‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 33 sur 75 · DE L'APOCOPE · texte numérisé non relu

DE L'APOCOPE

Outre la syncope^ on a beaucoup use de ce que les grammairiens appellent apocope : c'est le retranchement d'une ou plusieurs syllabes finales. On se contentait souvent de la première syllabe pour représenter le mot entier.

Exemples : Sti pour milieu : parmi; emmi ( en mi.)

Vis, pour visage; d'où il nous reste vis-à'-visy c'est visage à visage. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces locutions à la mode de son temps parmi les méchants écrivains : Mon respect vis-à-vis ,de lui; il a de grandes bontés vis-à'Vis de moi. Fis' à-vis ne peut être synonyme de pas rapport ào\xà regard de.

Font, pour fontaine , comme momt, pour mot^ iagne : font Évrault {fons Ebraldi)j les Fonts baptismaux; la Font, la Chaude font, noms propres. Fontaine a existé dans notre langue avant font. La forme complète se rencontre beaucoup plus souvent

que l'abrégée dans le Iwre des Rois et dans saint Bernard :

— « El chief est li fontaine de la divine pitiet ke ne puet estre espuisie. » {Saint Bernard^ p. 562.)

— ^< Jonathas e Achimas esturent àe\eà la fontaine Roell. » {Rois, U » P- 1 83.)

— « Li ost des Philistins s'assemblad en Afech , e Israël se fud alogied sur une fontaine ki lores esteit en Jesrael. » {Roi^, I, p. na.)

" — « Eve de funtaine i aparut... ei la levad dejunz e de baptisterie. » {Rois^ II, p. 207.)

Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont été usitées ensemble f et remontent à la plus haute origine de la langue.

PrPU , PREU , abréviation de profit ou proufiu

Oïl voÎTy sire, pour vostre prtu i viens.

{Garin, t. I, p. 153.)

Plus tard, prou est devenu adverbe signifiant beaU" coup; V\dée d'abondance se lie naturellement à celle deprqfit.

Pour Dieu , ne prenez point de vilaine figure. J*ai prou de ma frayeur e^ cçUe coi^jonjctpre.

(Molière, l'EtourtU.)

Ni peu ni prou.

Qu'ils ne se mangeroient leurs petits jieu mpkou,

( La Fontaine,)

Nos, VOS, au singulier, pour nostre, vostre.

Or repairons a no maîkon.

(Coucy, V. 3113.)

« Retournons chez nous. »

— ÎJO —

Et chiscuns soir en vos bosquet , Assez près du petit huisset, Le çaiterez songneusement.

{ibid., V. 4228.)

« Et chaque soir en votre bosquet j tout près de la petite porte , vous le guetterez soigneusement.» — C'est le conseil donné à Fayel par son espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy.

On employait indifFéremment la forme complète ou l'abrégé, vostre ou vos.

Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel :

Car vo grant sens et vo biautez , Vostre manière , vo nobletez , Font que je suis vos vrais amis.

( Coucy, y. 200.)

Cette forme est proprement du langage picard , où elle subsiste toujours. Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, écrivant rapidement, mettent quelquefidis, par faute d'attention, vos^noSj i^nvvostrey nostre;el réciproquement^ nostrej vostre y pour/toj, vos. Il faut savoir cela pour rétablir en lisant la mesure d'un vers estropié sur le papier, par exemple :

Vos estes proz et vostrt saveir est grant.

{Roland, st. 256.)

11 faut lire et vos saveir.

Bu pour ruisseau.

Et le sang i grant ru couler.

( De Flourence de Morne.)

D'oïl les noms Grand-ru, Dura, ou Fal-ru, Vauru.

L*un est monsieur du Ru, Tautre, monsieur de VOnne.

(Boursault , les Âtois h la mode,)

Lm, pour linage (lignage); cit, pour cité. Rien de plus fréquent :

France dame seit enoree , Qui si bel maine son engin , Que son fils ne seit de put Un,

(Partonopeus , v. 310.)

