CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES TURBINES
On donne aujourd’hui le nom générique de turbines aux roues dont le mouvement de rotation s’opère autour d’un axe dressé verticalement. La nécessité de recueillir une portion plus considérable de la force de l'eau avait engagé, sur l’indication de quelques spéculations théoriques, à adopter ce système de construction comme la base première que l’on devait travailler à perfectionner. Plusieurs turbines différentes ont été inventées dans ces derniers temps.
M. l'ingénieur Burdin en a construit danslesquelles l’eau, reçue à la circonférence de la base supérieure d’un cylindre posé perpendiculairement, suit, dans
des canaux tournés en hélice, la surface de ce cylindre, et s’échappe à la base inférieure.
Parmi les roues anciennes, les unes, favorables pour économiser l’eau , ne sont guère applicables qu’à des chutes assez fortes, et ne peuvent être animées que d’une petite vitesse , tandis qu’elles sont construites dans des dimensions considérables. D'autres, au contraire, susceptibles d’être employées pour de petites chutes, et capables de tourner avec une vitesse plus grande que les premières, exigent une dépense d’eau bien supérieure. D’autres, en6n, participent à la fois des avantages des premières et des inconvénients des secondes. Dans cette pénurie de moyens mécaniques propres à dépouiller l’eau avantageusement de sa puissance, pour la transmettre aux organes nécessaires à la production industrielle , on a imaginé une foule de dispositifs divers, on a modifié ces différents systèmes. De ce concours d’efforts est sortie la turbine de M. Poncelet dans laquelle le liquide , pris à la circonférence de la roue , la quitte au centre.
Des considérations synthétiques, le développement des principes mécaniques suivant une marche régulièrement progressive, pouvaient seuls conduire directement au but désiré. M. l’ingénieurFourneyron a pris le problème, en quelque sorte, dans sa source, pour en développer méthodiquement la solution.
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II est parti de cette vérité scientifique que, pour obtenir d’une chute d’eau le plus grand effet possible, il faudrait recevoir l’eau sans choc dans l’appareil destiné à s’en approprier la force, et l’en faire sortir sans vitesse. Ces conditions, faciles à remplir s’il ne s’agissait que d’un filet fluide, présentent, dans l’application, des difficultés insurmontables. En effet, une masse d’eau, dont les dimensions sont un peu considérables , ne se comporte pas comme un simple filet. Une telle masse offre , dans son mouvement, une infinité de circonstances dont il est nécessaire de tenir compte.
Mais comment tenir compte de phénomènes qui échappent en partie à l’observation, ou dont nous ne connaissons pas entièrement les lois fondamentales. Dans l’état actuel de nos connaissances, il faut s’approcher, autant qu’on le peut, du but marqué à nos efforts ; mais il est impossible de prétendre à atteindre jamais parfaitement ce point idéal.
La turbine à laquelle M. Fourneyron a été amené par ses raisonnements pleins de sagacité, se compose d’un tambour ou tonneau ouvert par ses deux extrémités, et placé debout. Au-dessous de la base inférieure est posée, à plat, une roue pleine, plus large que le cylindre. Cette roue est un peu plus basse que le bord inférieur du tambour; par conséquent, l’eau qui se précipite dans ce dernier par
l’ouverture supérieure peut s’échapper à travers l'espace annulaire qui sépare le bord inférieur du cylindre de la surface de la roue, et jaillir, par là, en nappe circulaire. Comme nous l’avons dit, la roue est plus large que le tonneau; sur la partie qui déborde sont établies des planchettes courbes. Chaque filet de la nappe liquide tendant à passer dans une direction rectiligne , frappe les courbures des planchettes qui, faisant corps avec la roue, entraînent cette dernière dans un mouvement de rotation (1). Nous donnerons, plus loin, des détails plus circonstanciés sur la construction de la turbine Fourneyron. Nous avons seulement voulu ici en donner une idée générale.
