CHAPITRE IL
Des voyelles simples. — Leur valeur individuelle. — Goiiime|it ou \es aiodi< fiait les ^i^es pas (es j^uti*^. — ]\[^ultiplicaf^i^ des dipbUtoQçues j^ar uue réaction de U langue écrite sur la langue parlée. — Accents vicieux chez les modernes. — Ou et iv se suppléant.
Cinq caractères pour représenter toutes les voix du gosier humain, c'est bien peu! La i^usiaue di^ moins possède sept notes, et elle a le secours ^es dièses et des bémols, sans compter les octaves;, mais le tangage en est réduit aux cinq voyelles.
Encore sur les cinq y en a-t-il une dont l'énergie native se rçfiise à toufe modification , excepté celle de la durée. C'est 1'/, qui ne subit d'accent que le circonflexe.
On en tira parti comme l'on put en le condamnant à modifier les quatre autres, desquelles Va et Ve se montrèrent les plus souples et dociles ; Vo et Vu se prêtent à moins d'altéfatiqns.
Il faut poser en principe que la valeur primitive, individuelle de ces quatre sons A, £, o, u, était longue et fermée ; ce qu'un grammairien du vi^ siècle me parait exprimer assez bien par ptngues et impinguntur {i). On fit ressource de IV pour leur donner le son bref, sec et ouvert.
M. J.-J. Ampère observe que amo a fait faime , parus ^ pain, et manus, main. Et il se hâte de formuler cette règle générale : Dans les mots dérivés du latin, devant m ou n, a se change en ai. ( Formai, de la lang. fr., p. n^a.)
Cest aller bien vite ! Aimer^ pain et main, sont des formes modernes; l'ancienne forme est amer , pan et man^ qui se retrouvent dans amant, pannetiety manœuvre. Si la règle de M. J.-J. Ampère était exacte, on aurait dû dire, à une époque quelconque, de F ai' mour. Or, qu'on écrivit amur ou amor, cela n'a jamais fait autre chose c^amour; et comme le mot est trèsvieux, il doit faire autorité.
Pâques est souvent écrit Paikes :
Ce fat à Paikes ke Ten dit en esteit, Florisent bois et ran^erdisent preit.
(Gérard de Fiane, 348.)
11 est certain qu'on prononçait sans /, Pâques. Je haz, jc faz, ont été les premières formes de Je hais, je fais.
Achab dit du prophète Michée :
(1) Virgile Maron., apud Mai, Sihl. rat,, t. V.
.♦Il
« Jo Ihaz pur ço que tuz jurs me prophetizad mal, e nul bien. » (Rois, p. 335.)
<r Je le hais parce qu'il m'a toujours prophétise du mal , et jamais du bien, n
Hebers,le versificateur du Dohpatkos, parlant du jeune Lucinieri exposé par la reine aux séductions d'une troupe de demoiselles charmantes , compare le pauvre garçon à un homme assailli de serpents. Apeine ce mot est-il écrit, que le bon trouvère en éprouve du remords, et fait cette réflexioii :
Je cuit \i%jefaz vilenie Quant serpent apel damoiseles Qui tant erent plesans et bêles Com ne pot miex vaillans trover.
{Dolopathos^ p. 168.)
Un peu auparavant, le poète avait montré la reine rassemblant les jeunes filles les plus jolies de la ville, celles qui savaient le mieux chanter et danser, et leur enjoignant de déployer tout leur art auprès de Lucinien :
Yestir les fait aperlement , Prie et commande doucement , Et par amer et par menaice.
Que chascune son pooir/aice.
( Ihid,, p. 166.)
Cette reine est éprise de son beau-fils; quand elle le voit, elle perd la tête. Quand la reine voit sa face yelle ne sait que ^^ fasse :
Quaut la reine voit safaice^ Dont ne set ele kele faice,
^ige y saige , usaigCy ne prennent un i que pour
— uo — éclairbir le son de l'a/ autrement les raeine^ atas, sapiens j ususy n'autorisent pas la pré&ience de cet L
Dans plaine, àe plana; bain, de baineum ; vain, de vanusy et une foule d'autreis, on ne tepait en parlant nul cobipte de l'i. Voyez les composés | ^/aner^ bagner (i)j vanité'. Une preuve que plaindre sonnait plandre^ comme platigere^ c'est qu'on le trouve écrit plendre : « Puis après devant plusurs se commence à piendre de son mari et le. mauldire. » (R. des sept Sages ^ p; lok).)
