‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 36 sur 75 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des privilèges de Pancienne versification.

Je réduis les privilèges de l'ancienne versification à deux, concernant, l'un l'hémistiche, l'autre la rime et la mesure.

Le repos de l'hémistiche était bien plus long, conséquemment plus obligatoire, dans l'ancienne poésie que dans la moderne. L'alexandrin était comme partagé en deux petits vers, dont le premier restait sans rime. Mais aussi cet hémistiche jouissait des privilèges d*une véritable fin de vers, c'est-à-dire qu'on y admettait lliiatus , comme nous l'admettons d'un vers à l'autre , et que Ye muet n'y comptait pas plus qu'il ne

— 2â8 — compte à la fin d'un vers féminin. C'était une grande facilité accordée aux poètes. Ils étaient donc intéressés à niainienir rigoureusement le repos de l'hémistiche. Je fie crois pas que dans tout ce que ïe moyen âgé hous a légiié de vers (et il y aurait de quoi contre-balaricer tout ce qu'on en a fait depuis), on trouvât un seul exemple du repos de l'hémistiche violé. On se donnait d'autre^ licences, mais jamais celle-là.

Pfus tard, comme on veut toujours ràffinef* sur ses devanciers , on imagina , sous prétexte d'une versification plus sévère, de retrancher ce privilège de Ve muet slirabondant. Dès ce moment la règle pefdit de son importance ; on Continuait à la prescrire , tnàjs elle était souvent violée. Le repos avait diminué de durée; on en vint à le regarder comme une règle sans motif, une difficulté arbitraire et puérile; on se mita le supprimer, ou à le transporter saris façon dans une autre partie du vers. Ou y gagna les effets de la césure mobile.

Mais il ne faut pas mépriser les inventeurs d'une loi dont on a perdu le sens et l'aipplicatiôn.

Voici un passage qui seï*vira d'exemple. ïl est tffé d'un conte dévot du xni** siècle : Le dit de la ÉOrjoise de î^arbonne. Le diable, podï* faire pièce à cette bourgeoise, lui aébâuche son fils, le ruine paf^ le jeiï et les feàiïnes, et l'ayant mià sans ressource, Findiiît à volei^ dans une église pour satisfaire séi passions' r

Compains, dit li deables, — sais tu que tu feras? Ça dehors aemorrai, — en TégUse t'en vas; Leprestre n'y est lAie, — le calice eibblefais; Tu revendras à moy, — et puis jouer porras; ti valles li respont — que tantost le fera. *

En resglise «'en entrer — que plu* n'y demora;

Dessons Tautel tantost — le ^ce pria a

Or oez biau miracle — qui oir le ▼ouldra. L'en Toloit le service — de la' ftiesse chanter ; Les gens de la pturôhsê -^ le vinrent escouter; Cil qui tient le calice -^ ne s'en: j^oôit alér. L<Ârs veissiez les gens — entor hn assembler.

On saisit le voleur sacrilège; il est condamné au feu. Sa mère, femme très-vertueuse et particulièrement dévote à la sainte Vierge, se met en prières. La Vierge descend sur le bûcher, délie l'enfant, le rend à sa mère, ef remonte au ciel en présence de tout le peuple émerveillé, et au son de toutes les cloches de la ville y sonnant d'elles-mêmes.

Cette facilité de l'hémistiche n'a rien de bien contraire à nos habitudes actuelles : toute la différence est que nous avons restreint cette licence à l'hémistiche final, tandis que, autrefois, elle était commune au premier et au second.

Mais un point bien plus important était la permission d'attérer les mots dans leur terminaison pour le besôiû de ïa rime, et dans fe nomtre de leurs syllabes pour le besoin de la mesure. Les conséquences en ont été fort graves. Peut-être chercherait-on vainement un Sècoid fait d'une égafe influence sur la formation du taclgàge.

Cette licence était portée fort loin , et l'on conçoit qu'elle n'ait choqué personne et n'ait pas soulevé d'opposition à une époque où tâfnt de finales étaient régulièrement mobiles et incertaines. On ne s'offensait pas d'entendre un poëte pronoiicer cUx sous , et une mmute après, dix sàtJCi :

Dix soU c*ont mangie et beu. . . •

Fet li clerc : Quinze sols vous doi. • . .

Li paio , ii viii et li pasté

Ont bien cousté plus de dix saus.

Tant ont ils bien eu entre auf .

( Des trois Apeugles de Compiègne, Barb., III, p. 68.)

Cela n'était pas plus étonnant que d'entendre dire, selon l'occurrence, un cheifal et un che^au; — se' néchal, ou sénéchau; — un chapely un chapeu; — un fol f un fou, etc.

Mais il faut reconnaître aussi que les versificateurs usaient de ce privilège jusqu'à en abuser. Voici des exemples.

Au lieu de trois, troie :

Saint Pierre n*eut a celé voie

Fors cinc et quatre et un seul troie,

( De S, Pierre et du Jongleur,)

a Saint Pierre n'amena cette fois que cinq et quatre et un trois. »

La toux était la forme ordinaire; mais au besoin le poëte, pour gagner une syllabe, disait la touse, à l'exemple de l'Italien , qui met à son choix amor ou amore ; ou bien même il disait la teuse.

