II. — Le texte et les interpolations
Après nous être assurés que la classification chronologique des ouvrages d'Horace ne repose pas sur de simples hypothèses, et qu'elle offre à cette étude un fondement solide, il est nécessaire de dire quelques mots du texte que nous avons suivi.
Les manuscrits d'Horace n'ont pas sans doute Tanti-
quité et Fautorité de ceux de Virgile, mais ils nous sont parvenus en plus grand nombre que ceux de tous les autres poètes ; ils remontent à une époque relativement reculée; leur autorité, en somme, est considérable, et s'appuie sur plus d'un témoignage extérieur, digne de considération.
Le nombre des manuscrits complets ou partiels que la critique peut consulter en Allemagne, en Suisse et en France, est d'environ deux cent cinquante, sans compter ceux qui ont été coUationnés par les anciens éditeurs, et particulièrement par Pulmann et par Cruquius ^ L'accord de ces textes est parfait, si l'on ne considère que le nombre des pièces et des vers ; les différences, qui ne portent que sur le détail, sont assez grandes pour qu'on ne puisse en rapporter l'origine à un exemplaire unique : double preuve de l'authenticité. Il est vrai que les différences de détail sont très nombreuses, môme dans les meilleurs manuscrits. Mais, d'autre part, il y a très peu de passages où tous tes manuscrits soient altérés au point de rendre les conjectures indispensables 2; et il ne paraît pas impossible, dans la plupart des cas au moins, de reconnaître entre les diverses leçons celle qui doit être préférée.
Nous avons suivi, en général, larecension de MM. 0. Keller et A. Holder, en modifiant quelquefois leur texte,
1. Pulmann, Antuerp., 1566. — J. Cruquius, Antuerp., 1566-1579. Les premières éditions sont d'origine italienne; par exemple, Fédition princeps (1470-1473), celle de Milan, 1474, 2 v. in-4" ; celle de Florence avec le commentaire de Landin, 1482, in-fol. La première édition de Lambin a paru à Lyon, en 1561 ; celle de Bentley à Cambrige, en 1711. (Cf. W. S. Teuffel, Geschichte der rom. Litteratur.)
2. Par exemple, lU, 5, 21, il faut lire derepta vidi, au lieu de direpta ; UI, 15, 16, il faut lire vetuîam, au lieu de vetula; Epo. I, 15, il faut lire « roges, tuum /a&ori? quidjuvem meo », au lieu de laborem.
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à l'aide de leurs variantes et des leçons adoptées par les meilleures éditions. Si les commentaires de Modestus, de Probus, de Scaurus, écrits sous Tibère, Néron et Adrien, ne nous sont pas parvenus, nous en avons quelques traces dans les écrits de Porphyrion, de Charisius, de Priscien, de Servius ^ Mais les citations de Quintilien, les imitations de Lucain, de Perse, de V. Flaccus, de Claudien, surtout de Sénèque, de Stace et d'Ausone ^, sont des preuves nombreuses et incontestables en faveur de notre texte.
Une œuvre aussi commentée, aussi profondément étudiée, qui d'ailleurs était entre les mains des écoliers, ne pouvait guère donner prise aux falsifications ^. On ne peut donc pas s'étonner qu'une tentative d'interpolation, du temps de Suétone, ait eu si peu de succès qu'aucune trace n'en est arrivée jusqu'à nous *. On s'étonne, au contraire, ajuste titre, du nombre d'interpolations que la critique moderne a voulu découvrir. Les grammairiens du iv* siècle, M. Victorinus,
1. Par exemple, Porphyrion cite le commentaire de Scaurus sur « capite obstipo » (S. II, 5, 92), p. 263, éd. Meyer. Nous savons par Charisius que Scaurus connaissait le vers 75 de VArt poétique dans sa teneur actuelle, p. 202, éd. Keil.
2. Quint., IX, 3, 18 (0. I, 12, 37) : « Regulum et Scauros animseque magnse Prodigum Paullum ». Perse, 5, 48 (0. II, 17, 17, seu Libra seu me Scorpios adspicit Formidolosus.) Cf. Zingerle, zu spœteren lateinischen Dichtern. Innsbrtick, 1873.
3. Totidem olfecisse lucernas Quotstabant pueri, cum totus decolor esset Flaccus et hsereret nigro fuligo Maroni.
(Epi. I, 20, 17, et Juvénal,7, 225.)