Aimable y Samabilis, garde sa vraie prononciation dans le nom de baptéfixe Amable et à^n^ amabilité.
On écrivait indifféremment bairon ou baron :
Bairoh, fait il, of oiez mon avis.
( Gérard de Fiane, v, 355.)
Quant au moustier oyent les sains (2) soner, La messe vont U bairon escouter.
( Ihîâ,, V. 967.)
D'aquje, Aqs ou Aix.
Nous avons fait à'Aquitania^ Y Aquitaine y mais on prononçait sans / V Aquitane, comme XOcdtanie, De la Quitaney ainsi divisée par erreur, on a dit la Guiane, » qu'on écrivit I conformément aux règles d'alors, In Guienne, et que nous prononçons mal Guiaine,
Pourquoi disons-nous de la chair^ puisqu'il n'y a point d'/ dans carnem? Nos pères écrivaient charn^ carn, char.
(1) Th. de Bèze témoi^e que de son temps on le prononçait vmu(De Fran^, Ung, recta pron,, p. 42.)
(2) Les cloches.
Saint était prononcé ^ant; d'où vient qu'on écrit aujourd'hui Sentis; c'est saint Lis :
UtruBTï y le conte de Saint Lis.
( Benoit de Sainto-Morf , r. 9284.)
Tote la nuit chevauche a tire Dreit a Saint Lis.
(hid., i40BÔ.)
Senneterre est de même Saint-Nectaire ^ San-Nettaire.
Agu, Âguille, ^acutus. L'âne se plaint au cheval de ses travaux excessifs :
Et puis me ramaine bâtant Et d'un aguiilon petillaut. . . .
( Éfe tJsnê èl doà IChepal.)
Ménage discutait encore si l'on devait dire agu ou aigu.
Ma rot use des deux orthographes ; il écrit au hasard ai ou a, et pourtant il ne prononçait sans doute que d'une seule manière. Dans le dialogue de l'abbé et d'Isabeau, l'abbé tolère aux femmes de lire des livres français ^ mais il leur défend le latin :
Des livres je vous supporte, Mais non latiner.
ISABSAU.
Voicy roÀgel Pourquoy ?
l'abbé.
Pourceque tel langaige Aux femmes n*est pas bien séant.
Un peu plus loin , l'abbé , apologiste de l'ignorattce^ dit:
La frequentacion des livres Pour vray engendre yre/}a.rie.
Voicy tiXwaçit fantasU t
Lisez sans hésiter rage^ langage , comme frenasie ti fanlasie; le verbe ét&ii fnntasier ; l'adjectif , yZwtasque; la racine grecque^ phantasia. Dans tout cela il n'y a point d'/^ du moins à la seconde syllabe.
Pourquoi dit-on je vais ou je vas? Ce verbe nous vient de vado. Je va^ est l'ancienne prononciation; je vads est une prononciation récente ^ suggérée par l'orthographe.
On affecte aujourd'hui de prononcer Montaigne; on devrait dire aussi Champaigne. L'i a été retranché du nom commun et conservé au nom propre ^ et l'inconséquence de l'orthographe a entraîné celle de la prononciation. Il faut prononcer, comme on a toujours fait, Montagne et Champagne sans /, aussi bien que Fontanes, Pascal écrit Montagne.
VE avait naturellement le son muet qu'il garde dans l'article le; mais e. suivi d'une autre voyelle, recevait de droit l'accent aigu.
Ue, parmi toutes les voyelles, est la plus susceptible d'être modifiée. On la combinait avec IV de deux façons, ie ou ei. le représentait le son de notre é fermé; eiy celui de Ve ouvert, è. Il ne faut pas s'arrête^ à ce qu'on les a quelquefois confondus et employés l'un pour l'autre : aujourd'hui même \e final de vérité est une autre lettre à Rouen qu'à Paris.
1er h la fin des substantifs et des infinitifs.: San^
gher^ destrier, mestier^ couchier, rochier, sonnaient sanglé y détréj mété^ couché^ roche.
On rencontre très-souvent ces finales écrites sans i :
S'il pert Tosbert et le destrer. . . .
(Benoit de Sainte-More.)
Queu part alout le chevalier ?
£ portout il un esprever?, . . .
(laid., t. II , p. 456.)
De vasselage fui asez ekevaler,
(Roland, st. 3.)
Sire Eolant, e vus, sire Olit^er,
(Roland, st. 130.)
Pur Deu vos pri ne vos contraliez ; Ja li corner ne nos aureit mester.
