ACCENTS YIOEUX CHEZ LES MODERNES
Le système que nous venons d'exposer, par lequel on notait l'accent à l'intérieur du mot, tantôt au moyen des consonnes , tantôt au moyep des voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de précision et de délicatesse que n'ont pas nos accents inodernes. Nous n'avons aujourd'hui qu'un seul é fermé; nos pères en connaissaient trois ou quatre nuances : veritet; pitié; maufez; rocher; espee. Voyez que de manières d'indiquer l'accent aigu ! Est-il probable que cet accent, sous ces formes diverses, fût partout absolument le ipême?
En outre, un accent est bien vite omis ou ajouté bors de propos. Il s'absente ou se fixe; l'habitude se prend , et voilà un mot défiguré. C'est ainsi que l'Acadfipiîe écrit dorérun^antj qui est pour (fore^ea^-uyant, comme ^i les racines étaient doré^navanL
Que le premier venu prononce débonnaire avec un accent aigu, on n'y prend pils garde; il ne fait pas autorité. Mais on s'afflige de voir 1 -Académie consacrer c«tte. faute , et écrire débonnaire, comme si elle igno* OUI le vrai sens et l'étymologie de ce mot» C'est une
métaphore empruntée, comme tant d'autres, à cet art de la vénerie, dont nos pères faisaient leurs délices. Il est de bonne aire, il est issu d'un bon nid, de bonne extraction.
Roland voyant étendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse quelques mots d'oraison funèbre:
E! gentilz hom, chevaler de bon aire, Uui te commant al gloriuis céleste I
De pute aire j que nous avons laissé perdre, exprimait le sens opposé :
Moult fit la maie serve que fausse tide pute aire,
{Berte aus grans pies, p. 95.)
Vos maris est de si pute aire, Qu*il m'aura ja tout esmié.
( De Constant DuliameL)
Fortune est bêle et bonne aus bons, et débonnaire; Mauvese aus maufesanz, et laide, eideputaire,
( Le Dit de Fortune,)
Le système d'orthographe de nos pères était plus favorable que le nôtre au maintien de Tétymologie et de la prononciation. Nos mots, amaigris de jour en jour, compromettent l'une, et l'autre.
. Cependant ce système n'était pas sans quelque inconvénient. J'y ai trouvé celui de faire servir quelquefois la même notation à deux usages , et de confondre dans un cas donné l'adjectif féminin avec un masculin. Par exemple, lie, de lœtus , sonnait également té et liej comme aujourd'hui. Le fait parait incontestable. Dans cette mèmt Court de Paradis y où j'ai puisé des
exemples de lie sonnant lé^ lie rime à la vierge Mariey et à blesmie {bldméé) :
Es fluis de la virge Marie Qui pour lui fu dolante et lie»
Que peu ne grant ne fu Blesmie De œ fil moult joians et &.
Peut-être sont-ce là des licences pour la rime, car ailleurs on lit liée et lee. Mais dans tous les cas , je ne doute point que ces groupes de voyelles destinées dV bord uniquement à modifier l'inflexion et au rôle de Taccent moderne ^ n'aient amené la multiplication des diphthongues. Oi a sonné d'abord par diérèse o^, puis o ouvert y puis oué, puis enfin oi^ comme dans poi.T, François. Ainsi des autres.
De leur côté, les modernes, complètement étrangers aux conventions de l'ancienne orthographe, défigurent le langage de nos pères, en saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient. C'est une véritable manie, et je ne vois point d'éditeur qui ait eu la sagc^sse de s'en garantir, et de se borner à reproduire les ma-* nuscrits. Je plains ceux qui travailleront un jour sur des textes si étrangement falsifiés. Ils devront croire que des œufs, des bœufs, se sont appelés autrefois des oés, des boés ou des boès; ils sueront à deviner comment de huèses (des bottes) on a pu faire le diminutif ^owj'^awa:, de enfant, enfes; comment on a pu dire pour neui>e et deux, noes, doès; pour, des queues {eues), des eues. Un ancien poète, dont le nom est assez
ca^nu pour ayojr été un des plus^ Çjépéte^ 4^? ^^ 4^ niers temps , s'appelait Adam ou Adanes^ qui s'ëcrit, suivant l'orthographe du moyen âge, Adenes par un e^ comme Caen^ Rouen^ A sert. etc.. /On a transformé cet Adanes en une espèce q'^p^gi^ol du beau nom â^Adenés. Si Adanes revenait au monde, il entendrait lon£[temps parler d'Adenès avant de soupçonner que c'est de lui qu'il s'agit.
i'quvre le lUfte des. M^tisp^ c]!£^tiçnQç Boileye, et j« lis ^u chapitre dg^ MesuVfsus de, blé :
« Nus meéurires ne puet... — ^ AiUeurs : li yenclèr res... — Nus garnisèreJi ne puet«.. — Cil qui est fti^nères^ se il e^t iannàres decaupàres... — Fiés, vièses, etc., etc. » Évidemment il faut lire : Wus mesureuxj ^^ U vendeux, — nus garniseux, -^ çil qui est tanneux, se il est tanneux d6caupeure$;-r- vieux % yieur sesj etc.
Ah chapitre, dfis Çy^l^ep^ il gst <|it que nul ne pqjirra f tr§. admis di^ns qe cçrp^, s'il ^Çl f^^t au moins a ui^ mil de./?i4fejç ie jour. » U nç s'agit pas dç rdèles, mais de niejules.
On dirait meules çqmu^q Q(i ^isai^ ^ai/t^ Gabrieus^ et naint; AndrSèu:
Et Gabrieus et seraphius Qui iès ciiers ont liSiâiis et fins.
' ' H^ Cpurt de B^tatUs,)
Sm\ fi«4?Vi«t fi répondu.
Saint Andrieu le débonnaire.
Et saint MicfUeus aloit de?ant.
L'éditeur de Carin imprimç partou^ néi pour ne, se pour se :
Né nU ot ai?e $i do ciel ne cbaî.
(Garin, II, p. 153.)
<f II n*y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombât du ciel. »
T^^eaX mie miens li chastiaus de Belin, I9é la Taldoine, né mons esclavorina.
{Jfid^ ^, p. 18î\.i
Il aurait pu prendre une utile leçon de Thomas Diafoirus , qui en son compliment ne dit pas : ^é plus né moins que la fleur que les anciens nommaient héliotrope.... ma\s : ne plus ne moins.
Comment faire aider ne et se, si on leur donne Yé accentué?
La considération de cet é accentué na pas arrêté non plus réditeur à\Ogier, qui écrit partout Xenjès :
sire, dist Venfis, vous n*en Terrez ja el.
{O^êr, V. 1402.)
Ue muet à l'hémistichç ne comptait pas ; mais IV accentué y met deux syllabes de trop. Enfes peut à la rigueur passer pour monosyUa|j)e^, mais enjjçsse^y non. Cette faute revient à chaque instant.
s IV. •