4. Suét., De Vita jET., p. 47, éd. Reifferscheid : « Venerunt in manus meas et elegi sub titulo ejus et epistola prosa oratione quasi commendantis se Msecenati. Sed utraque falsa puto. Nam elegi vulgares, epistola etiam obscura. quo vitio minime tenebatur ».
t 36 DES VARIATIONS DE LA LANGUE
puis Charisius etDiomède, confirment par d'innombrables renseignements l'authenticité, ou du moins Tantiquité de toutes les pièces lyriques. Diomède, il est vrai, ne mentionne pas les deux odes saphiques, 1, 22, « Integer vitsB », et I, 2S^ « Parcius junctas » . Mais la première est citée par Victorinus et même par Lactance, qui est beaucoup plus ancien ^ La deuxième est connue de Victorinus et de Servius 2.
Il est vrai aussi que Diomède omet également deux pièces alcaïques : II, 15, « Jam pauca aratro », et I, 33, « diva gratum » ; mais Priscien cite les vers 14-16 de la première : « Nulla decempedis Metata privatis opacam porticus excipiebat Arcton^ ». Le vers 17 : « Nec fortuitum spernere cespitem », est cité par Servius, outre qu'un passage de Quintilien offre une paraphrase volontaire du début : « An ego fundum cultiorem putem in quo mihi quis ostenderit lilia et violas et anemonas, fontes surgentes quam ubi plena messis aut graves fructu vites erunt? Sterilem platanum tonsasque myrtos quam maritam ulmum et uberes oleas praeoptaverim? » [Inst., VIII, 3, 8). Quant à l'ode « Diva gratum », elle a pu être confondue avec la précédente, écrite dans le même mètre, erreur où tombent souvent les manuscrits, et commise en particulier par Victorinus qui compte de cette façon sept pièces alcaïques dans
1. Lact., Inst. Div.^ V, l7 : « Flaccus tantam esse dixit innocentise vim, ut ad tutelam sui non egeat nec armis nec viribus, quacumque iter fecerit ».
2. Vict., 2605; Serv., ad JEn,, II, 407 : « Apud Horatium furiare, sic fortunare, sic siderare ».
3. Prise, VI, 27, et VIII, 20. Les vers sont cités à propos du genre de « porticus » et de la voix de « metata :». Serv. ad jEn., VI, 179, à propos de la quantité de « fortuitum ».
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le P' livre, au lieu de dix, dix au lieu de douze dans le 11% et trois au lieu de quatre dans le IV'.
Si donc quelques pièces apocryphes ont été intercalées, c'est à une époque très rapprochée de Fauteur, et, pour cette raison môme, elles ne peuvent pas être nombreuses. Mais, dans les pièces dont l'ensemble ne peut être contesté, n'y a-t-il pas des interpolations? Ne rencontre-t-on pas des termes prosaïques, qui ne doivent pas être d'Horace, des expressions obscures, des mots d'une latinité contestable, des licences métriques, des faiblesses de toute nature ? Combien de développements peuvent être supprimés sans inconvénient, et même au grand profit de l'ordre et de la logique ^ ?. La mythologie surtout fournit une ample matière aux soupçons de la critique. C'est ainsi que l'on veut ôter au poète tout ce qui semble indigne de l'idéal que l'on a conçu de sa perfection, et que l'on conteste jusqu'à des vers, appuyés non seulement sur l'autorité des manuscrits et des grammairiens, mais sur des allusions de Perse et des citations de Quintilien^. Ne serait-il pas
1. La tentative de Prien doit être mentionnée pour Toriginalité du point de vue, et pour le soin, le travail et la finesse apportés dans une tentative des plus hasardeuses. Suivant lui, toutes les odes peuvent se diviser en deux parties égales et symétriques. Il ne s'agit que de retrouver la strophe et Tantistrophe, et de supprimer tout le reste. (Rhein. Mus., 1858.1
2, Non equidem hoc dubites amborum fœdere certo Consentire dies et ab uno sidère duci ;
Nostra vel sequali suspendit tempora Libra Parca tenax veri ; seu nata lîdelibus Hora Dividit in geminos concordia fata deorum Satumumque gravem nostro Jove frangimus una, Nescio quod, certe est, quod me tibi tempère t, astrum.