Ne nous aurait mestier, ne nous servirait de rien.
Nous avons gardé lancienne orthographe de bache^ lier, chevalier y sanglier^ destrier^ etCj en y appliquant la prononciation moderne; et nous avons réformé sur l'ancienne prononciation l'orthographe de rocher, coucher f verger, etc. Sanglier^ bouclier, sont aujourd'hui de trois syllabes , aussi bien que destrier; et quand on les rencontre dissyllabes dans Corneille et les autres 9 on accuse ces vieux poètes d'avoir eu l'oreille dure !
Dans le corps des mots , ie ne faisait qu'un é plus ouvert. Saint Pierre a été pour tout le moyen âge saint Père, l'abbaye de Saint-Père, de Chartres. Le chevalier à la robe vermeille s'informe à son réveil des présents que lui avait montrés sa femme :
Et disiez que tout estoit mien,
Cest (taresent de pat vostre frwt»
— Sire, (ait ellCf par saint JPere, n a bien deui moi^ et demi Ott plui ^ûM moli ft«ré nto tI.
(Barbazan, II, p. 180.)
De là les dimintitifs sans / dans la première syllabe^ Perrotj Perrin, Perrihet, Perreiîe. Un chien éXaxi un chen :
Li pastoraus le chen menace.
De grans perres laoce al mastin.
(Chron, des ducs de Normandie, II, p. 455.)
Yos li durrez ura e leuns e chens.
{Vhanson de Roland, st. 3.)
« Vous lui donnerez (à Charlemagne) ours et lions et chiens. »
L'archevêque Turpin voyant la perte des Français assuréç, dit à Roland et à Olivier : « Nous serons ven- (c gés si vous sonnez du cor : nos Français reviendront; a ils nous trouveront morts et mis en morceaux; ils « nous emporteront en des cercueils sur des sommiers; « ils nous enfouiront dans les atres [in atriis) dea «c moutiers; ni loup^ ni porc, ni chien^ ne toucheront à (( nos cadavres : »
Nostre Franceis i descendrunt a pied ; Truverunt nos e morz e destranchez; Leverunt nos en bières sur sumers; Ebfuei'uot en aitres de làustertf IS'en mangerunt ne lu, ne por, ne chen,
(St. 130.)
D'ftilleurs, le diminutif chenet atteste enfcore l'ancienne prononciation. Chen pour chien explique la prononciation populaire men et ben, pour mien et
bien. Matière sonnait matère; de là vient que le peuple et ceut (Jùi parlent itial disent, avec une certaine raison , des matêraux*
D'où pourrait venir un i à hrief {hres^is) ; — chier^ {carus) ; — grief [gravis) ?
On prononçait bré) d'où abréviateur, abrégé; — chéj d'où chérir; — gré^ d'où grei^er^ etc., etc.
L'imparfait de l'auxiliaire ^ifr^' se rencontrée ^fcrit avec deux orthographes: '^iers^ tu ieres^ il iert; et ']ere, tu ères, il ert. Vous sériiez biëri ^iti'btt |)rononçait d'une seule façon , de celle qui se rapproche le plus du latin eram^ eras ^ erat^ sans 1'/, qui venait là unU qiieiiient pour aiguiser le sop de \e ipuet.:
Hjfr^ de heri}f se prononçait A^. Tout le xvi* siècle, a dit et écrit hersoir pour hier soir.
Pjecej pèce^ comme en italien pezzo. — Dépecer.
Pied de pes, pé, d^ ou pédestre :
Les pez baisent a ambedous.
(Éeboit dé daint^-More^ T. 315.)
£ la se trenchent pez e bras.
(I6id., V. 3639.)
Ori notait par ie la terminaison des adjectifs et participes en é :
— « Lors se tint moult a engignié cil qui fu trébuchiez en la mer. » (^Romandes sept Sages, p. 102.)
11 se tint à enginé, c'est-à-dire, se reconnut trompé.
Le pt'emier novembre , saint Jean bon voque tous les saints à la cour de paradis. Il vdîl arriver tbus Ife martyrs
Qui pour Dieu furent traveiÙie (trayaillés).
Saint Syaonf lor diit de cuer lie.
(La court de Paradis,)
« De cœur l^^ » joyeux {keto corde).
Or sont trestout apareillie.
Cil Angelot et haut et lie,
(iàid,)
^appareillés, lés, prêts et joyeux.
