un aspect assez particulier, et qui, pour des personnes peu familiarisées avec les aliénés, pourrait amener à des erreurs de pronostic. En effet, le langage revêt alors une apparence d'incohérence que l'on peut, de prime abord, être tenté d'attribuer à un affaiblissement profond des facultés, comme cela arrive dans la démence. Mais, ici, ce n'est pas le cas ; il n'y a qu'une pseudoincohérence. Le langage est décousu, parce que les idées sont trop rapides pour être toutes exprimées; il y a, au fond, surexcitation et non affaiblissement des facultés, et loin d'être irrémédiablement perdus comme les déments incohérents vrais, ces pseudo-incohérents recouvreront le plus souvent, et quelquefois dans un délai rapide, lorsque l'excitation sera tombée, l'usage de leurs facultés intellectuelles.
Un autre fait h noter, c'est que l'accélération du langage amène souvent ces malades à bredouiller, c'est-àdire à « manger » certaines syllabes des mots ou certains mots même.
Dans le cas où l'excitation est plus modérée, la pseudo-incohérence n'existe plus; il n'y a qu'une simple accélération du langage, une facilité d'élocution plus grande chez des individus quelquefois peu cultivés, et qui s'expriment ordinairement avec une certaine difficulté.
Mais il est aussi, et bien souvent, clans les mêmes circonstances, d'autres facteurs qui peuvent concourir à augmenter la rapidité du langage, ce sont les desordres émotionnels qui coexistent en général avec l'exal-
tatioiv des facultés intellectuelles. Tout le monde sait quelle influence exerce sur le langage, à l'état normal, la disposition de l'esprit. Un événement heureux, une émotion agréable, le plaisir d'une réunion entre amis, nous rendent plus expansifs et, comme l'on dit, délient les langues. Les pensées se présentent en foule à l'esprit, les mots coulent de source, et, dans ces circonstances, les plus taciturnes d'ordinaire deviennent souvent bavards. Chez les malades dont nous venons de parler un fait analogue se produit ; l'excitation à laquelle ils sont en proie s'étend à tout l'ensemble des facultés intellectuelles. La sensibilité morale participe à cette exaltation; l'individu se sent dispos, enjoué, hardi; il est dans un état émotionnel qui le rend satisfait et communicatif ; il a besoin de s'épancher, de projeter au dehors les idées qui lui traversent l'esprit, de là un bavardage sans fin et sans trêve. Dans certains cas particuliers, cette intempérance du langage est l'unique manifestation du délire. C'est là ce que certains aliénistes ont appelé la lalomanie, forme spéciale d'excitation maniaque dans laquelle le malade prononce sans cesse des paroles souvent vides de sens, mais cela sans cris, ni gestes, ni mouvements désordonnés.
Il est encore d'autres malades qui, sans être dans un état général d'excitation intellectuelle, s'expriment cependantavec une grande facilité. Ceux-là sont des délirants systématiques, chez lesquels le délire est bien organisé et dont toutes les représentations mentales, toutes les idées sont bien associées et très nettes clans la conscience.
Cette augmentation plus ou moins grande delà rapidité du langage, cette logorrhée, s'observe donc le plus souvent dans les états d'excitation maniaque,
simple ou symptqmatique, aiguë ou chronique. C'esl ainsi qu'on Ja rencontre clans la manie simple, aiguë ou subaiguë, dans les états d'excitation maniaque symptomatiques de paralysie générale, d'alcoolisme aigu et chronique, ou survenant au cours de maladies fébriles, dans la période d'excitation des folies circulaires, chez les déments excités, dans les phases d'excitation marquant le cours des différentes vésanies.
§ II. — Diminution de la rapidité.
Dans d'autres cas, l'on a affaire à des modifications de la rapidité en sens inverse. On se trouve alors en présence de malades qui répondent à peine aux questions qu'on leur adresse, et cela d'une façon traînante, parlant comme à regret. Leur phrase péniblement terminée, ils s'arrêtent et ce n'est que sur des questions réitérées qu'ils reprennent le cours de leurs réponses, toujours avec la même lenteur.
Parfois ces phrases sont décousues, et les ppnsées qu'elles expriment très éloignées les unes des autres.
Il se produit là souvent le même phénomène que l'on retrouve chez certains dormeurs, qui parlent en rêvant, et qui, à quelques secondes de distance, profèrent des mots sans lien apparent entre eux. Et cependant, si on pouvait reconstruire, en les éveillant de suite, les associations d'idées se produisant dans leurs rêves, on constaterait que tout se- tient et qu'il n'a manqué dans leurs paroles que les mots exprimant les idées intermédiaires, pour en faire un discours très cohérent.
11 en est de même chez les malades que nous avons en vue ; c'est là encore une sorte de pseudo-incohé-
rence. Il n'y a, entre celle-là et la précédente, que cette différence, c'est qu'au lieu d'une surexcitation générale des facultés, il y a, au contraire, un anéantissement profond, une difficulté extrême dans l'exercice de toutes les opérations intellectuelles. Mais, là encore, à moins qu'il ne s'agisse de cas chroniques, bien souvent il n'y a pas d'affaiblissement sans appel, comme dans la démence, et ce sont des symptômes qui peuvent disparaître à une échéance plus ou moins rapprochée.
Il faut donc, en pareil cas, user de prudence et ne pas porter d'emblée sur ce seul fait un pronostic défavorable.