Cependant ce n’était pas assez qu’avoir posé, par la théorie , les fondements de la construction d’une telle roue. Ainsi que l’on devait s’y attendre , beaucoup de difficultés allaient se présenter dans l’application. L’inventeur a consacré quinze ans à leur étude, et les a enfin résolues avec tant de bonheur et d’habileté, qu'il est parvenu à faire de son appareil la meilleure des roues hydrauliques.
Les avantages d’une machine sont d’autant plus grands qu’une partie plus considérable de la force
(1) Celle description de la lurbine Fourneyron est extraite textuellement de l'article que nous avons publié à ce sujet dans le n“ de V Émancipation du 30 août 1858.
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du moteur est transmise à l’outil qui exécute l’ouvrage. La turbine Fourneyron transmet à l’outil ou opérateur, les sept ou les huit dixièmes de la force quelle a reçue du cours d’eau. Susceptible de prendre des vitesses variables, des vitesses énormes, elle ne perd cependant rien de son action. Et, comme il existe toujours pour l’outil une vitesse convenable, de laquelle dépendent la quantité et la qualité des produits, ces vitesses diverses permettent d'approprier, dans toutes les circonstances, la vitesse de la roue hydraulique elle-même au genre de travail à effectuer. Par là deviennent inutiles tous ces engrenages aujourd’hui destinés à imprimer à l’outil une vitesse différente de celle de la roue réceptrice de la puissance; tous ces engrenages où une partie si notable de la force motrice s’absorbe et se perd dans des chocs et des frottements continuels.
De plus , la portion du travail moteur communiquée à l’outil par l’intermédiaire de la turbine demeure à peu près constante sous des chutes dont la hauteur varie énormément. La turbine Fourneyron est de toutes les roues hydrauliques celle qui, sous les moindres dimensions . le plus petit volume , utilise la plus grande quantité d’eau. Et l'on remarquera, en outre, que le liquide qui la pousse ne pèse presque point sur son axe.
Mais de tous les inconvénients des appareils
ordinaires le plus grave, sans doute, est de ne pouvoir employer la hauteur entière de la chute dans toutes les circonstances. En effet, que l’eau s’élève dans le bief inférieur, la base des roues sera forcée de plonger dans le liquide, et la partie noyée, ainsi entravée, ne fonctionnera plus qu’avec peine et avec perte. Veut-on alors relever la roue, il faudra encore élever avec elle le coursier qui déverse l’eau sur ses aubes. Afin d’éviter ces complications, on préfère ordinairement hausser tout le système d’une manière invariable, n’utilisant qu’une partie de la chute lorsqu’elle est forte, pour se trouver ensuite à une hauteur convenable quand le niveau monte en aval. Le grand avantage des turbines est de fonctionner avec autant de facilité sous l’eau que hors de l’eau.
Qu’il nous soit permis d’indiquer ici les principales turbines qui ont été construites par l’inventeur et de présenter l’analyse des expériences auxquelles elles ont donné lieu. Alors on se convaincra que tous ces avantages, toutes ces propriétés que nous venons de signaler ne sont pas des espérances plus ou moins éloignées basées sur la simple vue, sur la théorie de l’appareil et de son principe. Les faits seront là, constatés toujours par des hommes habiles, pour témoigner de l’exactitude de nos assertions.
M. Fourneyron s’occupe de la réalisation du
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principe des turbines depuis 1825. Mais ce ne fut qu’en 1827 qu’il put se livrer à quelques essais. Celte première turbine fut construite à Pont-surl’Ognon. Les expériences furent couronnées d'un succès auquel M. Fourneyron lui-même déclare qu’il ne s’attendait pas.