Hui furent il trop esvtUlie Qu'il m*ont trahi et engignie,
{De Constant Duhamel, v. 610.)
É^eillés^ enginé.
Les mots congés péché, dans S. Bernard et les Rois, ont jusqu'à trois orthographes: congie j pechie ; — congiet^ pechiet; — conget, pèche t. C'est toujours congéjpéché, La dernière notation prouve que \i était muet.
PiTlE se prononçait pité^ d'où piteahle^ aujourd'hui pitoyable ; — piteux, et non pitieux ; — apiter^ et non apitoyer :
Hé Dieu ! pourquoi n*a Charles par devers moi pité?
(Les quatre /lis Jjrmon, v. 835.)
Car il chantoit de Nostre Dame Si doucement, n'est hom ne famé Cui tout li cuers n'en apîtast.
{Miracles de la Vierge, IW. ii.)
Renaud de Montauban, pour expier ses péchés, fait vœu d'aller outre n^er :
Telle est ma voulenté, Et s*en b paine muers, Dieu ait de moi pité.
{ibid., 863.)
Amistie sonnait pareillement cutùté, et non om/tié :
Je n'ai el mont , sire , plus d^amûté.
Li rois Toi , s'a un sospir geté.
{Aubri U Borptinon, ▼. 135.)
Naymon, dist de, je vos doing m*amùté,' Pren cet anel de fin or esmeré.
(Jgolant, ▼. 1316.)
Ce ne sont pas là des accidents dus au besoin de la rime; dans ces trois poèmes et dans plusieurs autres, il est rare de rencontrer jamais autrement ^amistéj pilé. loC scribe avait apparemment adopté cette forme, qui lui paraissait plus rapprochée de la prononciation ; et cette circonstance indique une transcription relativement récente, puisqu'à cette époque on abandonnait déjà la notation ie pour y substituer 1'^ simple. Quelques pas de plus, et Ton jettera sur cet e Taccent aigu, é; et la forme primitive aura pour jamais disparu, sera si complètement oubliée , que si quelqu'un tente d'en réveiller le souvenir, cette idée passera pour une chimère philologique.
Ainsi vous voyez qu'une seule classe de substantifs dans la langue ancienne, les substantifs en ie {e)^ en a fourni deux à la langue moderne : les substantifs en é et ceux en ié. En échange d'un accent aigu, congie^ pechie ont cédé leur ;, et l'on a oublié de reprendre cet i à pitié, amitié. Les premiers ont revêtu l'orthographe moderne pour garder la prononciation ancienne; les seconds, en cumulant les deux orthographes, y ont gagné une prononciation nouvelle.
Passons à la seconde manière de modifier Ve par l'apposition de 1'/, en cette sorte ^ ei^è. Nous l'avons conservée dans treize^ sçiz^.
On terminait aussi par o^t ^i les adjectifs ^ les participes passés y comme raèhàteiy suplantei; et les substantifs féminins , comme virginitei^ naéwHeiy veriteiy santeij etc.
Fallot dit que c'est une forme normande. Il est vrai que Wace et Marie de France l'emploient constamment, et que les Normands prononcent encore ces finales très-ouvertes : véritaiy virginitai ^ achetai. Cependant c'est aussi l'orthographe habituelle du Iwre des Rois et des sermons de saint Bernard, que Fallot classe, au moins le saint Bernard, parmi les textes bourguignons les plus purs :
— « Chxev freire, il vient del cuer de Deu lo Peire «el ventre de la Virgine sa meire.... (S, Bernard, <c p. SîS.) — Ses orgoyl ne rezoit nul remeide de penî- « tence. (P. 5^40 — Ancor devoit estre rachateiz.,.. « Por ceu ke H malices d'altrui l'avoit supplanieit.,.. if Mais veigne la veriteiz , et celé me deliverrat. »
(*?. Bernard^ p. 524.)
Le cordeller frère Denise dit à la jeune pénitente qu'il veut rendre cordelier aussi , en la faisant passer
pour homme :
(^^'pI| nos^fe o^^re titrer yoiui38iez, fx que sanffauceir peussiez Cardeir voslre virginitei, Sack)i«9 4q fine f eff |f j Qu*en oostre bienfait vous mettroie.
(De frère Denise, Barb., I, 126.)