(0. II, 17, 17. — Perse, 5, 48.)
0. I, 12, 40. — Quint., IX, 3, 18 : « Potest enim déesse alterum nam, et apud Horatium illud Fabriciumque. Hune et intonsis Curium capillis ».
plus naturel et plus simple de chercher à mieux pénétrer les secrets de la composition d'Horace, de sa langue et de sa métrique? Combien de fois serait-on amené à reconnaître que tel développement, accusé d'être un horsd'œuvre, a été introduit en vertu d'un procédé général, le poète aimant à dérober son plan, aussi bien dans les odes que dans les épîtres et les satires? Que de passages seraient réhabilités, après avoir été les victimes de fausses interprétations! Au lieu de chercher dans les odes ce qui est d'Horace et ce qui n'est pas d'Horace, au lieu de vouloir découvrir des interpolations si anciennes qu'on peut les faire remonter, suivant Texpression spirituelle d'un éminent critique ^, jusqu'à Horace lui-même, ne seràit-il pas juste de reconnaître que parfois nous ne comprenons pas suffisamment le texte, et que souvent les odes ne répondent pas exactement à l'idéal que nous nous faisons de la poésie lyrique? n serait impossible, et en tous les cas hors de notre sujet, de discuter les interpolations que Peerlcamp, Gruppe, Lehrs et leurs imitateurs ont voulu voir dans le texte de notre poète : aussi bien les auteurs de ces découvertes se réfutent réciproquement ; Tun conserve ce que les autres réprouvent, et chacun taille à sa guise, de telle façon que, si l'on admettait toutes les critiques comme fondées, de l'immortel Horace il resterait à peine des fragments, peu faits pour justifier l'admiration enthousiaste de tous les siècles et de toutes les nations '.
1. W. Teuffel, Die horazische Lyrik undderen Kritik. Tubingen.
2. Voir, à propos de quelques odes du premier livre, un article judicieux et spirituel de M. G. Boissier, dans la Revue de Philologie^ 1878, p. 204 et sq.
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Nous nous contenterons de faire remarquer que les observations de la science moderne confirment l'authenticité du texte. On a reconnu récemment que les odes sont toutes divisées en quatrains ; on a mis en lumière des diflTérences sensibles d'un recueil à l'autre, au point de vue de la métrique. Par quel hasard miraculeux les interpolateurs auraient-ils respecté des lois que les grammairiens anciens n'avaient pas soupçonnées? «Ne trouvons-nous pas, par exemple, une preuve frappante à l'appui de notre assertion dans l'ode I, 12, « Quem virum aut heroa » , que Ton a voulu écourter de plusieurs façons? Cette pièce est une imitation manifeste d'une ode de Pindare K La deuxième Olympique se divise en cinq péricopes, dont chacune renferme une strophe, une antistrophe et une épode. Or, l'ode d'Horace, telle que nous la possédons, se divise précisément en quinze strophes, groupées trois par trois. Chaque triade forme un sens complet et peut être suivie d'un point ^. Comme on ne peut voir l'effet du hasard dans cette coïncidence entre le modèle grec et l'imitation latine, il faut conclure qu'aucune strophe ne s'est intercalée dans le texte primitif; et, si le détail présente quelque difficulté, ce n'est pas à des hypothèses de cette nature que les commentateurs doivent recourir.
Est-ce à dire que, conservateur à outrance, nous repoussions absolument la possibilité de toute interpolation? Ce serait tomber dans un autre excès, moins dangereux à la vérité. Nous admettons qu'il a pu s'introduire
1. Pind. 2* 01. : 'AvaÇiçopixiffsç Spot xiva Oebv,Ttv' fjptoa, T(va V
âvSpa xeXaSéao[jt.ev.
2. Christ, Verskunst des H. (Sitzungsberichte der Konigl. bayer. Acad. der Wissenschaften zu Munchen, 1868.)
quelques passages apocryphes , nous le reconnaîtrons plusieurs fois, et nous ne nous appuyerons, qu'en faisant nos réserves, sur les vers contestés avec quelque vraisemblance. En tous les cas, ils sont rares, et le terrain sur lequel nous nous avançons, nous osons TafOrmer, présente la solidité nécessaire à l'exploration minutieuse que nous avons entreprise.
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