L’inventeur demeura ensuite quelque temps ne sachant comment vaincre la répugnance avec laquelle les idées nouvelles sont généralement accueillies — ce sont ses propres termes. — Bientôt , cependant, l’un des plus honorables maîtres de forges de la Franche-Comté, M. F. Caron, propriétaire des belles usines de Fraisans, manifesta à M. Fourneyron le désir de posséder une turbine hydraulique. M. Caron voulait l’employer à activer la machine soufflante de l'un de ses hautsfourneaux. Ce moteur, de la force de sept à huit chevauxvapeur, a été exécuté en fonte et en fer. On ne tarda pas à acquérir la preuve de la supériorité de ce système sur tous les autres. On y reconnut déjà la faculté que présente la turbine de tourner sous l’eau et de produire un plus grand effet utile. L’appareil parut plus solide, plus durable, moins embarrassant. Ces qualités frappèrent immédiatement M. Caron, qui n’hésita pas à renoncer à l’emploi de deux grandes roues déjà construites et destinées à faire marcher la soufflerie d’un haut four-
neau qu'il édifiait, et à demander à M. Fourneyron , pour remplacer ces deux éuormes roues de bois, une turbine de grande dimension. La force pour laquelle elle devait être construite était de vingt chevaux-vapeur environ. Le projet du propriétaire était d’employer le même modèle pour la construction d’une autre roue de la force de cinquante chevaux-vapeur.
M. Fourneyron crut devoir donner, à la turbine que l’on se proposait d’adapter aux machines soufflantes du haut fourneau en construction , une force de beaucoup supérieure aux besoins ordinaires , parce que, dans les grandes variations du Doubs, cet accroissement de force fournira le moyen de n’être pas sujet à toutes les interruptions de travaux qu’éprouvaient les anciennes roues lorsqu’elles étaient immergées. — Expérimentée au moyen du frein de M. de Prony, cette turbine , travaillant sous une chute de I m 50, a prouvé qu’elle était capable d’un effet égal à celui de 50 chevauxvapeur.
Des demandes nouvelles furent adressées à M. Fourneyron. MM. J.-C. Daviller et Compagnie, à Inval, près de Gisors, commandèrent une turbine pour mettre en mouvement un tissage mécanique de 450 métiers avec leurs accessoires. Établie sur la rivière d’Epte, dont elle reçoit l’eau lorsque le
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niveau d’aval s’élève d’un mètre environ au-dessus de l’étiage, elle ne cessait pas de marcher sous l’eau avec toute sa charge aux époques de débordement de cette rivière.
Elle fut montée et immédiatement mise en activité dans le mois de juin 1834; mais au mois de février suivant, le bel établissement d’inval fut incendié et détruit de fond en comble. La turbine fut , pour ainsi dire, le seul reste qui subsista; et l’on remarqua qu’elle n’avait éprouvé aucune altération sensible de forme ni de position.
MM. Daviller reconstruisirent presque aussitôt les ateliers d’inval. Avant que l’on ne reprît définitivement les travaux, M. Fourneyron voulut faire, sur la turbine qui s’y trouvait établie, des expériences plus complètes que n’avaient pu être celles de 1834. Pendant toutes ces expériences la turbine a constamment fonctionné baignée dans l’eau. La chute était d’environ 2 mètres de hauteur. Avec une dépense d’eau de 1000 décimètres cubes par seconde, le rapport de l'effet produità la force motrice dépensée, — l’effet produit étant mesuré sur l’arbre même de la turbine, — s’élevait à environ 0,71. Le volume de l’eau dépensée étant de 1800 décimètres cubes, ce rapport atteignait moyennement 0,75. La dépense d’eau étant de 2100 décimètres cubes, ce même rapport s’élevait jusqu'à 0,87. Pour une dé-
pense de 3600 décimètres cubes, il n’était plus que de 0,81; enfin, pour unedépense de 4100 décimètres cubes, il atteignait encore 0,83. Ce sont là des valeurs énormes qui ne pourraient être ni surpassées, ni même égalées par toute autre roue hydraulique. Elles justifient pleinement ces expressions dont M. Poncelet se servait, il y a un an, dans une de ses leçons à la Faculté des Sciences de Paris : « Avec quel art infini, et comme à force d’études, de soins et de persévérance, M. Fourneyron est arrivé à constituer un moteur puissant, moteur qui est en tous points comparable , pour l’élégance et la simplicité des dispositions, à cette admirable machine due à quarante années de travaux d'un homme de génie tel que Watt ! »
Mais nous allons voir à quelles nouvelles expériences donna lieu encore , quelque temps après , cette même turbine d’inval. Qu’on veuille bien nous permettre de rappeler succinctement les circonstances qui les ont amenées.
