‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 31 sur 75 · SYNCOPE DANS LES VERBES · texte numérisé non relu

SYNCOPE DANS LES VERBES

Infinitifs. — L'étude du vieux français , celle de toutes les langues , je pense , mène à reconnaître ce phénomène étrange^ qu'une langue^ à son origine^ est régulière, logique dans toutes ses parties, et, à son point de perfection, pleine d'inconséquences et d'irrégularités. Comment cela se peut-il? Comment des barbares si éloignés de la civilisation qu'ils n'en ont pas même le premier instrument, une langue à eux, ces barbares composant leur langage à la hâte, au hasard, des débris d'un autre langage \ieilli et corrompu; comment ces gens-là auraient-ils pu observer l'ordre, la déduction, l'analogie, toutes ces lois philosophiques qu'une méthode rigoureuse, fortifiée d'un long exercice, a tant de peine encore à maintenir? Au contraire, lorsque la société s'est organisée, lorsque les arts sont cultivés en paix, lorsqu'une lente et savante analyse remplace de tous côtés une synthèse brutale et précipitée; en un mot, lorsque fleurissent les académies, c'est alors que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont être épluchées , rectifiées au compas de la géométrie, classées

dans un bel ordre et un enchaînement régulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble et d'en comprendre la suite d'un coup d'œil.

Nous sommes y grâce à Dieu, dans cette dernière période. Nous jouissons non pas d'une, mais de cinq académies, sans compter les sociétés savantes, grammaticales ou autres. Approchez : que voyez-vous? Le plus effroyable chaos dans la langue; l'impossibilité démontrée, ou peu s'en faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner à comprendre et à exécuter ainsi la chose , que l'Académie n'en est pas venue et n'en viendra jamais à bout.

Au contraire, nos aïeux , sans doctrine et sans académiciens, s'étaient arrangé une langue si régulière, qu'à une énorme distance, et à travers le brouillard des âges, un œil attentif en saisit encore les principales dispositions. Un pareil concert est incompréhensible. L'expliquera qui pourra ; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je m'estimerai assez heureux si j'arrive à le faire reconnaître.

Il semble qu'on eût arrêté d'économiser sur chaque infinitif latin au moins une syllabe : c'était en entrant dans notre langue comme un péage, un droit d'admission. Audire fit omr; separare, se^^rer ;mos^erej mouvoir; amare, aimer; plangere^ dolere, plaindre et se doulpir; parolare, parier; rotolare, rouler (r);

(1) «Roland fut ainsi nommé, parce qa*en venant an monde il rouAi jusqu'au bord de la caverne où sa mère Berthe, lœur de Cbariemagne» lui

àîgeuerare, engendrer j etc. Mourir n'a que <le»x «ylbbe«, Qomine en latin; mais d'abopd mori^ à «titre de verbe déponent y peut être mis dans une dasse exceptîaaneUe; eoMike le primitif est iséetiement moririy qui «eiIrcMivc dans Plaute et mime dans Ovide.

(C'cj^t oettecondition inflexible de la syncope qm paratt avoir délenniné le$ finales diverses de nos infinitîft. Le latin n'en a qu'une } re {i). Apparemment le fraiH fais Ji^en auc^it pas eu davantage , et tous nés inflni- H& auraient été faits comme lire , mettre y courre , sans les convenances de Feuphonie, qui venait après la ayncppe, mais non moins exigeante.

Enlevés ila syllabe du milieu Hanvarej inflare, prch bure : ce qui veste ne peut $'articuler antre, enjlre, prouvre. On a retourné la position des lettres , eu , si

donna le jour. Son père Ijlilon rend con^pfe à Berthe du motif de ce npoi : « La prima voila ch^ io lo vidi, si Ip vidi io che il rotolava, e in fraoio»o è • a dira rotolara, roorAire. . . . Io voglio per rimemoranza die F habbii s i)^f 4«<^f>r<^i » ( -^ itM^ ^ Jfran»a, liy. TI, c âô.)

f ^a pre^nière fois que je le vis, je le vis qui rotolait, at le mot Italien 4( rotolar, c'est en français rouler, . . Je veux qu*en commémoration il s'ap* « pdie Rùtdant, »

ftge a prononcé Jtouland, conformément à la valeur de Torthographe exposée page 57. Le hasard fait que , dans un manuscrit anglo -normand cité par V, fc ttlichtk « ot non «.tiouve écrit à la modctne , Àoifiani :

•Da AMlant u d»iÛiWer ;Qaiun;i muU plfJJ volaft^çj Ke ne frium , si cum jo qoit , t^ paasiuli de Jeius Christ.

