‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 30 sur 75 · SYNCOPE DANS LES NOMS · texte numérisé non relu

SYNCOPE DANS LES NOMS

Une tendance constante à resserrer les mots, combinée avec un soin scrupuleux de l'euphonie , voilà les deux caractères essentiets du génie de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est développée.

Voltaire avait reconnu le pi^emier :« C'est, dit-il, une propriété des barbares d'abréger tous les mots. » Je J|uî en demande pardon, mais je crois l'épithète injuste. £n toute chose , la simplicité est le dernier terme de l'art Considérez les langues des sauvages ou celles qui se sont arrêtées à l'état primitif, comme le basque : quels mots incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas trop de la vie entière d'un homme pour apprendre à parler. Voilà le vrai caracr tère de la barbarie. La civilisation, au contraire, écor

(1) On m^excusera d'employer ces termes d'école; ils ont Tavantage» une

fois expliqués » d'épargner de fprandes ciroonloention».

— t»4 — iiéiiiise k ten)}^; elle simplifie ^instrument, pour avoir le leîftir d'ex^cer Tart. Ennius et ses contemporains disaient indtiperaîor, anspicium, dedecoramenium y indupetrarCf extera^ supera, qui, sous Auguste, étaient resserrés en imperaior, auspiciurriy dedecusy impe' trarcy extrUy supra^ ^u çpfupte ^ Voltaire, Horace, Virgile et Cicëron, seraient les barbares ; Ennius , Pacuyiîj* et JUwçile, )e^ Uûqi^esi jJIhç jpivilii§é«i.

Autre chose est d'abriégflr les mots, autre chose de les estropier. S'il est démontré qu'une abréviation conserve les caractères natifs, essentiels du mot, et s'allie en même temps avec la dwçeur et la facilité du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement.

Nous aussi nous avons commencé par des fonnes développées, que nous avons resserrées à mesure que nous a^aAeioQS.

G'^t un feit singulier, et qui n'a pas encore été remarqué , que la plupart de «os substantifs tirés dtt httn ne sont pas dalqués sur le nominatif, mais sur l'accusatif. ^Apparemment iies pères regardaient IW ousatif '4;omme -U foi^ttie du mot la plus complète. Wiergê^ imêtge, multiiude, ordre, etc., dérivent de virgmem^ i/muginôm, multitudinem, ordinem; la Ibrme primitive était i/irgine, imagine, muktêudinef eiptéene.

— « Chier freire, ëest< génération ki raconterftt? K a angetes l'anonfat... iivirgine croH; de foit conçoit •r wrgtne } virgine enfantet , e virgine parmaint î »

(SaiiU Merpard, p. 53i«)

Le livre de Joè traduit ces paroles : imago eorwn

oculis mets y <x une jrmagene devant nMs me. » (P. 4^*) 7-*<icLi fils si est la imagene^ del père.» [Hid.) L'amiral Baiîgaitt fait un vœi) à ses divinités ApcA*

Ion et Mahomet^ de leur élever de^ statu^^ d'or fin :

Mi damne Deii , je toz ai mult servit I Tes jrmagenes ferai tates d'or fiu.

i^Roiand, st. 255.)

Li amirals mult par est riches hom.

De deyant sei fi^it pc^rter sun dragpo, E Testandart Tarvagan e Mahum , E un ymagene Apçlin le felnn.

(/3/V., st. 237.)

ce L'amiral est un homme tr^s-riçhe : il fait portf r devant ^oi son dragon^ l'étendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le félon. »

Apolin e^t ^tigé XApollin&[i^^ comme jfêv^Olit^y ^fautem. Origine ne .repréaeqte pas cur^^, niais onginçm. On disait pa^ syncope ori/ie :

Cljl paotwiier ki sont de piite ôrUtê,

(J2pi}t. de QuUfUuim fÇNmgt.y

m Cette canaille de sale origine. »

Multitude est par syncope de multitudine, qui est dan^ le^ Rqis et c^^q^ ^ipt Bernard :

-T^ « j; ^ve? gr^qt (n^ftiti^nte dç g^n^ e v^e|^ de

« pr. p ( JtQis^ m, î^99• }

GuASTiNE ou wastineét^^ fopi^é pai:^llc;ii^e{|t.^9

vastitudînem.