« Franche dame soit honorée^ qui se conduit si bien que son fils ne soit pas de vilain lignage. »

Femme li donnent de haut Un,' Lor sires fu dusqu*en la fin.

(lèid., st. 390.)

Li Guens Fromons les troi contes a pris : S'es fait porter a Bordelle la cit,

(Garin, II, p. 175.)

« Il les fait conduire à la cité de Bordeaux. »

n s*en est fiii d^Orliens, la noble cit,

{Garin, t. Il, p. 129.)

Le poète y quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime, emploie cité :

Ne tomerai s^aurai la cité pris. . . .

En ia cité furent li ostel prins ....

{Garin, II, p. 128 et 136.)

SuM , soM , SON. — Le sommet, le haut :

En sum la tur est montée Bramidone.

( Roland. )

« Au sommet de la tour est montée Bramidone. »

Porquant si l'a il tant hasté Qu*en sam le tertre Va. mené.

{Partonopeus, v. 691.)

a Au sommet du tertre. »

Le nom propre Granson signifie grand sommets

II ne faut pas croire que sommet soit d'une formation postérieure, car il est dans le livre des Rois:

« La guaite ki esteit al sumet de la porte vid venir Achimas. » {Rois, p. 188.)

Et dans la chanson de Roland :

Desu lui met s'espee, e rotifan en tumet (1).

(^Roland, «t. 171.)

a II met sous loi son ëpëe j et son oor sur lui. »

Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les poètes, que la suppression de la finale en e muet dans les temps des verbes, mais seulement au singulier.

Je cuis, faim, je demant^je comment, je lais ^ je cons, je main; pour y ^ cuide^ aime, demande, cont" mande, laisse, conte, mène :

D'un vilain vous eons qui priât iîime.

(Barbazan, ni, p. 12S.)

Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel :

Mais pour Dieu, prenge vous pitié De moi qui vous aim loiaument Et sui tout vos entièrement

{^Coucj, V. 532.)

Il m'a mandé que je lui main

Lui et i» fetnme but ou dfmain. . . .

Si li dist debonaSrement :

Dame, à dame Dieu vous commaitt,

( Ùe Cùmtant DaftanteL)

Que je lui mène. — Je vous recommanda au Seigneur Dieu, Domino Deo.

(1) Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192, que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure: VoUf en êumûU

On dénonce un cure pour avoir enterré son âne dans le cimetière. L'évêque irrité mande le prêtre, et le tance vertement. Ce passage de Rutebeuf donne une heureuse idée de son talent poétique; c'est pourquoi je ne crains pas de le citer au long :

Faux, desleaus, deu (1) aneiiii»,

Ou avez vous Tostre asne mis ,

Dist Tevesque ? Moût avez fait ••

A sainte Eglise graotmeffait;

Onques mais nuos (2) si grant n'oi,

Qui avez vostre asne enfoi

La ou on met gent crestieane !

Par Marie l'Egyptienne !

S*il puet eslre chose provee

Ne par la bone gent trovée.

Je Tos ferai mettre eu prison ,

Qu*onques n*oi leil mesprison !

Di&t li prestres : Biax très dolz sire , Toute parole se lait dire ; Mais je demanijor de conseil, Qu'il est droit quey« me carueil (3).

tf Faux , déloyal , insensé , où avez-vbus misf votre âne ? Vous avez fait à l'église un af¥ront tel que jamais^ je n'en ouïs conter, vous, qui avez enterré votre âne où Von met les chrétiens! Par sainte Marie l'Egyptienne ! si le fait peut être prouvé^ constaté par bons témoins, je vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ouïs parler d'un tel outrage! i>

« Le prêtre dit : Beau doux seigneur, toute parole

(1) Dev, pour desifé, insensé.

(3) IfMtm.