« Si je pouvais savoir de vrai que vous voulussiez entrer dans notre ordre et garder votre virginité sans la fausser, sachez que véritablement je vous mettrais de notre bienfait, d
Le son naturel de Vo est celui que nous figurons ae/. On Tëclaircissait par l'addition de 17, et les traces de ce procédé subsistent encore ; car pourquoi écrivonsnous avec un i , oîgnorij empoigner ^ lorsque nous prononçons sans iy ognorij empognerPVAcsLdémie écrit cogner et cognée avec raison, puisquHl n'y a pas plus dV dans cuneus que dané pugnus ; mais le temps n'est pas loin de nous oîi elle écrivait coigner et coignée.
Saint Bernard ne dit jamais que glore et victore : a Glore soit a Dieu ens haltismes. (P. 543.) — Beneoit (i soit li nous de sa gtore ki sainz est. (P. 54^.)^
Gringore est la prononciation de GnhgQtre. Sur le premier feuillet du manuscrit des Moraiiiés surjohy une main inconnue a mis, en écriture du xv* siècle : — ff Job en frfinçoys et le dialogue saint Oregore en a fraoçois. » Ad^toiste était prononcé jéntone^ B{iei>es dty^ntone :
Vers Viane est Oliviers retourné , Quant ot Antone ocis et afolé.
{Gérard de Fiane, v. 652 , Bekker.)
La racine de remémorer est mémore, et non pas mémoire :
Bois rime parfaitement avec chs :
Aiq^ fuioif parpui Içs im
Ausi com fl*il me fiuK au dos.
( Dohpaihos , p. 2 5 1 .)
On le trouve écrit bas aussi souvent au moins que bois :
Et rendemain refoîs*aa èos,- Si mt recarche Ten le iios.
( De rjsne et du Cluval,)
Le nom de la ville de Beaugencjr est mal orthographié par suite de la prononciation; c'est Bois^ Gency. Jusqu'au xviii* siècle on ne Ta pas figuré autrement.
Les diminutifs bosquet ou boquety bocage, boquU" Ion, ne laissent aucun doute.
jyhistoria on fit estgire, qu'on prononçait étore ;
— « Per Diu , souvieigne vous des preudomes ance qiens qui devant nous ont esté^ et qui encore sont race menteu es livres des estores. » [Fillehard., p. i8o.)
JSestore se forma le verbe estorer, plus tard Awtorier, qui 'se dit encore familièrement dans le sens de garnir, arranger ai^ec soin. 1a Bible historiaus est une Bible ornée de nombreuses enluminures.
La plupart des contrats de mariage passés sous l'empire de la coutume de Picardie , réservent à la femme, en cas de décès du mari, avant toxkly sa chambre étorée, — sa chambre garnie (i).
(1) Le Dictionnaire de Trévoux ne donne pas le verbe estorer; mais^ interprétant mal quelques phrases de Villehardouin, il donne estoire et estorée (une estorée)^ qu'il traduit par navis , classis, exercitus navaiis. C*est une grave erreur. — « Le roi d'Angleterre avait fait appareiller une grant esta» rie de nef. » {filur, de Flandres^ Une grande histoire de vaisseaux. — « Comment ils puissent avoir navire et estoire. » (Villehardouin.) C'est navire et le reste de l'équipement, et toute Clùstoire. Selon Trévoux, qui cite cette phrase, ce serait navire et navire. ^ m Mult fîit belle cette estoir$, et.
Au livre IV, chapitre XIII de Pantagruel^se trouve le récit de la belle diablerie que fît Villon pcmr se venger du pauvre frère Tappecoue, sacristain des cordeliers de Saint-Maixeut :
— n Ses dyables tenoient en main aulcuns baser tons noirs pleins de fusées; aultres portoient longs « tisons alumez, sur lesquels à chascun carrefour jeccc toient pleines poignées de parasine. »
Parasine, c'est ainsi que portent toutes les éditions , se copiant Tune l'autre. Il est clair que la première qui le donne a pris un o pour un a ^ et qu'il faut lire porasincy c'est-à-dire, /?ow:-/«mW^, l'i de la diphthongue muet dans les deux mots.
Nous prouonçons sans / grogner, et avec un / éloi^ gner, témoigner. Le xvii^ siècle figurait 1'/ dans tous les trois, et ne le prononçait dans auciiu* C'est conformément à la prononciation que Sarrasin met sans i :
PuisqtiQ, Voiture %^élùgne , Je mVn vais dans la Pologne,
Le cardinal Duperron écrit cigoigne et éloigne.
riche. » (Villebardouin.) Tout cet appareil fut très-beau, toute cette fùitoire fut très-riche.
