‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 12 sur 75 · JO · texte numérisé non relu

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descendants devait mourir, elle apparaissait la nuit sur les murs de son château , poussant des cris lamentables; d'où le peuple a dit, en commun proverbe : des cris de Mère Lusine^ L'Académie prescrit de dire : cris de Mélusine. Madame de Sévîgné écrit Mellusine par deux /•

THANSPOSiTion. -^On usait souvent aussi delà seconde ressource quand IV suivait une voyelle^ étant suivie elle^'inême d'une consonne; c'était de la trans^ poser en avant de la voyelle. On écT\s^\t formage ^ à cause Ae forma , forma go^ formagium (Du Caiige) , mais on prononçaity/w/w^o'^; — ferpes {ferpatœ ves" tes y habits troués, efEloqués, guenilles)^ et on prononçait frepes , d'où freperie , friperie.

Apres ne doy oublier mie Saint Senrin , pour la fsrperie Qui est achatée et vendue En son carrefour.

{Le Dit des Moustieri,)

On dit encore en Picardie flepes , par la substitution d'une liquide à l'autre. Aller à flepes ^ c'est porter des guenilles. Un manteau efflepé.

Nos pères faisaient^oar/Tz/ du masculin : liformiz. Le peuple dit toujours un frémi.

Pormener ou pourmener^ sonnait proumener.

Quant la porcession fut hors du grant moBStier, Félix par la main dcstre a pris le chevalier.

( Le Dit des trois Moines. }

C'est la procession^

Furetière témoigne qu'on disait autcefois porfil(con^

eour)j au lieu de profil; c'est-à-dire qu'il a rencontré ce mot écrit porfil. Effectivement, je trouve dans un fabliau du xm* siècle :

ÏÀ SHicof ftt loz â /forfil Foirez de menus escureax.

(D'Jubérée ta nielle maqueretU,)

« Le surcot était tout autour garni d'une fourrure d'écureuil. »

Mais le changement a eu lieu dans l'orthographe et non dans la prononciation , qui a toujours été profil.

Fremer, défremer^ y^mv fermer y défermer ^ se dit encore en Picardie :

Ed la grange le moine, si li a defremée.,,, L'ostesse s*emparti , à la ^tîfrema Thuis.

{Le DU du Buef,)

— « Que VOUS dirois jou? la pais fu faicte et confremée. » {^Villehard. j p. i85.)

Dexier a fait dextre^ et sinisier y senestre. On prononçait détre et senétre , eoxïxme fenêtre. L et /• étant deux liquides, ne comptent pas à la seconde place pour des consonnes entières; cependant le désir d'obtenir un mot plus coulant à l'oreille a déterminé quelquefois une transposition superflue en principe. Ainsi l'on a dit, au lieu de détre, drèie. Ensuite, à cette forme féminine, on a créé le masculin dret^ que l'on a écrit plus tard droit y droite; et voilà comment droit dérive de dexter^ par métathèse ou transposition.

Faible vient de même deflebitisj et a existé sous la forme floible {Jlouèble ). Dans le Liseré des Rois , dans saint Bernard , dans les Moralités sur Job, on

ne rencontre jamais que Jloibe^ afloibir ; floibeteit , i^ovLV faiblesse y Ae flebilitas. Jean de Meung, dans sa version d'Abélard , n'emploie jamais que floibe; le roman de Berte aus grans pies nous montre déjà ce mot avec deux Ij dont la seconde seule a survécu :

Mab elle avoit el bois receii trop maie rente Que de plusieurs meschiefs ot eu plus de trente , Si que ne pot meugier, tant fu el floihle et lente (1).

(Berte aus gra/u pies, p. 72.)

Saint Sulpice est appelé par le peuple saint Suplice^ et c'est comme l'écrit l'auteur du Dit des Moustiers (le Paris:

Apres, saint Père du sablon Et saint Souplis i assemblon.

Un brelan s'est d'abord écrit un berlan^ un ber* lenc (le c euphonique) :

(1) Ce dernier exemple donne lieu à une observation que je ne veux pas différer, bien qu*elle soit anticipée et hors de la matière que nous traitons en ce moment.

La mesure de ces vers prouve qu'il faut prononcer dans le premier receu en deux syllabes, comme il est aujourd'hui; et dans le second, e-u, avec diérèse , c'est-à-dire séparation des voyelles.

J*espère faire voir plus loin que la langue française, dans Torigine, n'avait point de diphtbongues ; qu'où prononçait é-u, vé-u, bé-u, recé-u, etc., etc.

La difficulté gît bien moins à constater de pareils faits , qu'a en limiter rétendue et la durée; d'autant qu'il y a toujours eu un moment plus ou moins long où les deux formes étaient en concurrence et subsistaient ensemble.