( Ç^éf^ 4c MoUmd, n. SOS.)

if Voi^ <99m«^ ** \^ Jwa trowfèw, fifeinn (fî/«tfW^f«># flmWMi «r « tendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de Roidand, d'O*

ibbn^ «t des dpHj(e pairs, uni» la paasion Ab JéNaa^Chnii. n

iWa^ammA iv'sac^aii'iw non plut, uh

vous raimez mieiM, «oa a «uppioEné Ye finale «t, {>ar la métamorphose habituelle de ïaest e, an a eu <MW<tf>

Les infinitifs ^ , apf è« avoir Aubi Fopémt^os d« la syncope, se trouvaient toujours d'âeçord ayoc Vwjb phcmie, «ofit demeurés en #v: ^^oi>«^ chnÊyilù^,Jmre, cmirsy feindm^ ete.

Qudques verbes, ae 'trmvant sur k limita de Tiine et de l'autre «ituatioi^ avaiépt les deui^ tenainajaAlliaA la fois. Par exemple , arderç aw^^it fait ardre ou 4»vfeiv Ce n'était pas, comme on pounrait leeoQÎre, ivif <|if- S^^oneeKk dialeote; on emfrioyait in^iffiéremnif^ l'm et l'auUie :

— « E li reis tut fist ardre defors Jérusalem el val de Cedron, e en Bétel la puidre porter. » {Rots, 4^6.)

— « „.. E le curre ki faid fud en la révérence al soleil fist ardeir. » (P. 4î^70

Il n'est peut-être .pas iautile â^fi^^»!/^ que ardre se trpuve ici dans Je corpa . d'une phjp.asiey et ard^ à la fin. Le premier fait fsw&n Aoill^r 1^ fUsçgyrji, 1^ #f>: çoad l'arrête plus net*

Qmnt am. ter^in^isQps ej^ .ir ej e^t o^r^ q^uel prin-

eipe ^m décid^M Twplpi plufAt aw W^W d^ ^r? W y en avait un certainement. On se réglait ,^ppar(a]^m^9t sur la voyelle du latin; car il ne faut pas s'imaginer cfu^.fie^ sMb*itmippç de voypl)^ se fissejat au hjisard; kmt k^ît Tfféu^i fil fie qi4 ÇQ^tq^d 4e la part d^ %bs

A se traduisait généralement par e : — A mare y aimer; — Umdarej louer.

Ey par i: — Implere^ emplir; — faUere, faillir; -^jacerej gésir; — quœrerey quérir; — légère ^ lire; — dire y fleurir y etc.

Ou bien par oi: ^^saperey sai^oir;-^caderey chaoir; — sederey seoir; — vederey veoir; — recei^oir, mouvoir.

LV long de l'infinitif latin demeurait i en français. Salirey mendriy sentirey audireyferirey etc. ; saillir y mentir^ sentiry ouir^ fériry venin

Cette dernière disposition est remarquable en ce que, par une loi précisément contraire, hors des verbes j Vi latin se change en e français : mihiy sibi, tibiy mey te se; — si dubitatif , se; — nisiy nés; — ubiy oi^e (première forme de ou) ; — illic , illec ; — in y en y intery entre y etc.; d'où l'on peut tirer une indication utile pour reconnaître l'âge des mots composés. Dans les mots formés à une bonne époque^ in y intèry sont toujours traduits en y entre : engager y enhardir, emr manchery engendrer y entretenir y entreprendre y ont été faits par des gens qui savaient la règle, ou du moins en conservaient la tradition; mais im^entery introduire y inspirer y instruire y imprimer y interdire y interverdry intéressery etc., portent le cachet moderne. Cette règle de discernement s'applique également aux substantifs.

Imparfaits. — La forme de l'imparfait de l'indicatif^ telle que nous l'employons aujourd'hui, est une forme syncopée. La forme primitive, calquée plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison

bani , bas , bat : famei^eis , tu ameveis , // ameveit. Saint Bernard , le Commentaire sur Job, n'en connaissent pas d'autre.

— « En ceste terre habondai^eit et si sorhabonde* veit. » (Saint Bernard y p. 553.) Abundabat et super^ abundabat.

— a Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le peires k'il a nule créature n'en espargneueit ? ïi {Ibid., 523.) — «Et que faisait le fils voyant son père si ému à le venger qu'il n'épargnait nulle créature ? »

— « Et s'il donkes ne veskis^et jai mie selonc la char.» — Et s'il ne vivait {yéquis^aitj vii^ebat) déjà plus selon la chair. » [Ibid,, p. 554*)

— ce .... Et la chambrière ki portière eret et le frunient purgiesfet, dormit. » [Job , p, 4440 ^^ purgabat frumenturn.

Remarquez eret y erat; preuve que la forme ert était dès lors une forme syncopée.

— « Dunkes li sainz \\om proieifetVe li jors perisset. » Priait que le jour pérît. {Ibid.y l\l\S.)