Parmi les machines qui alimentent d’eau de Seine la ville de Paris, on compte une roue hydraulique à palettes, située sous une des arches du pont Notre- Dame. Celte dernière machine, quoiqu’elle soit en très-mauvais état, entre , dans le produit total d’environ 430 pouces d’eau de rivière que la ville distribue, pour 70 ou 80 pouces de fontainicr,
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élevés à 26 mètres. M. Arago, qui s’empresse toujours d’utiliser, dans des vues d’intérêt général, ses connaissances profondes et variées, crut que, sans changer en aucune manière la condition de la navigation actuelle de la Seine , on pourrait augmenter considérablement l’effet produit par la force motrice dépensée au pont Notre-Dame. 11 se fit dès lors un devoir d’étudier ce problème. Vers la fin de 1836, des projets en discussion au sein de l’administration des ponts et chaussées le conduisirent à penser que la navigation de la Seine pourrait, avec avantage, s’établir sur leseulbras gauche. Dans cette hypothèse, un barrage mobile serait établi au pont Notre-Dame, et y procurerait une chute de 70 à 73 centimètres, en temps de crue, et de 1 mètre 50 centimètres à l’étiage. Pendant l’été, quand la pénurie d’eau se fait si vivement sentir dans la plupart des quartiers de la capitale, on aurait donc disponible une force représentée par le débit du bras droit de la Seine, ou environ cent mètres cubes d’eau par seconde, tombant d’un mètre et demi de hauteur. Cette force égale celle de 2,000 chevaux travaillant sans relâche.
« L’immensité de cette force, dit M, Arago , ne devait pas me dispenser de chercher le meilleur moyen d’en tirer parti. Après bien peu d’hésitation, je reconnus qu’il faudrait adopter les turbines de
M. Fourneyron. » Sur la demande de M. Arago , une commission fut chargée par le préfet de la Seine , M. de Rambuteau , d’examiner cette question. Et, d’après le vœu émis par le même savant, diverses personnes très-habiles, mais qui, faute d’expériences directes, avaient publiquement manifesté des opinions peu favorables aux turbines , furent comprises au nombre des juges. Dès la première réunion de cette commission, les objections prévues, ou plutôt provoquées, se produisirent. Personne, en présence de faits authentiques, ne pouvait méconnaître que, sous l’action de trèsfortes chutes, la turbine donnait des résultats en quelque sorte inespérés; mais sur la Seine les chutes devraient toujours être faibles; les turbines ne sauraient donc manquer d’avoir de grandes dimensions, et elles devraient être constamment immergées. Des expériences directes pouvaient seules faire disparaître ces doutes et ces craintes, d'ailleurs fort naturels.
A cette époque il n’existait encore , à proximité de Paris, que la seule turbine d’inval , construite pour une chute d’au moins 2 mètres. Moteur d’un établissement immense, pour l’employer à des expériences il fallait arrêter la marche de quatre cents métiers, et rendre inactifs trois à quatre cents ouvriers. * Il y avait là, dit M. Arago, des difficultés qui nous pa-
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raissaient, qui devaient nous paraître insurmontables. MM. Daviller, propriétaires d’inval, en ont jugé autrement: l’expérience qu’on désirait tenter devait être utile à la science, à l’industrie, à la ville de Paris; ils n’ont plus calculé les embarras qu’elle amènerait à sa suite , les dépenses quelle nécessiterait. > La turbine et le cours d’eau qui la met en jeu ont été, pendant tout le temps nécessaire (un dimanche, un lundi, et la moitié du mardi suivant), mis entièrement à la disposition de la commission nommée par le préfet de la Seine. Exemple rare d’une libéralité si profitable et si utile; exemple qui serait rare surtout chez nous t
Les commissaires qui ont pris part aux expériences étaient : M. Mary, ingénieur eu chef des ponts et chaussées, attaché aux travaux de Paris; M. de Saint-Léger, ingénieur des mines, à Rouen; M. Maniel, élève de troisième année à l’école des ponts et chaussées, et M. Fourneyron lui-même.