Observons donc, puisque Tqccasion s'en présente, que Adenes, Tauteur de Berte aus grans piez, était conlemi)orain de S. Louis; qu'ainsi, dès le xm« siècle , la diphthongue commençait à s'établir pour le participe pas«é en Cl. On la faisait ou on ne la faisait pas , selon le besoin.

Théodoi*e de Bèze , en 1 584 , nous apprend que de son temps on conservait religieusemeut l'habitude de la diérèse dans le pays Chartrain et dans

Un berlenc aporte et trois dés

Lors jeté dessus le berlenc :

— Gis cops ne vaut pas un melienc!

{De S. Pierre et du Jongleur,)

On prononçait un bellan, comme un mellan^ ou bien plutôt un brelan y parce qu'il était facile et doux de reporter T/* de berlan , ce qui ne se pouvait faire pour merlan.

BerbiSy formé de vervex ^ est devenu brebis. Les anciens textes du xn' siècle, saint Bernard, les Rois^ écrivent toujours berbis. On n'a jamais prononcé que brebis.

Et bergier^ par la même raison, se prononçait breger.

Hernaïs, le neveu de Garin, se rend à l'armée suivi de cent braves chevaliers :

Il n'i vint pas comme villain bregier.

Mais comme prou et vigoureux et fier.

{Garin, X, I, p. 133.)

11 existe un nom propre Bregé; — c'est Berger. Héberger, hébreger :

Et sachiez bien que nul escamp Ne querrons de vous hebregier.

Que ne semblez mie bregier.

{La riolette, p. 79.)

rOrléanais , comme fait encore le peuple de Paris pour lé seul participe éH, Les Picards ont toujours affectionné la terminaison en u, et prononcé Diu, Jiu, du fu, le lia, les pts. Or, Tinfluenoe picarde . ayant été prédominante dans le français, à cause du nombre considérable de poètes fournis par la Picardie, au moyen âge, il est vraisemblable qu'il faut attribuer à cette influence la forme qui a fini par prévaloir.

Remarquez aussi qu'Adenes, ménestrel du duc de.Brabant, Henri UI, ' vivait dans le voisinage de la Picardie : son langage devait s'en ressentir.

— (cCueus des blans dras, cuens dm hlaus dras, te dciist ore avoir nus essoi^ne tenu que tu..; ne l'eusses hehregié et recueilli?» {Villehard., p. 196.)

Un des plus curieux exemples de la transposition de Vr se trouve dans la chanson de Roland, où le nom de la province de Frise est toujours écrit Fizer ; mais on est averti par la rime :

Li reis serai as meittors pors de Fizer S'arrere guarde aurai detres sei mise,

(Si. 43.)

On voit ici IV avancer de deux syllabes ; c'est comme dans le mot Fonte^rault {Fons Ebraldi)^ qu'on ppononçait, du temps de Louis XIV, Fronteuault. Ménage a grand soin de nous en avertir. Cependant il n'y avait pas ici nécessité absolue, Vr étant aussi bien liquide après le v qu'après Xf; mais comme ly^est plus forte, l'r s'y appuie mieux.

C'est le même motif qui a changé boucle en blouque : — «... La grant espée de parement du roy, (c dont le pommeau , la croix , la blouque . . . estoient <c couverts de veloux azuré. »

(^Monstrelety III, fol. aa, 157a.) Lorsqu'il s'agit de transporter en français le mot spiritus^ comme il n'y avait pas moyen de garder les deux consonnes consécutives, on usa de la ressource convenue en pareil cas, qui était de les faire précéder d'un « et d'^iBdre ensuit^ Xs dans la prononciation , en donnabl à l'é \!t son fermé. -^ On supprimait la terminaison latine.

Cela produisit le mot e^pir^^ qui est la form^ écrite la plus ancienne , là seule à peu près qu'mi renèontre

dans les textes du xii*" siècle , et qui se montre encore quelquefois dans les manuscrits du siècle suivant.

— »< Gis filh vivent dedens par espir ki defors muèrent par char. » (^Joby 5o4*)

a Ces fils vivent au dedans par l'esprit , qui au dehors meurent par la chair.

— a La splendors del Saint Espirs. » (Ibid., 5|3.) Mais on transposait T/*, et l'on prononçait comme

bientôt on l'écrivit , esprit.

Amis, de part le Saint-Espir, Tos tes voloirs TeuU aocom|^.

( De S, Pierre et du Jongleur, )

<c De par le Saint Epri — tous tes vouloirs veuil accompli. »

Fierté vient àià fereirum. D'après les règles précédentes, vous prononcerez y^^r^, ie valant é accentué, et l'r se transposant après le / : — La fetre de saint Romain. Ce mot se rapproche de feretrum bien plus ^'^fiere^te.