La vieille Aubérée de Compiègne s'introduit chez une jeune dame , sous prétexte de solliciter quelque friandise pour sa fille malade :

Dame, fist elle, je vieng a vos , G'une goûte a ma fille el flanc :

Si voloit de vostre vin blanc Et un seul de vos pains faitis ; Mais que ce soit des plus peliz !

Dieu merci ! je suis si hoQteuiel • . . .

— ui —

Mais ainsi m*engesse la teuse , Que le me covient demander.

Je ne soi onques truander.

i^D^Auberée la vieille Maquerelle,)

(c Madame, dit-elle, je viens à vous, car ma fille a la goutte au côté. Elle voudrait de votre vin blanc et un seul de vos jolis pains, pourvu que ce soit un des plus petits! Dieu merci, je suis si honteuse!. ... Mais ainsi m'angoisse la toux, comme il est vrai que je suis l'éduite à vous le demander. Je ne sus jamais truander. »

La bonne pièce continue longuement sa harangue ^ digne de la Macette de Régnier. Elle se fait montrer la chambre nuptiale, le lit, etc. Elle questionne avec un tendre intérêt la nouvelle mariée, lui donne des con* seils, se montre satisfaite de l'opulence du logis :

A tant issirent de la chambre, Et la vielle tozdis (1) sarmone.

(1) Toudis, toujours, en picard.

Dis {diet) : Mi-di; lun-di:

Mais il ue caut a Persewis :

Sole i remaint xi., dis,

{Partonop,^ v. 6dOô)«

Et vos porrez veoir tans dis Et son gent cors et son cler vis.

{Ibid,, V. 6865.)

TanS'dis (tantos dies) est un accusfitif absolu, comme tous -jours ,eï ne veut pas plus que toujours être suivi de que. Tandis que e&t une absurde invention du tyran Yaugelas. Jusqu'à lui, personne ne s'était avisé de joindre que à tandis : — « Tandis sa femme ne fiit pas oiseuse à i*hostel. » (Les cent Nouvelles, nouv. 34.)— Ta/id!û rostîr la perdrix Ton &isait. (Marol.) — Tandis la nuit s*en va, les lumières s*esteignent (Malherbe.)

Tandis Fignoranoe arma L'aveugle fureur des princes.

(Ronsard, ode x, Uv. f .)

Maintenant la dame U done Plain pot de vin et une miche , Et une pièce d*uue fliche.

Et d^ pQÎs une grf^nt potée.

( Jubinal , Now, rec, l, 207.)

Flichç pour flèche ; un morçe^^ d'une flèche de lard pour accommoder ses pois. C'était un mets très en honneiir chez nos pères. Aussi, dai^s le fameux catalogue de l'abbaye Saint- Victor, voit-on figurer un traité u Des pois au lart, cum commenta. »

On ne craignait pas de retrancher Ye muet de \^ fin d'un mot , pour satisfaire à l'exigence de 1^ riine. Le sage qui raconte, dans le Dolopathos, l'histoire des sorcières au'il nomme J^stries (du latin sirygas)^ dépeint l'arrivée tumultueuse de ces Estries :

Et firent parmi la foreat

Trop grant noise et trop grant tempest.

(Dohpathos, p. 261 .y

Les Anglais se sont approprié le mot sous cette forme.

On ne se faisait non plus scrupule d'allonger les mots que de les raccourcir. De spiritmp espir ou esperites. Dans le Dolopatkos^ :

Puis ke li espirs fort en vient Que Tome pasmer en convient

Et vingt vero plus bas :

J^ la bouche et i^ii nez U oois^ Çor Ve4jf.erite fors {itrere.

{^Çolof^Jtips , p. 164.x

L*étymologie , la raison , l'usage, rautorité des oieitteiira écrivains , Vangelas at out méprisé, pour tuer une locu^iea indispens^le et sans équivalent, et surcharger la langue d*«a double «nploi^ O» lirait déjà pendant ^ «^,

D'autres fois, à une voyelle on en substituait une autre. On vient de voir teuse pour tousey afin de rimer à honteuse; on trouve do même, au lieu de Ure^ 1ère, pour rimer avec cowpère. Le renard , prié par le loup de lire le mot écrit sous la semelle du cheval , s'en ex» cuse sur ce qu'il a éû la rhume, qui lui a troublé la vue :

Dit renart : J'ai la rume ehue, Por quoi j'ai troublée la vehue. . . •

Puis il ne sait lire que le latin ; puis enfin il fait trop sombre :

Et dist : N'y voi goûte , compère ; Ge ne ponrrow letre 1ère,

Dans Rutebeuf , vallot au lieu de vallet :

Chascun ot maistre , nés (1) Challos, Qui n'eitoit pas moult bianx valhs.

(De Chariot h Juif,)

« Chacun trouva maître, excepté Chariot, qui n'était pas fort beau garçon. »

11 est utile d'observer que toutes ces contractions se retrouvent dans saint Bernard, dans les commentaires sur Job, et dans la version du Iwre des Rois; et par conséquent ne doivent pas être considérées comme des licences poétiques {%). C'étaient des habitudes oom»

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