— « Uns huem mest en la guastine de maon. »

{^RoiSy I, 96,)fr-it Ki est encontre la wdstine al che-

a min (i). » {Ibid.y io3. )

(1) Il est singulier de voir, d^^ux. lignes flj^s.haut, le jnot </<(s«f t çniployé ponr désigner la même chose ; « £ Saiil vint al destrt de Ciph. »

Ororne {prdifiem)^ ordre.

Saladîn pressant Hugues de Tabarie aGn d*être par lui fait chevalier y Hugues s'y refuse net :

Biau sire, fait il, non ferai.

Porquoi? et je le ▼oui dirai :

Sainle ordene de cheralrie

Seroit en voua mal emploiiee.

Car vous estes de maie loi ^^

Se n*avez balesme ne foi.

( VOrdtne de eheçaierie , T. 8 1 .)

— a Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines «c apartignent proprement a trois ordenes de sainte (c Eglise : une chacune fontaine a un chascun ordene.Tn

(^Saint Bemardy p. 539.)

Orgenks {A^organa)^ aujourd'hui orgues :

«E David sunout une manière de orgenesYi

Ki esteient si aturné ke l'om les liout as ospaldes celi ki 's « sunout. » ( RoiSf p. 1 4 ' • ) — ^^^ David jouait d'une espèce d'orgues qu'on liait aux ëpaules de celui qui en jouait. » ^

La syncope ne tarda pas à resserrer tous ces mots. Le Iwre des Rois dit partout aneme (animam); la chanson de Roland écrit déjà an/ne. Roland à l'agonie se recommande à Dieu :

Guaris de mei Vanme de tus périls. . . • Mors est Rollans , Deu en a Vanme es cels.

(St. 173.)

Ettgele, dans /es Rois et dans saint Bernard : — a Glore soit a Deu en haltismes^ ce dient li e/i-

ngele. >* (P. 543.) — « Jacob vit les engeles moatanz et « descendanz. » (Jobj p. 4^0.)

Dans le Roland, c'est déjà angle :

Ço sent Rollans que la mort ti est près , Par les oreines fors se ist la cervel : De ses pers priet Deu que *s apett £ poi de lui al angle Gabriel.

{Roland, st. 155.)

» Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par lés oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se recommande lui-même à l'ange Gabriel. »

Charlemagne arrive sur le champ de. bataille de Roncevaux après la défaite accomplie. La nuit arrive, et l'armée française dort parmi les débris :

Karles se dort cume hume traveilliet.

Seint Gabriel H ad Deus enveiel, ^empereur li cumande a guarder :

Li Angles est tute noit a sun chef.

{Ihid., st. 280.)

a Charlemagne repose comme un homme agité d'inquiétude. Dieu lui a envoyé saint Gabriel , avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la nuit à son chevet. »

Chair ne dérive pas de caroj mais de carnem; d'où vient que dans les plus vieux textes il n'est jamais écrit autrement que carn, karn, charn. Un reparaît encore aujourd'hui dans charnel , décharnery carnassier.

Rère-guârde, AirsGAKDE OU engardcy pour arrièregarde j ai^antrgairie, se trouvent à chaque page de la chanson de Roland:

8e «n Hre ffuardé tnevat le eert HoUaiit.

(St 46.)

•— ce S'il trouve Roland à l'arrièra-gAi^. si

Qa*en rtn guarde trover le poûsum*

(St47.)

— « Que nous le pussions trouver à Parrière-garde. »

E ki sera devant mei en Vansgarde ?

(St. 67.)

« -^ Et qui sera devant moi i l'a^ànt-gaiHie ? %

Maiv^, par syncope de matin.

On se tromperait de croire que main vient direot^mritit dé mûcaiB ^ et a précédé matin. Premièrement , en abrège uo mot mciniB , mais on ne l'allonge pas ; cela est contraire au génie dels langues en général , et à celui delà nôtre en particulier; ensuite le fait est une preuve irrécusable : X^lii^re des Rois^ celui de Job, saint Bernard, emploient toujours matin , et non pas nvain : — a Le matin a vus vendrum, e en vostre merci nus metrum. » (Rois, 1, p. Sy.)

la {^liië lêfAldé Vfl se promener au polfac du jbur ^Yls éùA vei^gl^; ils ft vicient pour téièln uki prêtre :

El li prestres en icele eure Estoit levez par un matin.

Il erSAi é ttèà pftt tàuiB. . . « Dame, fait il , bon jour aiez.

Por qu'estes si matin levée?