Le peuple, fidèle à cette habitude de transposer l'r pour fuir deux consonnes consécutives , persiste à nommer un épervier, un épre\fier. C'est l'antique prononciation. Turold nous apprend que Barbamouche, le cheval du Sarrasin Climborins, était plus rapide qu'épervier ni hirondelle :

Plus est isnels i\v^epre9er ne arunde.

( Chans, de Roland, st. 115, v. 10.)

L'ancien dictionnaire de l'Académie enregistre cette prononciation sans la blâmer ni l'approuver; mais Ménage , de son autorité privée , décide que éper\>ier

est la seule prononciation légitime. Cest dans ses Réflexions sur la langue française y dans ses Observations il s'était contenté de dire :

« Celui qui porte les épreuves (d'une imprimerie) « s'appelle épervier^ par corruption pour épreui^ier j « ou par allusion à un épervier^ à cause qu'il doit « voler et voler viste comme un épen^ier, en portant (c et rapportant les épreuves. £t à ce propos , il est à « remarquer que nos anciens disoient (iprevier^ au lieu ce Sépervier. » {Obs,^ p. 336.)

Tout le génie étymologique Je Ménage brille dans cette conjecture sur Xépreui^ier , qui vole comme un épervier.

De verus on a fait voir^ qu'on prononçait t/o^/^'/v?, quand Vr finale était suivie d'une voyelle : voir est j verum est. Mais quand le second mot commençait par une consonne, on ne pouvait plus conserver 1'/' à la fin 9 ce qui eût ajouté un e muet et donné deux syllabes au lieu d'une. Que faisait-on alors? On transposait Yr en parlant, et, tout en écrivant voir^ on prononçait vroi ^ vroué , et finalement vrai.

Kiirans, ce dût Aymon, soyez bien retenans Ce que vo mère dist, car elle est voir disans.

( Léé quatre fils Aymon, v. 138. )

Car elle est vré disant, et non voire disant^ qui romprait la mesure.

La broderie fut inventée pour orner le bord d'un vêtement. Border, broder, c'est le même mot; l'un est le mot écrit , l'autre \9 mot parlé.

Oa écrivait poverté à cause de paupertas^ mais on prononçait povreté :

Ben a cinq ans qu'ai chi devant esté Ne puis veoir riens de lor povtrté.

{Ogier, V. 7590.)

Fertéj contracté de vérité^ prononcez vrete.

Quand l*eoipereur entendi la verte,

{Ogier, V. 424.)

Jm ferle estpàv syncope pour la fermeté ^Jirmitas^ dans la basse latinité, est une forteresse. La Ferté-Mi« lon,laFerté-sous-Jouarre, c'est la Forteresse-Milon, la Forteresse-sous- Jouarre. Mais en écrivant /a Ferté^^v respect de l'étymologie, on ne prononçait pas, comme aujourd'hui, la Fereté en trois syllabes. A quoi auraitil servi de syncoper Fermeté? On prononçait la Frété j et il est arrivé quelquefois aux copistes de l'écrire ainsi : l'auteur du Roman de Gaydon dit que Thibaut d'Apremont possédait, outre cette terre, la noble forteresse de Hautefeuille :

Suens fii Mont aspres , s'en tint les héritez , Et Haute foille, celle noble Frétez,

([ntr. du Roland, p. 24. )

« Sien fut Montaspres , il en tint les héritages; , et Hautefeuille, cette noble ferté. »

Liber, libre; libertas, libretéy quoiqu'on écrivît //berté.

Virtus y vertu y c'est-à-dire vretu.

Tremper vient de temperare , Xr transposée pour faciliter la syncope. Les vieux romans parlent souvent de tremper une harpe , c'est l'accorder. On accorde

-• tê —

encore \es piMoi par tempérament ^ c'est-à'^îre en tempérant les quintes, parce qu'il est fmpossibtér d^ les accorder avec une justesse mathématique.

Aussi les malheureux scribes finissaient-ils par ne plus s'y reconnaître, confondant la forme parlée avec la forme écrite^ figurant er o\\ il fallait re selon Xélymologie, et vice versa :

Li quens RdUns Gualler de luing apelet (1) : Pernez mil Francs de France nostre tere.

( Chanson de Roland, st. 63.)

« Le comte Roland de loin appelle Gautier : Prenez mille Français , etc. »

Il fallait écrire prenez j puisque la racine est pren^ dere.

Je terminerai ce chapitre sur les consonnes consécutives, par une observation qui doit fortifier ce que j'en ai dit. Je la tire d'un grammairien latin, Priscien, qui écrivait au commencement du iv* siècle. Il nous apprend que la plus dure des consonnes, 1'^, perdait souvent sa force , et que ies plus anciens poètes la^ tins , et maxime vetustissimi y la faisaient disparaître en certaines rencontres. Et il cite de Virgile , ponite Spes sibiquisquesuasj que l'on prononçait/?omVéf 'pes; sans quoi \e de ponite fût devenu long.