— a Et por offrir les sacrefices soi lei^es^et main. »

{Ibid, 49^0

Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme complète, qui ne se rencontre pas dans le lii^re des Rois. Celui-ci écrit partout se giseity se dormeity dans la forme moderne; est-ce à dire que le lii^re des Rois soit d'une rédaction postérieure à celle des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncopée de l'imparfait fût déjà en usage? Je ne le pense pas; la différence vient

sans doute des copistes ^ dont les uns auront marqué le V euphonique y Tautre au contraire l'aura négligé partout 9 laissant à ses lecteurs à le suppléer. Nous voyons par là clairement comment on a été amené à la forme contracte. Effectivement^ lei^ei^ait, ai^ei^ait, poursuii^ei^ait , choquaient trop l'euphonie pour être longtemps maintenus : on les contracta promptement en aidait, le^^ait^ poursuivrait. Mais il est précieux d'avoir la certitude qu'ils ont existé sous la forme complète.

Prétérits. — Nos pères écrivaient avec une s la troisième personne du singulier du parfait de l'indicatif : il disîy UfisU Cette s témoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit : ildisity il fesiL

Au XVI* siècle, cette s fîit réservée comme caractéristique â^ l'imparfait du subjonctif: je voudrais qu'U aimastffisty dist. Nous l'avons totalement abolie au prétérit, et remplacée à Timparfait du subjonctif présent par l'accent circonflexe.

Futurs. — Le futur de nos verbes a été formé d'après la terminaison du futur latin ero. On ajustait cette terminaison française erai^ sans s'inquiéter si l'infinitif était en er, comme aimer ^ ou en re^ comme mettre; tous deux faissL\ent f aimerai, je metterai.

EST RE y fesserai; AVOIR y façeraiy puis, par syncope y /aurai ou farai; RECEVOIR, je recèlerai, par syncope recevrai; APPERCEFOIR, fapperceverai, fapperceifrai; VALOIR, je vauderai, vaudrai; AIMER, f aimerai; LOUER, je louerai, ou je lourai, pour la facilité de la versification.

Le portefaix jetant dans la rivière le second bossu ^ qu'il croit avoir déjà noyé tout à l'heure :

Ta-t'en , dit il , aa vif Maufé (1).

Tant f avérai hui apporté ! . . . .

^Des trois Bossus^

Le médecin maigre lui ayant guéri la fille du roi , se voit contraint par le bâton de guérir aussi tous les malades de la ville : il les rassemble dans une salle, où il a fait allumer un grand feu : Je vais j ditwl , brûler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre , et seront guéris. A ce mot ils le sont tous j et en se retirant rendent témoignage au roi de la science du fainc médecin :

Moult a gtabd chose a voUï garii*, Je n'en poroie a chief venir.

Le plus malade en eslirai Et encel feu le mêlerai; Si Varderai en icel feu , Et tuit li autre en aront preu (2) , Car cil qui la poudre devront Tout maintenant gari seront.

( Du Vilain Mire,)

Le poète aurait pu dire baseront , comme il a dit metterai, — Ailleurs, y<? la garrai^ pour je X^garirai.

Les poètes du xiii* siècle employaient la forme primitive et complète du futur ^ ou la forme syncopée, selon l'exigence du métré. Vôîci un passage où l'on trouve ces deux formes réunies. II est tiré d'un fabliau que j'aime à citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille littérature , le fabliau àiÂubérée.

(1) Au diable vivant.

(2) Profit.

On jugera si ma prédilection est mal fondée, et si l'auteur, qui doit avoir été enfant de Compiègne ou de Saint-Quentin, manquait de verve et de comique.

Il faut savoir que l'adroite Aubérée a excité la jalousie d'un mari , en cachant dans le lit nuptial un vêtement masculin , un surcot. L'époux , brutal de sa nature, sans autre forme de procès, a jeté sa femme à la porte; la charitable et dévote Aubérée l'a recueillie. Tout cela était calculé avec un amant caché chez dame Aubérée. Le lendemain , il s'agit de calmer les soupçons du borgois. Aubérée se place sur le chemin de cet homme, et commence nne lamentation désespérée: on lui avait confié un surcot à raccommoder; elle l'a emporté en ville, l'a oublié, perdu quelque part; bref, on lui réclame ou le surcot ou sa valeur, trente sous :

Elle s^escrie a haute voix :

« — Trente sols ! la veraie croix I Trente sois! dolente chai tive; Trente sols! lasse! que ferai?

Trente suis! et où \%i prendrai?

Diex! je suis trop malheureuse!

Trente sols ! lasse ! dolereuse 1 Or mVat il trop niésavenu !

Estes-Tous (1) le borgois venu ; Dame Aubérée veu Ta, Si crie encor et ça et la :

Trente sols! lasse! trente sols !

Or vieudra Çaiens le prevoz , Si prendera ce pou que j*ai.

C'est le songe que je songeai !

Cela n'est-il pas digne de Régnier^ voire de Molière?

(1) Voici.

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