•^Sirèf dist \â\if ïk reuseè Sit bone et laisto ed iceâl tans; v • • — Dame, dist il, ce cuit je bien, Gu^ par mâytn fait bon lever.

<le PoMd'JiôtUi Blirb., Û^ W.)

La dame a son seignor a dit :

Sire, Tons levastes mtlÊmt

Foi que voué devMttHUBtelttti

Yenes Yoiu*dde» Moi §mr.

( Du Ckevalhrà lé woèé wrMMb) Bwb., Il , 1 75.)

Matin est par syncope cle matutine, qu'on trouve dans PKne^ Diotnè^lie et Prmcièn , auteurs plu« obiftius moyen âge que Virgile et CioëroBi Ofi téwœÈÊt^^ es lexiii* siècle, les deux fbi^mes employées ëoneuii^ remment :

En petit d^euré Diex labedre , Tel rit au main qui le soir pleure ) Et tels est au soir couroacies Qui au main est joians et lies.

^JEsiida, Barb., m, p. 67.)

Oiez, seigneur, un bon fabel;

tins clers lé fist pbr un aneT

Que trdb dmnel sa main ti'owwntt

(Des trois Dames, Barb., OI« p. 86.)

Main subsiste eâeore dans demain, qfH signifié de matin j et dans rendemain, dont nous avons fait â^Oc deux articles , le lendemain. Le iendemmn est aussi ridicule que pourrait être le lapropos. Les anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que Fendemain :

.^-. « De ce pristrent li message jour de respondre à a Vendemain.^.^ à ^ndemain manda li dus son grant a conseil... » ( Villehardomn, § i ^0

A femkmmn quant il li' ploifc

(Du Chevalier qui fis t sa femme confesse.) "tant que ce vint a Pendenuûn ^ & Mjôii lè^ bieA ikkàiit

(Xa j^o9trsefkhà A ttm)

L'endemain si compaisnOB iriaiAiVQt) ;Et lor parlement a li tindrent.

{ifnêftÊKmpottt uM hmmes.)

Cil qui (uat viaut jintiier Chascun jor la puet ooatristcr, Et lendemain r*est tote saine Por retirffrir antre tel paine.

(Rutebeuf, De ia Dame quiJUt trou tours,)

Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la réduplicatiou de l'article , a été cchqmbe plus d'une fois. Ainsi le mot lierre présente le même cas que rendemain. Du latin hedera^ on avait fait hiere y Vhierrej o.u, sans A, Vierre :

Jehans li Galois d^Aubepierre Nous dist si com la fuelle d'ferre Se tient fresche, novelle et vert. . . .

(La Bourse pleine de sens, v. 41 S.)

Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en rendit un autre; et nous disons aujourd'hui te lierre.

De medecinuy HEDEcmE, et par syncope me-

CIITE :

Apnss apiis tote meeine Quanqu'est en erbe et en racine.

{Partonopeus , v. 4585.)

— Suer ce li respont la roïne:

Mes duels ne puet avoir meeine,

(/^ft/.«v.4933.)

et Mon deuil ne peut avoir de remède. » — « Ensi fait maintes foiz la meeine dele soveraiae pieteit. » (Job, p. 489.)

La feimne du vilain mire (le Médecin malgré lui) vante les connaissances de son mari à ceux qui cherchent un habile praticien :

Certes il sait plus de meeine

— Mi —

Et de viais jugemens d'orine Que ne sot onques Ypocras.

(Barbaz.,1, p. 9, V. 155:)

Saint Bernard dit toujours saint £st£V£ne (5. Ste^ phanus). — • « Nos avons en saint Estei^ene Foyvre et la volunteit ensemble del martre. » (P. 54a.)

Estei^ene a fait par syncope Estene, ainsi qu'il est toujours écrit dans la Court de Paradis; d'où la forme Estèçe.

On aura remarqué, dans la citation qui précède, martre pour martyre. Cette syncope se maintient dans Montmartre {nvons Martyruni).

De prosperitas on avait fait prospérité , par syncop e prospreté :

— a Lors assemblad li reis Âchab de ses prophètes quatre cenz y e enquist se il a prosperitez ireitRamoth de Galaad assegier. y* {Rois y p. 335.)

— a Tuit li prophète a une voiz annuncient al rei iule prospreté. » {Ibid.y p. 336.)

Et même prosprementj adverbe, pour prospèrement :

— a E tuit cil prophète diseient ensement : Va en Ramoth de Galaad; prosprement i iras, e la cited prendras. » (Jbid.)