Il est assurément curieux de rencontrer l'usage si complètement d'accord avec la logique , et de voir un principe appliqué ainsi jusque dans ses dernières conséquences.

Mais voici qui recule encore beaucoup l'origine de

(1)^1 euphonique y muet.

cette loi : c'est qu'on b retrouve àmê Hontèfe. Homère fait brève ta voyelle suivie de st^ skj évidemment en ne tenant pas compte de Vs dans la prononciation :

IIo^lifotaçuAON 6* 'IZTIâKttv

{Ibid.f XXI, T. 305.) *AâAA IKAfMCvdpQC

Et dans l'Odyssée :

nûexvv (léyo^, *HAE SKEicopvov (1).

Comme les vers ont toujours été calculés pour l'oreille et non pour l'œil , il est manifeste qu'on prononçait, en retranchant le sigma : iTiaïav, — £^aL Kà-

Catulle a dit de même, Undà Scamandri. Si l'on doute que l'assertion de Priscien soit exacte , il sufBt d'ouvrir tout ce qui nous reste d'anciens poètes latins cités dans Nonius Marcellus : Ënnius, Lucrèce, les frag* ments de Lucile, Plaute, ce fidèle témoin des habitudes du langage. De leur temps , Vs suivie d'une autre consonne s'effaçait non-seulement de la prononciation, mais encore de l'écriture :

Tolito vÎYif' p9t on vînim.

(Mnniut.)

Quam semper fuvit stolidum genus Aîaddarum ! Bellipotent>r junt magî ^uam sapientîpotenteis I

(Id., Ex AnruiL, YI.)

Tum mare TéliTolum florebat nairibu* /tandis.

{Lucrèce, V.)

(1) Toyez Prûden, dans Putsch , p. 557-564, et 1320.

Majorem intérêt capiont dulcedioi* /ructum.

( Ibidem, )

Nec molles opu* /unt motus uxoribus hilum.

{Id„ IV.)

Lucrèce se procure ainsi sans façon quantité de dactyles que ses successeurs n'osaient plus avoir; car, chez les Romains aussi, la langue écrite devint la langue littéraire, au préjudice de la langue parlée; et le témoignage des yeux prévalut sur celui de l'oreille. A peine dans Horace et dans Virgile retrouve-t-on quelque vestige de l'ancien usage général (î). L'archaïsme , comme chez nous, y passe pour une faute ou pour une licence.

Les habitudes de langage du temps d'Ennius, de Pacuvius et de Plante, puisqu'elles avaient sous Auguste cédé à des habitudes opposées, comment se retrouvent-elles à l'origine de notre langue , et si fortes

(1) Le sœpe stjrlum d'Horace devait se prononcer sœpe 'lyium, et ce vera de Virgile,

Inter se coiisse viros et decernere ferro.

(JÇ/?«V., xn,709.) serait mieux écrit ;

Inter se coiisse vîro' et decernere ferro.

Quelques commentateurs et éditeurs ont imaginé de substituer cernere à decernere; rien ne les y autorisait , que leur embarras de comprendre la mesure. Servius indique positivement Télision de 'viros sur et,

La question du sigmatisme, tant controversée par les érudits, est au fond bien simple: les exemples qu'on allègue pour et contre ne sont qu'uue affaire d'orthographe.

Au x" siècle, Abbon, bénédictin de l'abbaye de Fleury, écrit à ses disciples anglais que dans Deits summus ta première s disparait, afin d'éviter le sifflement : « Inter duas etiam partes cum s proioedit, ul Deus summus, ne nimius sibilus fiât, prior s sonum perdit. ••

{Qucest, grammat,, ap. Maio, Bihl. Vaticana, t. V, p. 337.)

qu'elles en deviennent un caractère essentiel ? La rë-"" ponse est facile : Le latin s'est transmis dans les Gaules par Tarmée, par les soldats. Le peuple de Rome, comme celui de Paris, ignorait les vicissitudes du parler littéraire , et conservait intacte la tradition orale. Notre prononciation française nous vint des contemporains d'Ennius.

Yoilà donc une loi d'euphonie transmise sans altération depuis Homère jusqu'aux trouvères delà langue cVouî^ en traversant toute la poésie latine. On conviendra qu'il y a quelque dommage de l'avoir laissée périr après trois mille ans d'existence et de bons services. Nous avons fait triompher sur l'harmonie grecque la barbarie du Nord. Voltaire, en nous appelant Athéniens, nous faisait trop d'honneur.

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