D’ordinaire la turbine d'inval travaille sous une chute de 2 mètres environ, et sans être immergée au delà de 4 à 5 décimètres. On établit, dans le bief inférieur, un barrage qui forçait l’eau à y prendre un niveau beaucoup plus élevé que la turbine, et à se déverser sur la crête du barrage. Ce moyen a permis d’immerger la roue d’une quantité voulue. Dans une première série d’expériences , la
chute Fut réduite à i mètre 15 centimètres, et la turbine fonctionnait immergée dans l’eau de 1 mètre 15 centimètres également, mesure prise sur la couronne inférieure. Le rapport du travail effectif au travail théorique s’éleva encore à 0,70. — Sous une chute de GO centimètres , la turbine noyée à
I mètre 88 centimètres, ce rapport conserva une valeur moyenne de 0,64. — Enfin, dans la dernière série d’expériences , la chute était réduite à 30 centimètres; la turbine était plongée à 1 mètre 74 centimètres de profondeur d’eau , et ce même rapport ne descendit pas, valeur moyenne, audessous de 0,58.
De tels résultats étaient propres à convaincre les opposants les plus systématiques à la nouvelle invention de M. Fourneyron. Des motifs, qu’il ne nous appartient pas d’apprécier ici , ont jusqu’à présent retardé la réalisation des idées utiles de M. Arago. Sans doute, le conseil municipal de Paris finira par comprendre l’avantage de ce projet.
II sentira combien est nécessaire une distribution abondante et constante de l’eau dans une grande ville. Et, d’ailleurs, lorsqu’il s’agit de nouveaux appareils dont les progrès sur les précédents sont déjà bien constatés, n’est-ce pas aux principales villes , aux corps municipaux les pluséclairés, à donner l’exemple de leur application lorsqu’ils en ont l’occasion ?
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Dans tous les cas, ces dernières expériences sur la turbine d’inval ont été, comme le disait M. Arago, utilesà la science, utiles à l’industrie. Elles ont constaté les avantages théoriques d’une machine nouvelle; elles ont signalé ces avantages aux établissements quisontsusceptibles d’en ressentir les heureux effets.
Deux nouvelles turbines venaient d’être établies, par les soins de M. Fourneyron, dans l’est de la France; l'une à Moussay, près de Sénones, département des Vosges; l’autre à Müllbacb, département du Bas-Rhin. Elles furent visitées, il y a deux ans et demi, par M. le capitaine d’artillerie Arthur Morin , déjà connu par ses recherches précédentes sur les roues hydrauliques à axes horizontaux, et dont le nom s’est répandu encore davantage par la suite, à l’occasion des rigoureux travaux de mécanique auxquels il s’est livré.
Les deux turbines de Moussay et de Müllbach conduisent toutes deux des tissages mécaniques. La première marche sous une chute de 7 mètres de hauteur dans sa valeur moyenne, la seconde sous une chute plus faible, de 5 mètres environ. La turbine de Moussay dépensait à peu près 750 décimètres cubes d’eau par seconde , sa vitesse variait entre 140 et 230 tours par minute, le rapport du travail effectif au travail théorique demeura compris entre 0,7 1 et 0,64. — Pour la turbine de Müllbach,
les expériences ont un plus haut degré de concordance, et les séries sont plus régulières. Les variations de vitesse s’étendaient entre 55 et 79 tours par minute. L’effet utile a toujours été compris, relativement au travail moteur ou théorique, entre 0,78 et 0,79.