De plus, la dépression morale profonde, l'état émotionnel pénible où se trouvent la plupart de ces malades, concourent aussi à ralentir leurs discours. De même qu'à l'état normal on peut observer maintes fois qu'un événement malheureux,une épreuve pénible, une émotion douloureuse arrêtent en quelque sorte le cours de la pensée et mettent obstacle à son expression au dehors, de même la douleur morale de ces aliénés les absorbe entièrement et s'oppose aux manifestations de la pensée. Sous l'influence des émotions qui les dominent, ils se trouvent dans un état nouveau pour eux. Les choses ne leur apparaissent plus sous le même jour qu'autrefois; les opérations intellectuelles se trouvent entravées, les idées deviennent confuses, peu nettes dans la conscience, et se traduisent par suite difficilement au dehors.
Chez certains sujets de cette catégorie, le ralentissement du discours est tel que parfois ils en arriveiïl même à ne plus parler du tout. On est alors en face de ce que l'on appelle improprement le mutisme volontaire et qui serait mieux appelé mutisme vesanique.
TROUBI.KK
Parfois, ce mutisme esl complet; le malade ne projère pas un mot, pas un son, ne fait pas un géste. Il reste immobile, comme insensible à toute excitation extérieure. Cet état peut durer des jours, des semaines, des mois. Quelquefois, de temps en temps, le malade se réveille en quelque sorte, prononce un mot, une phrase, et retombe dans son mutisme. Le mutisme peut donc être absolu ou relatif, continu ou intermittent.
Au point de vue des causes diverses qui le déterminent, il peut être aussi distingué en involontaire ou volontaire.
Dans certains cas, il s'agit d'un fait d'aboulie : l'anéantissement de la volonté est si profond, que parler est en quelque sorte un effort au-dessus des forces du malade. Quelquefois, un simple tremblement des lèvres manifeste seul le désir qu'il aurait de répondre. Tout en désirant exprimer sa pensée, et bien qu'il ait à sa disposition tous les mots, il est incapable de l'effort d'attention nécessaire pour faire la synthèse première, indispensable à la construction de la phrase. On rencontre fréquemment, chez les neurasthéniques, des phénomènes de ce genre, bien que moins accentués. Certains d'entre eux, lorsqu'ils lisent, éprouvent une difficulté considérable à comprendre le sens de leur lecture. Lorsqu'on leur parle, ils comprennent de même difficilement le sens des phrases qu'on leur adresse.
Un malade de ce genre que nous avons observé récemment, très intelligent d'ailleurs, ayant fait de fortes études littéraires et philosophiques, présentait ce phénomène au plus haut degré. Lorsqu'on lui parlait, s'agissait-il de demandes très simples formulées
même lentement, il en saisissait avec peine le sens : « Comment dites-vous? Répétez, je vous prie, nous disait-il sans cesse; je ne saisis plus bien le sens de votre demande. Lorsque je parle, ajoutait-il, j'ai bien une idée, mais quoique j'aie à ma disposition tous les mots de la langue française, j'ai beaucoup de peine à formuler ma pensée. La construction de ma phrase m'est très pénible; les mots appropriés à ma pensée m'échappent, et j'ai de la peine à terminer mes phrases. Je ne puis plus aujourd'hui soutenir une conversation, et cela m'est d'autant plus pénible que j'avais autrefois une grande facilité d'élocution. Je me destinais même à l'École normale et au professorat lorsque je tombai malade. »
Ajoutons que ce jeune homme était un simple neurasthénique, très sobre, ne fumant pas, nullement migraineux ni hystérique.
Qu'y a-t-il là? D'abord, pas la moindre trace d'amnésie verbale, en ce qui concerne le langage. Le malade comprend le sens de tous les mots lus ou entendus isolément; il a clans l'esprit le mot nécessaire à son idée. Mais ce qui lui manque, c'est la faculté de grouper les mots ensemble, de saisir le sens de mots agencés en phrase. Dans sa lecture, il lit correctement tous les mots, peut même donner leur signification isolément, mais pour lui cette lecture est vide de sens. Pour la comprendre, il lui faut un effort d'attention considérable, nécessaire à la synthèse de toutes les impressions, de toutes les idées isolées, éveillées au passage par chaque mot. De même, lorsqu'il parle, c'est cet effort d'attention qui lui manque, qu'il ne peut prolonger sans fatigue, qui rend la synthèse incomplète et ne lui permet pas • le terminer l'expression de sa pensée. Mais ici, pas de
trace d'amnésie. Le malade récite des morceaux littéraires appris jadis, sans faire i'.erreurg, et en donne l'explication très aisément. S'il n'en est plus de même aujourd'hui, si, arrivé à la fin d'un alinéa, il ne peut en donner l'analyse en entier, s'il a oublié le commencement, s'il ne retient pins ce qu'il lit ou entend, c'est à cause du défaut premier de synthèse.
M. Pierre Janet a bien étudié en détail un cas de ce genre 1 .
Le même fait se retrouve dans la mélancolie2. En voici un exemple que nous avons observé chez une de nos malades atteinte de mélancolie simple, sans délire, h forme dépressive. Abandonnée à elle-même, elle garde toujours le silence, immobile sur sa chaise, totalement inactive. Vient-on à lui parler, on n'obtient que difficilement une réponse, en général très brève. Le plus souvent, elle ne répond pas.
D. — Vous m'entendez bien, cependant?
R. — Oui (oralement).