‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 29 sur 75 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

De l'âîsTon. — On éHdait les cinq foydles.

L'emploi des consonnes euphoniques intercalaires fournissait le principal moyen d^éviter l'hiatus ; il y en avait encore un autre , c'était l'élision.

Nous n'élidons plus aujourd'hui qu'une seule voyelle,

1'^ muet; autrefois on les élidait toutes , comme en

latin.

Ba»MMMigiMnrM

Mn, m mU

uptnmct cal loi

■te.

VeMEpvkraMi

qui nMiaim

i et redoQte.

{MêHm-MeHoi.)

Qaaalk pnccOe fa

ênh gran^

anbalne,

0« te dTastnàa M 1

bMfetakNit sa

paliraMte.

▲ Dieu &it J* orotso« » et»iac«ipebatBC,

QiM prockaÎJMaMeat

■lùrecC sotl

l*«MaiMOiML

(làDitéiMk

« Quand la jeune fille fut entrée dEans la grange j

— - i8S — <c elle se met dans le tas de paille , toute couverte de ce sa peau de bœuf; elle fait sa prière ^ et , sa coulpe a battue , demande Si I^ieu de ihburir bientôt et d'êti^ c sauvée. y>

Par f' ame, prends y garde!

( Ibid.)

nous reste de cet usage m amie et m amour.

Uuand on s occupera de retrouver 1 âge des mots et des formules , sans quoi Ton ne fera jamais rieii , il sera curieux de savoir qui s'avisa le premier de cet affreux solécisme mon dmiey mon épée. Là Fontaine a bien raison de dire que Vaccoutumxince enfin nous rend tout familier ; autrement on serait révolté de cette façon ^e parler. univçrsellement accréditée, qui joint un substantif féminin à un pronom masculin , on ne conçoit pas par qu^l motif. Ce n'est pas l'euphonie sans doute, car on dit l'âme, répée^^l'oraison, qui sont pour&zdb^e^ la épée, etc. L'élision de Ta dans l'article féminin n!çst ai plus ni nxoins douce que dans le pronom possessif. Mais on s'est imaginé que l'article élidé devant ces substantifs féminins était le; et c'est par suite de cqtte imaginatjon que bous SLWons l'amour masculin au singulier, tfindis qu'il est resté féminin au pluriel, grâce à la forme les, commune aux deux genres.

Il fçiut avouei^q^ue nos pères montraient en ce point plus de logique et de bon sens que leurs^ fils. Mon épouse, ion hôtesse^ les eût choqués autant et à aussi bon droit que nous le serions de ma chapeau^ ta sou-'

lier. ^ .,...- ' i.. - .. '

On trouve encore l'élision de l'a dans Maro't :

l'abbk.

Mais d*où vient Qu'aux femmes aussy mal advient Science qu'un bast à ung bœuf ?

*> UABEAU.

Croyez, dondne abbate,

Quun bœuf sied mieux. d*estre basté

Qu'à un asne de porter mitre.

( Colloque d'Erasme,)

Qu'un bœuf est pour qu'à ung bceu/l Marot n'a certainement pas construit dans la même phrase // sied aivec l'accusatif et avec le datif : il sied un bœuf... il sied à un dne. Outre qu'il n'y a point d'exemple de ce solécisme : il sied quelqu'un.

Uéy que nous marquons d'un accent, ne s'est jamais ëlidé. Il serait superflu de produire des exemples de Télision de Ye muet. Je me bornerai à une seule observation.

Aujourd'hui, c'est toujours Xe final (muet) qui s'élide. Voici un exemple de Xe élidé au commencement d'un mot; c'est dans cette locution, où est-ce que. I^e peuple prononce traditionnellement ou 'st-ce que, au profit manifeste de Teuphonie. Il ne pouvait pas élider où, dont le son est trop fort; le fort a emporté le faible.

Les lettrés qui prétendent figurer sur le papier la prononciation du peuple , écrivent ousque. Cet ous* que y suivant les lois de l'ancienne orthographe, ne pourrait sonner que ouque : le peuple dit indifféremment, où qu 'est mon père? en supprimant est-ce.