Les conditions de meilleur effet qui ressortent avec évidence de la marche régulière des chiffres , seraient celles où la quantité d’eau consommée deviendrait plus considérable. Nous parlons ici non pas d’un accroissement absolu de force effective, accroissement auquel on devait nécessairement s’attendre, puisque la force théorique augmentait de son côté; mais nous voulons exprimer que, vu la force théorique employée, la partie subsistante et qui demeure effective est plus considérable, en proportion , lorsque la dépense d’eau s’accroît.
Mais, de même que pour toutes les quantités qui sont susceptibles de prendre des valeurs extrêmes de maximum et de minimum, entre lesquelles elles demeurent contenues, en approchant de ces termes, les variations deviennent moins considérables, et les résultats qui devaient se manifester complets en ces points, se trouvent déjà presque atteints à quelque distance.
Pour résumer les conséquences que l’on peut tirer de ces expériences, citons les conclusions
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mêmes de M. Arthur Morin. Cel auteur n'hésite pas à affirmer :
« 1° Que les turbines conviennent aux grandes et aux petites chutes;
« 2° Qu’elles transmettent un effet utile net égal à 0,70 et même 0,78 du travail absolu du moteur;
« 5° Quelles peuvent marcher à des vitesses extrêmement différentes, en plus ou en moins de celle qui convient au maximum d’effet, sans que l’effet utile diffère notablement de ce maximum ;
« 4° Qu'elles peuvent fonctionner sous l’eau à des profondeurs de 1 mètre et plus, sans que le rapport de l’effet utile à l’effet absolu du moteur diminue notablement. >
En décembre 1837, M. Dieu, chef d’escadron d’artillerie, se livra de son côté à des expériences dynamomélriques sur une turbine établie à Lépine, département de Seine-et-Oise, et appliquée à faire mouvoir un moulin appartenant à M. llabourdin. La turbine devait dépenser 445 décimètres cubes d’eau par seconde, ou le produit d’un déversoir de
1 mètre 22 centimètres de longueur et de 545 millimètres de hauteur, sous une chute franche de
2 mètres 5 centimètres. Le produit net mesuré au moyen du frein de M. de Prony sur l’arbre même de la roue, devait être 0,60 de la force brute dépensée, ou 7 2 / îo chevaux-vapeur.
Huit expériences faites avec beaucoup de soin et d’habileté ont donné les résultats suivants : — le volume d’eau dépensé a été 440 décimètres cubes; la chute réelle 2 mètres 5 centimètres; le nombre de tours par minute compris entre 58 et 91 ; le produit net se trouvait de 0,77 du travail théorique, et la force de la turbine estimée en chevauxvapeur s’élevait à 9 s/io. Les prévisions du constructeur avaient donc été largement dépassées ; et l’usine à laquelle cette turbine était adaptée n’aurait pu, à l'aide d’aucune autre roue hydraulique, retirer une telle puissance de celte chute.
Nous venons de citer des turbines établies en France. Et quoique ce pays ne soit pas essentiellement industriel, quoique les inventions utiles y aient bien de la peine à se faire jour, surtout lorsqu’elles n’ont pas pour elles les avantages d’une longue mise en usage et de qualités vulgairement reconnues, malgré, disons-nous, tous ces obstacles, plusieurs usines, travaillant avec des chutes diverses, se sont empressées de les accueillir. L’industrie des pays voisins ne pouvait pas demeurer longtemps stationnaire et indifférente; et l’on devait surtout chercher à profiler des avantages des turbines aux chutes torrentueuses, variables, irrégulières.