Trévoux conclut en dérivant estoire de stolus, stoltum, et idu grec suUo, j'envoie. C'est quelquefois un malheur d'être si savant.
Le Dictionnaire de Napoléon Landais fait ce petit article : "
« EsTOBKE, subst. fém. (ècetorée), flotte, armée navale. — Inusité. »
Le Complément du Dictionnaire de t Académie dit :
« EsTORER, créer, fonder^ restaurer; » — *• en quoi il se trompe. Mais il ajoute : « meubler, fournir, garnir ; — en quoi il a raison.
L'Académie garde un auguste silence.
Il était bien simple de mettre en quatre mots :
EsToiEi, histoire; Estorkr, historier, '
Soyez sûr qu'on n'a jamais prononcé autrement .que cigogne {ciconià) :
là f l'orgueilleux sapin qui sert à la cigoîgne De séjour élevé pour voisiner les deux , Roi des vastes forests , jusqu'aux asires éloigne Sur tous les autres bois son chef ambitieux.
Ménage prescrit de dire cigogne sans i; mais i) déclare que témognerj élogner, rognons ^ c'est mal parlé ; il veut qu'on dise témoigner j éloigner^ roignons. Tout cela n'est que caprice et inconséquence. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout le moyen âge prononçait témon^ hesony pour témoin ^ besoin. Dieu, s'écrie Roland dans le roman de Roncevaux^ pieu
Qui en la virge preis anuncion , Saint Daniel délivras dou lyon , • Et saint Jonas dou ventre dou poisson ....
Sainte Suxanne garis dou faux tesmoing (sic) , Et a Marie feis tu le pardon. . . .
Yengier me lais dou comte Ganelon.
(Introd, à la chant, de ^pUmd, p. xx.)
L'auteur des Quatre fils Aymon fait rimer compagnon et besoin. C'est dans la conclusion de son poème; on y voit un rapprochement d'idées assez mal édifiant :
Or, prions tous a Dieu par grant dévotion Qu'il nous otroit sa gloire par son sainiisme non , A celui qui Xa (1) escrit veuille doner en don Or et argent assez , car il en aroit bon beson (sic) Pour donner aux fiUeUes et maint bon compagnon ; Car c'est tout ce qu'il aime : que vous celeroit on?
( Introd, du Fierabras, Bekker, p. xu.)
Il est tout naturel que beson ait produit besogner,
(1) a élidé.
— les —
Du latin imgere^ ondre, que nous ëcrivons et prononçons avec un iy çindre.
Le Bestiaire raconte comment de la peau du crocodile on faisait yn onguent dont usaient les vieilles feinmes pour ef&oer leurs rides :
De sa couane seulement Soloît on faire an ongement»
"L&i vielles femmes s*aii ognoUiUi Par tel ongtment s'esteodoient Les fronces dou vis et dou front.
( Du Congé, an mot FaoïrasATcs.)
La chanson de Roland et les poèmes du xii* siècle ne disent pas le poings mais le pong : le punt d'une épée y d'où venait l'orthographe empongner :
Veapé» jurent et \epont Cil qui dedenz la vile sunt »
Que ja la vile n*iert rendue.
(Benoit de Sainte-More, v. 294S7.)
« Ils jurent par la lame et la poignée de l'épée que la ville ne sera pas rendue. »
Al pont de fin or entaillié.
(Ibid., V. 16413.)
« .... Â la poignëe d'or fin ciselé. »
Il est certain que l'on prononçait encore au commencement du XVI* siècle le pong, si l'on écrivait le poing. Dans la bataille de Marignan, mise en musique, en i5i5 y par Clément Jennequin :
Aventuriers, bons compagnons»
Ensemble croisez vos tromblons.
Nobles , sautez dans les arçons , Frappez dedans la lance au poing, La lance au poing hardis et prompts.
On voit combien Voltaire se trompe lorsqu'il accuse notre vieille langue de barbarie précisément au sujet de ces affreux sons en oin : — a Le plus insupportaa ble reste de la barbarie welche et gauloise est dans
« nos terminaisons en oin Il faut qu'un langage
a ait d'ailleurs de grands charmes pour se faire parce donner ces sons qui tiennent moins de Thomme que a de la plus dégoûtante espèce des animaux. »
(Dict. phil.j art. Fbawce.)
Cet oi/iy qui révolte à si juste titre l'oreille de Voltaire, est indubitablement d'invention moderne; les Welches et les Gaulois ne le connaissaient pas : c'est ce qu'on appelle un progrès.