OU bien en le conservant : Où 'st-ce qu*est mon père ? Les gens délicats et bien élevés prononcent, avec un horrible hiatus : Où est-ce qu'est mon père? mais aussi ils ont passé dix ans au collège !

Il faut remarquer ici que le peuple en usait, dans Tancienne Rome, comme il fait à Paris. Toujours guidé par l'instinct de l'euphonie , les Romains . en parlant élidaient Ve de est. Ouvrez , non pas Virgile ni Cicéron , qui représentent les académiciens de leur époque , non pas même l'élégant Térence, mais Plante^ qui note le langage énergique du peuple :

Malus clandestinus est amor; damnum 'st merum.

Ut qu«qu«B illi obcasio '«f . . • •

Tain a me pudica *st, • • •

Quid ? quod palcan *st vénale : si argentum ^st emas. . • .

Hoc £sculapi/tt/fiiJii *st, . . .

Une seule page du Curculion fournit ces exemples^ qui prouvent qu'aux dépens de est on conservait intacte et forte la finale du mot précédent, celle que les prosodies modernes ordonneraient au contraire d'élider sur est.

Evidemment la forme d'élision d'après les grammairiens est monotone; la forme populaire produit autant de variété que les finales des divers mots en comportent.

On ne rencontre jamais eu vers, il j a, il y a^ait; mais // a, il açait. Si par aventure ly est figuré, peu importe : la mesure vous avertit assez de le supprimer. Quand vous voyez dans les Quatre fils Ajmoriy

Il f a ][»liis Ht iovae ans que la guerre a iluré ,

VOUS comprenez tout de suite qu'il JTâut prononcer : Il a plus de douze ans.

U a bien dons mois et demi Ou plus, que mçn frère ne vi.

\ Du Chepalier à ïa rohe niermeiUe^

Bonne robe de bons pers dTpre ; il lia BMillor dedq* a Chi^nre.

( ha Bourse pUime de stms « ▼• 173.)

Le soir» q«*î/ ot ja foma^ estoiles. ...

{Delà Dame ipdfist trois tours, ▼. 48.)

a Le soir^ qii'il J^ eut déjà mainte étoile. »

£t ce n est pas imposé par le besoiil du mètre , car

la prose parle de même :

— « Par Diu, sire Cuens, il ne m'est pas avb que il

ait en vostre requeste raison*. »

{^Fitlehardouiny p. 199.)

Li dMen dîst ^«'il a pins de boote ; Li asnes dist qu'il a pins de paine.

{De tJsae et dou Chien,)

Seignurs baruns, dist £ empereres Karks. . . .

(Molamd, sL 13.)

D'âltane part est £ arcevesques Turpîa.

(IM., st. 87.)

La mesure commande évidemment d'élider Yi, et de dire V empereur, Varchei^éque , Ydne; et comme cette élisioh se pratiquait également en prose, c'est elle sans doute qui amena la confusion dé formes // et te, auparavant distinctes.

La même observation est applicable à qui et que;

qui est y qui a , étaient prononcés comme ils le sont aujourd'hui par le peuple^ qu'est, qu'a :

Or est cheus en mal lien De sa famé , qui Ten despile Pour sa provande i/ui eit petite.

( De Moreî, etc., Barbaz., m , 248.)

O mon Dieu! s'écrie saint Bernard : — a Tu trépassas prîmîers ^or mei l'estroit pertiiix de la passion , por ceu ke tu large entriee faces a les membres V après ti vont, » (P. 562.) — ce Tu passas pour moi par Tétroite ouverture de la passion , pdur agrandir la voie à tèfe membres qui te suivent. »

Dans ïe fabliau du Proi^oire qui mangea les meures', le ciirè, 'debout sur sa jument pour atteindre aux branclies 'du mûrier, après avoir satisfait sa gourmandise, réfléchit qu'en ce moment qui, près de lui', crierait hé\ lui jouerait un mauvais tour. L'action accompagne la pensée : la jument part', et le iéùré tombe dans la haie d'épines.

Diex I fait il j qui ore diroit : Héz !...

« Dieu y fait-il, quore dirait: Hé!... »

Il çst essentiel ^'observer que çq$ élisions étaient, pour le poête^ facultatives çt non obligatoires, comme l'est aujourd'hui cellç de Xe muet: par exemple ^ te passage que je viens de citer est précédé de celui-ci :

S*en ot li prestres moutt grant joie Qui a aeux piez est sus montez.