(3) 1^0 conseiller, se conseiller à quelqu^un , était encore d*iisagè vfevs \^ fin du XVI* siècle. — « Gomment Panurge se conseille à Her Trippa. » — «V Gomment Panurge se conseille à Pantagruel, pour sayoir s*il doit se nAri«r<»

se laisse dire; mais je demande un jour de réflexion, car il est juste que je prenne conseil. »

Si l'on est curieux du dénoûment, le voici : le curé met vingt livres dans une bourse, retourne chez révêque, et lui dit :

Mes unes at lonc tans vescu , Moût avoie en U boen escu ; * n m'at servi et volentiers

Moult loiaument xx ans entiers.

Se je ne soie de Dieu assous , Chascun an gaaignait xx sols , Tant qu'il et espargnie xx livres ; . Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres

Les vos baille en son testament.

— Et dist l'evesques : Diex Tament (1 ) , Et si li pardoint ses meffais Et tous les péschies qu'il a fais ! . . . .

Rabelais , Swift ni Voltaire ne content pas d'une manière plus piquante. Quelle charmante naïveté que celle de ce bon évéque, qui, sans autre transition que celle de prendre la bourse, donne sa dévote bénédiction à Tâne inhumé en terre sainte , et invoque sur l'âme du défunt quadrupède la miséricorde du ciel! Voilà comment, grâce aux écus du malin curé, liasnes remest crestiens, l'âne demeure chrétien. On entrevoit que, moyennant un supplément, il eût été canonisé.

Croit-on qu'une littérature qui abonde en écrivains de ce méi*ite , ne vaille pas d'être étudiée avec quelque peine?

Deux syllabes consécutives commençant par un v produisent l'effet désagréable d'un bégaiement. Le dé-

(1) Que Dieu l'amende.

sir de remédier à ce vice d'euphonie conduisit à retrancher la seconde syllabe dWez, sai^ez, dans ces formes ai^ez vous, savez vous, qui devenaient ainsi plus rapides et plus coulantes : a^i^ous, sa^ifous.

Cette apocope se faisait dès le xiii* siècle, marquée ou non dans l'écriture , cela n'importe.

Dans la Bourse plein de sens y par Jean le Gallois d'Aubepierre, un marchand entretient une maîtresse; sa femme s'en aperçoit bien vite , et ne peut se tenir de lui en faire des reproches :

Biau sire, a moult grant deshonor!

Usex vostre vie lez moi.

N^avez vous honte? — Dame, de quoi ?

(Barbaz., I, p. 62.)

Le dernier vers se doit lire : n* ci vous honte.

Le xYi^ siècle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur. Les poésies de la reine de Navarre, exti^mement travaillées et châtiées, en offrent cent exemples :

Pourquoy ap* «nu espousé Testrangere ?

(Z« Miroir de Pâme pecfœresse , p. 35.)

Mais qu'av* ous fait , voyant ma repentanoe ?

(Ibid., p. 37.)

Les deux formes , contracte et non contracte , sont mélangées sans scrupule :

jiv^ ous souffert que je fusse huée, Montrée au doigt , ou battue ou tuée ? M'aidez vous mise en prison très obsciure. Ou bannie sans avoir de moy cure ?

M* au ous osté vos dons et vos joyaux, Pour me punir de mes tours desloyaux ?

(73iV/., p.42.)

Et à là fin de ce siècle, qui vit chârnger et niodifiefr taM de choses de toute nature , Théodore de Sêze êAi expressément i

— «ri! est d'fisafge d'employer Tapocope dans ccf- <c (ailles locutions, a Voo/^ pour Met l/otis; sa*vousy « pour sa\^ez vous. Maisf aga pour n^garde, agardejH a ^^r regardez; iont des formes abandonnées S la a Jrfc^lacè de PaWs. j>

{De tin^.fr. recta pron.y p. 84.)

A \ous et sa \ous sont anjourdlmi descendiis atï niveau d'ogvz et agardez. Ces locutions sont reléguées avec dédain parmi le peuple, après «voir brillé au Louvre de François 1*' et de Èenri IIÎ.

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