‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 14 sur 75 · OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS · texte numérisé non relu

OBSERVATION SUR LA FINALE DES PLURIELS

Il est essentiel de noter ici comment on écrivait au pluriel les mots terminés au singulier par ^ou t. Nos grammaires modernes prescrivent d'ajouter une s tout simplement : ^/*aW;y grands ; enfant j enfants; tno^ mentj moments.

Nos pères n'en usaient pas ainsi. Le t était la finale euphonique caractérisant le singulier; Vs était celle du pluriel. On substituait l'une à l'autre , on ne les accumulait pas.

— « Amasa partid de curt pur faire le cumande- /w^/iTle rei. » {Roisy II , p. 197.)

— « E ço fud encuntre li lei Deu e sun curnandemenT. » (P. 285.)

— « E n'ad pas tenu mes veies e mes curnande^ menZ. » (P. 280.)

— <c E si tu oz de quer mes cumandemenZ. »

{Ibid.)

— « Tantost cume li reis out oïd les dures paroles ki furent en cel livre de la lei, ses guarnemenZ de dol et de marremenT A^^ûvdiA, » {^Roisj p. 4^40

« Il déchira ses habits^ de deuil et de chagrin. »

La genty et les vaillantes genz; — un tréud (tribut), les tréuz ; — granty granz; — païsant. paï" sanzy etc. — «Tuit li granz e li petiz.,. »,

* {Roisy passim.) De même pour les substantifs en é et les participes

passés passifs , qui alors prenaient le d final euphonique , ou le /.

— (c E hurnilieD te as devant lui, e tes riches

guarnerneriz as desràniêZ, è devant lui ÀsplureD.... »

[Roisy p. 4^5.) d Et tu t'es humilie.... et tes habits as déchires, et tu as pleuré.... n

— « Mais ki est cil ke il ad ramposneD^ e tetfi ki il ad mal parle D? E ki est cil vers ki il ad cri^D^ e les oils par orguil leveZ? fi {RoiSj p. 4*4-)

-^ oc E asist (brûla) la vileD de Jérusalem , e lî reis Joachim eissid de la citeD.y> {liois^ p^ 433-)

— ce E fist assembler tuz les pniveires des citeZ de Juda. » (P. 4af7.)

— « Tuz les temples ki esteint es citeZ de Samarie. » (P. 429.)

-^ « E li reis meismes estud sur un degré D, »

— tt E Tum muntad del un en l'autre tut par degreZ.» (P. a5i.)

PechieT^ pechieZ; — aturneDy atutneZ; — cosieD^ cosleZ ; — etc., etc. {passim).

La même règle est observée partout. Je me bornerai à citer la chanson de Roland.

La bataille est e mervillose e granT. . . . La veissiez si grant dulor de genT, . . .

(St. 123.)

Par tel paroles vus ressemblez enfanT, . . .

(St. 132.)

Les oz sont bdes e les cumpaignes granZ,

(St. 242.)

De mis de France xx mille eumbatanZ» . . .

(St. 230.)

Ensemble od els xv mille de Francs De badielers qoc Caries cleiitiel ènfanS:

(Ibid.)

Allemant, Normdnt, font au pluriel AltèmàhSj Normans,

Pour les mots terminés par é fermé, soit participes, adjectifs ou substantifs :

Dbt Baligaot : Que avez vos iroi^et ?

XJ est Marsilie que jo aveie mandet ?

Dist Clarieii : H est a BM>rt naffret,

Tromfé; mandé; naifré.

De cds de France xx milie aduhez.

(St 195.)

Asez i ad eveaques et €ihez.

Moines, canoines , provoires coronez. . . . Gaillardement tnz les mit encensez A grant honor, poi les unt enterrez,

(Sr. 209.)

Même règle pour les mots en / ou en u : Jaillit , failliz ; — petit, petiz ; — hait, haiz ; — Arahit, Ara^ biz,

Thierry blessé par Pinabel lui fend la tête jusqu'au nez :

Jusqu*al nasel li a frait e'fendut; Del chef li a le cervel repandutf Brandit son colp, si Ta mort abatut.

A icest cop est li esturs vencut, Escrient Franc : Deus i a fait "vertut ! Aies est dreit que Guenes soit pandut,

(Roland, st. 288.)

« A ce ooup le combat est gagné. Les Français s'ë-

crient: Dieu y a fait vertu! il est juste que Ganelon soit pendu. »

Pur Kariémagne fist Deus vertuZ mult grauz.

(Si. 176.)

Roland se sent frappé à mort :

Ço sent Rollaus , de sun tens n'i ad plus. Devers Espaigne est en un pui aguTi A l'une main si ad sun pis batuD :

Deus ! meie culpe vers les tues ver(uZ De mes péchez, des granz e (fes menuZ,

(St. 172.)

« Roland sent que son temps est fini, il est tourné vers l'Espagne sur un sommet aigu. D'une main il se frappe la poitrine : Mon Dieu , je m'accuse à tes vertus de tous mes péchés , grands et petits. »

Charlemagne demande conseil à ses preux sur ce qu'il fera des parents de Ganelon , livrés en otage :

Caries apelet ses cnntes e ses dux :

Que me loez de cels qu*ai retenuz ?

Pur Ganelun erent a plait venuz , Pur Pinabel en ostage renduz, .

(St. 290.)

« Que me conseillez-vous de ceux que j'ai retenus qui sont venus plaider pour Ganelon , et se sont rendus otages pour Pinabel?»

Ces passages rapprochés démontrent clairement l'intention de la règle. A quoi est destinée la consonne finale? A pratiquer la liaison sur le mot suivant. Une seule y suffit. Le singulier se lie par le t, le pluriel par Xs; ts forme un double emploi, et prouve l'ignorance complète des principes. Je demande que, dans tout ce qu'il existe de manuscrits du moyeu âge, on me fasse

voir un exemple ^ un seul, S enfants écrit par tSy du mot corps ou du mot temps écrit avec un/;. Au moyen de cette dernière orthographe , on peut aujourd'hui se procurer le spectacle de quatre consonnes consécutives : — temps couvert ^ et même de cinq ; — temps pluvieux. Il faut laisser aux Allemands le plaisir de contempler sept consonnes de suite dans un de leurs mots les pUis usuels, Geschiûil^chreiber (historien).

Quand Voltaire proposait de supprimer au pluriel le p et le ty d'écrire : enfans, niouvemenSy il était remis dans le bon chemin par son instinct admirable de la langue française; il suivait l'inspiration secrète de ce génie dont furent animés à un si haut degré la Fontaine et Molière. Si Voltaire eût connu les monuments littéraires du xii* siècle , il eût appuyé sa réforme sur des arguments victorieux.

L'^ caractéristique du pluriel souffre volontiers devant soi les liquides m, n, /, r : autels, bacheliers; et d'autres consonnes , c, Jl qui ne sont pas dures comme le ^, et n'ont pas comme lui le privilège spécial de marquer le singulier; en sorte qu'il n'y a pas antipathie. On a toujours écrit : les Francs, — les chefs; les caitifs, — tens, encens, etc.

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