L'o suivi immédiatement d'une seconde voyelle sonnait ou. C'est encore en anglais la valeur de deux o consécutifs : boots. Moniot ^ contemporain de Louis IX :
Gardez tous de Fortune, seigneur, je le vous loe {{), Quant Fortune a fait bomme haut chanter comme alœ (2), Et il cuide miex eslre assis dessus la roe. Lors retoruc Fortune , si le gete en la boe, t
(Le Dit de Fortune.)
«Teles furent ces roes cume les roes de curres. »
(Rois, p. 2d5.)
— « Il se misent au fuir sans plus attendre, et s'es- (c parsent, li uns cha et li autres la , ausi come les aloes tt font por les espreviers. » [Villehardouin, p. i8a.)
Par cette règle, poète j poésie ont dû sonner pouéte^ pouésie. C'est effectivement comme on les prononçait
(1) Je vous le conseille.
(2) Nous u*avous plus que le diminutif alouette.
au XVI* siècle. Marguerite de Navarre écrit toujours poète avec un u. Dans une lettre à M. de Montmorency pour lui recommander Marot:
— « Il me semble que Nostre Seigneur faict tant de ff grâces au roy et à ses serviteurs, que jamais ne feut « plus besoin de favoriser aux pouhetes que mainte- « nant (i). » (Lettres inédites ^ I, p. 3o4.)
Le nom de M. de Rohan, dans ces lettres , est toujours figuré Rouhan. Les anciens traités avertissaient encore de cette prononciation, et recommandaient aussi de dire pouètes et pouésie.
Nous n'avons pas conservé l'w dans poète ^ mais nous le faisons toujours entendre dans moelle ; nous récrivons et le prononçons dans loue, bouey roue, et nous le prononçons sans l'écrire dans roi, bois, loiriy foin, coin. C'est la confusion des systèmes.
La famille de Cfvï s'appelle de Crouï; les de Moy sont de Mouhj. Héloïse écrivait son nom Helojs ; c était Hélouis devant une consonne; devant une voyelle , Hélouise au corps gent. C'est le même nom que Louise.
Ce nom de Louise me rappelle une historiette de Racan. Elle nous apprend qui a porté le dernier coup a la règle du moyen âge, qu'une tradition incomprise faisait encore observer au commencement du XVII* siècle.
Un jour, dit Bacan, Henri IV, qui traitait Malherbe avec une grande bienveillance , lui montra une lettre écrite par le Dauphin, qui fut depuis Louis XIII.
(0 Kemarquezen passant ce X^Xinx^mc, favoriser aux poêles. On disait de même priera Dieu. . . supplier à Dieu, . . Je luy supplie.
C'est bien, dit Malherbe; mais monseigneur le Dauphin ne s'appelle-t-il pas Louis? — Assurément, dit Henri IV. — Pourquoi donc le fait-on signer Lojrs ? La censure de celui qu'on appelait le vieux tyran des syllabes parut juste; la signature du Dauphin fut réformée, et c'est depuis ce temps que les princes du nom de Lo/s signent, avec un u, Louis.
Henri IV s'est trop hâté de déférer à l'observation de Malherbe; car cette observation, spécieuse pour un ignorant « est radicalement fausse. Malherbe aurait pu exiger aussi, pour être conséquent, qu'on écrivît de louin^ dixfouin, la rivière de Louingf trouais, mouoif le rouai, ia louai, rouajal, etc., etc. ; car c'est ainsi qu'on prononce, et non pas la hdj le rody trod.
L'autorité de Malherbe n'a donc servi en cette occasion qu'à introduire une inconséquence.
«c L'/i| dit M. Ampère , avait au moyen âge le son peu mélodieux qu'il a de nos jours; sans cela, od n'aurait p£|8 eu besoin d'imaginer la diphthongue pour remplacer Vu latin dans ubi , oà, et dans multum^ moult.ii {Hist. de la Liu.fr. au moyen âge y p. 3o5.)
Je prendrai la liberté de contredire ici M. Ampère. La première valeur de cette lettre u fut le son 0U9 comme en latin.
La diphthongue ou fut si peu inventée pour réduire \u de uhi ou de multum , que, dans les plus anciens textes, on trouve partout u pour oà (ubi)j et pour ou marquant l'alternative. Moult s'est écrit d'abord
mult, mulîeplier^ qui sonnaient mou, mouteplier. Amurj secursj n'ont jamais été à l'oreille qu'<at/wowr, secours. Le plus ancien monument de la langue française, la version du Iwre des Rois^ en fournit la preuve à chaque ligâe :
— <c Respundirent ces de Jabes : Dune nus respit « set jurs ; manderum nostre estre a tuz ces de «Israël. Si pown aveir rescusse^ rius Vatenderum; « si nun, nus nus rendrum, » (P. 36.)