En Allemagne, des tentatives infructueuses avaient en lieu, des essais de construction n’avaient nulle-
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ment réussi , lorsqu’on appela M. Fourneyron dans ce pays. L’habile inventeur des turbines se rendit à l’invitation qui lui était adressée. 11 obtint une réussite complète dans l’établissement de la petite turbine de Saint -Biaise dans la Forêt-Noire, à l’une des filatures de M. d’Eichtal. Cette roue , du poids de 50 kilogrammes, quoique toute en fonte et enfer, est placée sous une chute de 22 mètres. La force dont elle est capable, mesurée au frein, et sur un second arbre, est de 56 chevaux-vapeur. M. Fourneyron a établi une seconde turbine dans le même établissement. Celle-ci n’a qu’un tiers de mètre de diamètre; elle fonctionne sous une pression verticale de 108 mèlres d’eau; elle fait 2,500 tours par minute, ne dépense que 50 décimètres cubes de liquide par seconde, et réalise cependant la force de 60 chevaux-vapeur. L’effet utile excède les 0,75 du travail théorique. Quelques personnes avaient paru craindre que les tourillons de l’axe de la turbine ne pussent pas résister à une aussi excessive vitesse. Mais, d’après les déclarations mêmes de M. ë’Eichtal, pendant les trois premiers mois qui ont suivi son installation, la machine n’a pas éprouvé la plus petite détérioration.
La turbine de M. Fourneyron a fait en Allemagne une vive sensation. Cet ingénieur fut chargé d’en établir plusieurs dans les environs d’Augsbourg, et
à Munich. A Augsbourg, il s’agissait de la construction d’un moteur de 180 chevaux de force, par deux turbines, destiné à un très-grand établissement de filature et de tissage mécanique.
La Russie, l’Écosse veulent profiter de celte invention. Partout on a tiré, des expériences faites jusqu’ici, des conclusions favorables, et l’on s’est dit , avec M. Arthur Morin , que : * Si l'on joint aux propriétés précieuses, sous le rapport mécanique , que présentent les turbines , l’avantage qu’elles offrent d’occuper peu de place, et de pouvoir être, sans grands frais, sans embarras, et sans inconvénients, établies dans tel endroit d'une usine qu’on le veut; de marcher généralement à des vitesses bien supérieures à celles que prennent les autres roues, ce qui dispense de recourir à des transmissions de mouvements compliquées; on reconnaîtra, sans doute, que ces roues doivent prendre place parmi les meilleurs moteurs hydrauliques. »
En Belgique , un constructeur mécanicien , M. Grapselle, est parvenu à construire des turbines, et à retrouver les petites dispositions de détail que M. Fourneyron n’a nulle part indiquées et dont il s’était réservé la propriété. On peut donc le considérer, sous ce rapport, comme un véritable inventeur. Nous avons rendu compte, dans l’Émancipation, à l’époque où elles curent lieu, des oxpé-
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riences d’essai que l’on fit sur la première turbine
construite en Belgique, et nous en avons signalé le succès.
En France, la Société <T Encouragement pour i Industrie nationale, ne voulant pas rester étrangère au mouvement imprimé par les ingénieurs habiles qui, par leurs travaux, faisaient concevoir l’espoir de perfectionnements plus considérables encore, avait mis cette question au concours. L’une des conditions essentielles du programme était la mise en usage de deux roues du système présenté au concours. La turbine de Pont-sur-l’Ognon existant seule encore au concours de 1827 et à celui de 1829; ce ne fut qu’en 1832, après l'établissement de Fraissans, que M. Fourneyron put se présenter à ce concours. La Société couronna ses efforts en lui accordant le prix de 6,000 francs. De tels encouragements contribuent à exciter les efforts et l’émulation, et ont une certaine influence sur les progrès des arts et de l'industrie. Après tout, c’est une récompense qui est bien méritée.
Nous allons donner maintenant quelques détails particuliers sur la construction des turbines et nous présenterons ensuite les formules de Poncelet relatives au calcul de leurs effets mécaniques.