(^ui a li'étâit a coup sûr pas elidé , soit qu'on souffrît cet hiatus qui n'a rien de choquant j soit 'qu^on y

remédiât par une s euphonique : guiS a. Le second me paraît plus probable. {Fq/, p. 96.)

L'exemple suivant rassemble l'élision de qui et celle de II:

Qui qu' onques soit U TOfttre eslis , Partonopeus est U hais.

{Pwtonopeus , ▼. 6704.)

Il faut prononcer avec deuiL diérèses : Partonopeus est Yhais.

Quiconque, qui semble dériver naturellement de quicumquey n'en vient pas. Il est formé de qui qui onques. Cela est attesté par l'orthographe fréquente kikiunkesj et par l'emploi non moins fréquent de cette formule qui qui,.. y remplacée de nos jours par cette kyrielle de cinq syllabes dures et vides , qui que ce soit qui.....

Âubri le Bourguignon

Tint au palais , qui qiienfoUt ne qui uon ; Trois cops hurta au postis d*un baston.

(Aubri li B., p. 155 ; Bekker.)

a Qui que soit qui s'en fâche^ s'y oppose , ou non. » Poist est ici le subjonctif du verbe poiser^ peser: à qui qu'il en pèse, ou non.

Le duc Sanson, à la bataille de Ronce vaux, attaque Talmacury espèce de connétable du roi païen Marsile : il lui transperce le foie et le poumon , de sorte

Que mort Tabat, qid qu'en peist u qui nun, Dist l'arcevesques : Gis cop est de baron I

( Roland, st. 96.)

Cette formule revient très-souvent, comme les formules consacrées d'Homère.

Guinemer renverse un roi sarrasin,

Que mort l'abat , ki k*en piurt u ki *n rie,

« Qui qu'en pleure ou qu'en rie. »

Rue Quingampoix; c'est, dans les vieux titres , la rue Qui qui en poist. Qui qui s'enfiche. On élidait le second /, qui quen poisty comme qui qii en grogne. Une quiqu'engrogne était la maîtresse tour d'un castel picard y la plus altière, construite, pour ainsi dire, malgré l'opposition de ceux qu'elle menace : Je la bâtirai , qui qui en grogne.

La rue Qui qu entonne? est devenue, par corruption, rue Tiquetonne, dont le nom moderne est aussi insignifiant que celui de la rue Quincampoix {\).

La langue française n'a plus de mots terminés par 0 (a). Elle en a jadis possédé trois : jeOj ou joj iceo et ceOy ou co {Xe n'est que pour adoucir le c), formes normandes, qui furent bientôt remplacées par Je, ice, dont il nous reste icel, icelui, et ce, abrégé d'/ce.

Les formes en o ne se rencontrent guère que dans les textes du xi* siècle, ou du commencement du xii% dans le lii^re des Rois, dans saint Bernard, dans la chanson de Roland, dans les deux poëmes de Wace,

(1) On aimait alors cette forme d'appellation. H y avait encore la rue qui ^y trova si dure, abrégée , du temps de Sauvai , en rue trop va qui dure. Cest aujourd'hui la FalÙe de misère, quai des Augustins.

(2) Bien entendu » je ne eompte pas les mots importés de l'italien ou dà ^tiii, comme alto, sQpronot vertigo, prurigo»- ce ne sont pas des mots français.

le Rou et le Brut, dans quelques fabliaux, etc. Dans le provençal 9 d'où ces formes paraissent venues, la terminaison en o est une terminaison féminine, qui remplace la terminaison italienne en a, et la française en e muet; il est donc tout naturel que cet o puisse s'kllder.' ■ ■ .^ r

Chartemagne demande qui veut aller en ambassade a Sarragosse, vers le roi Marsile :

RespuDt àfix Naimes : Jo irai par vostre duq.

(Roland, 8t. 17.)