De même VERTE (vre^éO, pour vérité; — FERTé{Jre' té) pour Jermeté. — MESTiER,de ministerium; comme MOUSTiER, de monasterium.

De l'italien medesino on fît meishe , en trois syllabes , aujourd'hui même.

Le sire de Coucy, embarrassé de la déclaration qu'il veut faire à la dame de Fayel, se «trouvant avec elle

tête à tête, s'effraye, et pei^se f)U*ii àimét^àit mieux être au fond d'un abiine :

Eu son cuer pense en soi meisme MSek me venist estiv en abiîJiM.

{M, thehoéU de Câui^, y, 806»)

«^ è( E il meisriïei vers Ramathà alad. »

{Roùy p. -^e.)

Dèpé^sihnû, J>Esif è , Côtttractiôti Aepéssîïïieï

— « Louz soit, chier freire, ades de nos cis très pèsméi ehàigéttréni et cis tfes hbrriblés ctfdùrfeWenz de tnet ! » {Saint Bernard , ^. S6ï.)

cf Loin de nous , moti cher frère , ice très-niàUvais fchângetaent et três-horrl61e èndùrcissèniëilt de cœur! »

Bataille auerum e aduree e peim».

( Ch, de Roland, st. 239.)

ce NoXils aurons bataille dure et Irès-iaauvaiièek »

Dist Blancandrins : Mult est pesmes RollansI

— a ]$Iais si maris fud dur e pesmes e malicius. »

{Rois, p. 96.) Les poètes ont abusé quelquefois de la syncope, «t

sans doute tout ce qu'ils se permettent en ce genre

n'était pas reconnu par l'usage.

Je n'ai rencontré qu'une fois mauifaise contracté en

maise. C'est dans le Dit de la borjoise de Narbone :

0# kenîi J« |*iidbs ^ àeà eichaperai {a Pour maUe compaigoie que j*ai menée p(t^»

( Jubinal , Now. rec. (le FabUaxtx, 1 , 37.)

Il 60% bbn probfldiile qn^il y atait ici âbu».

— flOS —

Ydles. Le iA>rê de» Boù ti'éMpl(fié ]9ùî^\% d'autre mot pour traduire idolwn.

— « Si que il aourad neis les jrdles as Amorriens. »

(Rois, p. 3â3.)

« De sorte qtiHl (bavid) adora jusqu'aux idoles des Amorrhéens. d

Nous avons refait le mot d'après le latin , en lui rendant la syllabe retranthëe par nos pères. Cela est arrivé plus d'une fois^ notamment pour les adjectifs numéraux que nous terminons en ième. Le lii^re des Hoiji et ia chanson de Roland sont d'a^fcbrd Buk* ce point : voiet les termes qu'ils empk>ient : priMè oU prenvety Valtre, tierce y qnaficy qamie, sisîe y sedrt¥êy ott setnte, mùnse, neesme, disme*

L'aihtnii Bnlwgant a fottné dix

IX amirais *1L. eschieles td justedes (1) ;

iMprOné^ éft ètà Mani de llfelfieive,

Valtre est de Huns, e la terce de Uungrety

Ë ia quarte est de Baldise la lunge ,

E fà juinie eît db cels de vai l^eùuft^

S & sUue etl de la (eAt 4e Marite,

£ la sedme est de cieus d^Astri monies {sic) ,

Vàidme est d'ArgoiUes, et la noef(2) de Clarbone,

fi fa amiié éàft des barlMte de {îbade:

IMoknd, at Sd#.>

Nous avons restitué une ^yllal^e à ces adjectifs numerauxy ainsi qu'à ces adverbes grandement ^ loyale^ ment, fortement^ qui h*en avaient jadis que deux*:

lAls elieviilifliv avoilv il n*y a mie grmmmtni^ Avecfiues li sa femme , qu'il amoit loyalment,

(i) Remarquez Pélision de Va sur lui-mêmd , a ajustées ^ ià ntâf, ftiMt ia iUisMâh.

— ÎÛ4 —

Mais un wtte jeune homme la requût ùformeni, Qu*ele aoorda du tout a faire son Ulent.

( Le Dit des AneUis , Jubinal , Nom, ree, de FaèCaux, t)

A faire son talent, à faire son désîr. I^s Italiens ont conservé le sens primitif de talento.

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