Prononcez .• — k Répondirent ceux de Jabès: Doune: nous répit sept jours ; (nous) manderounâ notre être (notre position) à tous ceux d'Israël. Si (nous) pou(v)ouns aveïr rëcousse, nous l'atenderouus ; si noun, nous nous rendrouns. »
— « Li tnessage vindreht en Gabaath, U li reis Saul « maneit. » {Ibid., 36.)
« Les messagers vinrent en Gabaath, oU demeurait le roi Saûl. »
On pourrait affirmer que la notation actuelle ou fut aussi introduite de très-bonne heure , si les manuscrits de Yillehardouin étaient du xii'' siècle, car on y lit déjà moult; mais la copie en est plus récente.
Ctomme il arrive toujours en pareil cas , les deux notations subsistèrent quelque temps l'une à côté de l'autre. Dans Benoît de Sainte-More , compatriote et contëaiporain de Wace (i i6o) , on lit :
A Beauvais rout un cuteUer, Prisiez , sages de son mester ; Cil apareilla deus couteaux.
( Chron. des ducs de Normandie, II ,519.)
Si, comme le veut M. Ampère, Vu avait eu dès
Forigine le même son qu'aujourd'hui ^ cette notation un n'eût jamais pu sonner on :
Alez, vous pri, au rei Othong 8i 11 dites eum je Vsemun ....
(Benoit de Saiote-More , II , p* 97.)
« Ck>mine je le semonds. »
Allez efteit la eupû meîndre.
(Benoit, n, p. 522.)
La cupe se prononçait la coupe , du latin culpa.
On écrivait aussi coulpe^ en rapprochant Torthographe de l'étymologie et de la prononciation.
Je suis donc d'un avis directement opposé à celui de M. Ampère : il croit que u fut le son primitif, et qu'il fallut se mettre en peine de chercher une notation pour marquer le son ou. Je suis persuadé que le son primitif de Vu fut ou^ et qu'il fallut au contraire trouver une combinaison orthographique pour affaiblir ce son j et le réduire à Xu actuel.
Le moyen qu'on y employa fut celui qu'on avait déjà appliqué aux voyelles a, e, o; on se servit de 17, mis y comme pour Ve, tantôt à la première place, tantôt à la seconde.
Je vois qu'au xii* siècle, la terminaison du participe passé en u, celle du prétérit de certains verbes, comme // but, il fut, s'écrivait par ui:
•— " ce Saint-Johan buit aussi lo boyvre de salveteit.» {Saint Bernard j p. 548.)
— <c Mais por mi at perdait une grant partie d'engeles et toz les homes. » (Jbid., 5a40
— « Abraham engenruit {engenrut, engendra) Isaac ; Isaac , Jacob. » (5a8.)
— « Ou est le tant poc de farine dont li prophètes fu sQstenuiz? » (57a.)
« Où est ce peu de farine dont le prophète fut soutenu? )i
— « Nostres sires fu semonuiz as noces. » {^Saint Bernard^ p. 553.)
SemomjLSy inimité j de semondre.
— « Mais por ceu ke tu ne pensasses ke ceu fust assenait par aventure. « (Ibid,, 5 Sa.)
Le 'çréiévit je fus , tu fus, il fut y représenterai, fuisti y fuit. Quelquefois les copistes français écrivent encore IV: ceux-là étaient les doctes en étymologie. Je suis j de sum y a probablement sonné yV? sus^ comme prononcent encore les paysans picards. Je suis , en faisant sentir 17^ est moderne.
Le lii^re des Rois écrit indistinctement les Ju ou les Jui, Ce sont les Juifs.
Cuire, dans le Dolopathos, est écrit tantôt cuire , tantôt cure : a J'exhortai la dame à mettre cuire ce cadavre et à me donner son fils , qu'il ne mourût : »
Ke maintenant le mesist cure, E por ceu ke ses fiz ne mure , Le me donast.
(Dolopathosj p. 255.)
CoiTE y rime à lutte :
Quant la char del larron fut cuite.
Lai poissiez Teoir grant lucte.
(/^iV/., p.257.)
Nous disons lutin ^ et le diminutif, comme peu