<c J'irai par votre don , par votre grâce. » 1^^ fi^ du roi J^rsile, voyant son père irrité du mc^ssagç d^ Charlemagne^ veut tuer Qanelon, qui en a été le porteur. ^yrez-Ie-ipoi, s'ecrie-t-il :

Liverez le om,jo en ferai la jusiise;

(Ibid,, 8t. 36.)

où il est clair qu'il faut prononcer, en contractant et en élidant: tîiftezAe^moif/en ferai la justice,

Dient paien ; De co avwn dus asez.

'^ ^ ' ' ' ( /^/rf., st. 6.)

(c De ce avons nous assez. »

Dj^qs ^e Ui^re açs ^qis, qi|e j'est^pne écrit moitié prc(se, inoifié vers rimçs par assonnance, comme la chanson de Boland :

Civ& ifio çid.^mûj juraient le cprucad, E li Saiuz Esperiz cunseil li dunad.

(Liv. ly, p. a?.)

' Conseil, en trois syllabes, de consiliiw}. Çoum^ we oiuJL Soûl. — « Comme Saûl entendiit cela, il entra en grande fureur, et le Saint-Esprit lui donna conseil. »

L'ëlision de Yu est plus rare, parce qu'il y a moins de mots terminés en^Uy e( surtout à éausede la faculté de changer au peçpin Vu voyelle en u consonne, de prononcer Dei^ a dit y quand il y a sur le papier D^if a dit.

Mais il est à remarquer que le peuple ^i^ ^oyjours l'élision de Vu du pronom de la seconde personne tu y et dit t*as. t^ auras, pour tu as. tu aura^ :

pois tu crier : Appelé ! appelé I Le cuir trousse derrière toi.

N'est pas merveille se t^as soi.

( £a Chitce dou cerf, Jubinal , Nouv.fabL, I, p. 169.)

Dès l'instant que toutes les voyelles s'^ëlident l'oine sur l'autre, il est dair qu'^elless'élident sur elles-mêmes ; que deux a y deux iy venant à se rencontrer, l?un à la fin d'un mot, l'autre au cpmmeoicemç)3(t du mot suivant, s'absorberont en un seul, et ne compteront que pour une syllabe. Un homme du peuple ne dira pas, 3 e vais à A^rnienSy niais Je y-^s a 'ndep^Sy ou Je vais ^Amiens. Cette fusion est la plus naturelle de toutes. Personne, à moins d'être un pédant renforcé, ne prononce yy irai y en faisant sentir la répétition de IV; on dit sinjplement f irai y par respect pour les oreilles d'autrui; mais en vers cette élision n'est plus permise , qui Tétait autrefois. '

^ lioland^ à la bataille de Roncevaux, trouve le cadavre de son cher Olivier mêlé parmi ceux des sol^ dats. On le relève , on le charge sur un bouclier^ et

l'archevêque Turpin vient bénir les morts et leur donner l'absolution, ce qui augmente, rengrèg'e, comme parle encore la Fontaine, le deuil et la pitié :

Sur un escut Vad a* altres culchet»

Et Faroevesque les a assois et seignet. Idunc (1) agreget le doel et la pitet.

Va ne se prononce qu'une fois, comme dans cet autre exemple :

La famé s*en prist a apercoiçre,

(Delà Bourse pleine de sens, v. 18.)

Cette sorte d'élision se pratiquait en provençal :

Per Bafomet mon Deu , qui totz noa a a judgîer.

(Ferabras pro9„ t. 308.)

La consonne finale n'empêche pas au besoin la fusion des voyelles; on en est quitte pour la tenir muette :

Le duc Oger et rarceTetqne Turpin.

{Roland, st. 12.)

<c Le duc Og^ et l'archevêque. )»

L* endemain au matin ^ ains que levast li solaus.

{Les quatre fils Aymon, T. 1005. )

« L'endemain au mat\ ains

Seignurs baruns, ki i purruns enveier?

{Roland, st 18.)

« Seigneurs barons, qui pourrons-nous y envoyer?»

Ces procédés, autrefois tout simples, ne sont plus

pos$i]i)les depuis que, par un résultat nécessaire de

(1) Alors, tune.

rimprinierie , la laugue écrite a pris le pas sur la lan^ gue parlée, dont elle n'était jadis qu'un acces^ire. Les yeux ont asservi la langue et l'oreille.

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