NUL
(2) Le livre des Rois i lu! seul ne ferait pas une Autorité suffisante, bien qti*il ait été publié comme un texte de prose, la question, sur ce point, me semble avoir été tranchée un peu légèrement.
Barbazan, la premier qui s'occupa du manuscrit des cordeliers et en signala l'importance, n*a pas hésité de dire que cette traduction était en vers ; non pas en vers toujours d'égale mesure et rimes partout sévèrement , mais eii vers libres, et souvent rimes par assonance. A l'appui de son opinion , il
munes à la prose comme aux vers; seulement les poètes en ont poussé Tusage jusqu'à l'abus. On ne rencontre que chez eux certains exemples de syncopes et d'apocopes vraiment extraordinaires^ commandées par le besoin du mètre ou de la rime; par exemple , mauvaise resserré en maise; — trahi réduit à sa première syllabe tra :
Por maUe compagnie qu*aie hantée jadis.
( De la Borjpue de Narhonne,)
Le neveu du roi Marsile, à Roncevaux, se précipite sur les Français eji criant :
Félon François , Mahomet vos maudie!. . . . Tra vos a Ganes , tiiit i perdrez la vie.
( La Deseonfite de Roneevaux , dans l'introd. du Roland, p. liv.)
Observez que, vingt-huit vers plus haut, l'auteur a fait dire h, Roland :
allègue un long passage, le cantique d*Anne, dont il rétablit les lignes dans la forme de vers.
Quantité d'autres passages se prêteraient à la même expérience; mais , pour tout dire , il en est beaucoup aussi qu*il parait difficile d'y soumettre.
Quoi qu'il en soit, Tédileur de ce vénérable texte, M. Leroux de Lincy, aurait peut-être dû prendre davantage en considération l'avis de Barbazan. Il se contente de le mentionner et d'y opposer le sien , qu'il ne motive pas ; car on ne peut accepter l'argument unique de M. Leroux de Lincy, tiré d'un passage des Flûrides , d'Apulée. Ce passage de cinq lignes présente le retour évidemment cherché de quelques rimes; et comme il n'est pas en vers, M. Leroux de Lincy en conclut que la fréquence des rimes dans la version des RoiSf circonstance à laquelle d'ailleurs se joint si souvent l'exactitude de la mesure , n'implique pas non plus un ouvrage en vers. Ce raisonnement irait à supposer la versification latine fondée sur le même système que la française.
Une traduction du xi^ siècle, mélangé de vers et de prose, était cepen* dant un fait bien curieux à constater. L'emploi des deux formes indique une littérature déjà fort avancée, et il serait intéressant d'examiner le choix des passages mis en vers.
Trai nos a Ganes li soduianz.
Il est impossible d'avouer plus clairement qu'on cède à la contrainte de la nécessité. Mais ce sont là des exceptions.
Des deux privilèges de l'ancienne poésie^ le premier, celui de l'hémistiche, est de petite conséquence; mais l'autre , l'altération des mots pour la rime ou la mesure, doit avoir exercé la plus grande influence sur le langage. Il serait curieux de rechercher si telle prononciation dominante dans telle province n'y a pas été accréditée par les poètes de cette province (i).
Les poètes ne se bornaient pas à modifier les finales pour le besoin de la rime : ils resserraient les mots dans le corps du vers, sous prétexte des exigences de la mesure. Ainsi la langue française, encore molle et ductile, a été par eux façonnée, pétrie en diverses façons sous les yeux du peuple, qui choisissait et retenait ce qui lui plaisait le mieux. Le génie public était juge, et ses arrêts s'exécutaient sans avoir été formulés. On n'avait pas encore inventé la profession de grammairien , invention si funeste à la langue, qui substitue aux droits de toute une nation quelques hommes, savants ou ignorants, c'est ce que nul n'examine.
Au XII® et au xiii* siècle on écrivit prodigieusement
(1) l\ faudrait commencer par connaître ces poètes, et les distribuer, les classer selon les dates et les pays; ensuite il faudrait en donner des éditions; il faudrait de plus qu'ils fussent expliqués dans des chaires publiques. Mais on n*a pas le temps d*y songer; on est déjà si occupé par les cours indis- ]j|pnsables de malais , d'indoustan, de chinois, etc., etc. !
de vers, et rien que des Ver^. Là rime pak*aissait le seul vêtement convenable des pensées dignes d'être conservées et transmises. Au surplus, toutes les littératures ont débuté de même par la poésie; car outre qu'elle aide la mémoire par ses formes arrêtées, elle offre encore l'avantage de défehdre la pureté du texte, et de maintenir la lettre contre les infidélités volontaires ou involontaires. L'euphonie et la rapidité, telles ont été les régulatrices de notre langue, par l'intermédiaire des poëteâ. On ne saurait trop se le pei*suader.
Mais les affreux malheurs du xiv* siècle, l'occupation de la France par les Anglais, les guerres civiles, toutes ces longues et terribles tempêtes bouleversant notre patrie, corrompirent, détruisirent un bien qui n'était pas encore assez affermi. IjSl littérature fut perdue, la muse s'envola épouvantée. Les temps étaient trop réellement épiques en actions pour qu'on songeât à construire des épopées en paroles et à agencer des mots. Homère n'eût pas chanté dans le camp d'Agamemnon : il faut que le poète regarde de loin, soit dans le passé , sait dans Ta venir; pour lui, le présent n'existe pas.
Aussi , que fit le xv^ siècle quatid il s'avisa de vou- IcMr lire ? Il mit en prose les vers des siècles précédents. Toutes ces vastes compositions, ces poèmes moraux^ satiriques 4 fabuleux, historiques, sacrés ou profanes, d'amour ou de chevalerie, tout cela ne se pouvait plus comprendre dans la forme que leur avaient donnée les auteurs, il fallut les abaisser au ton qui était devenu lé ton général. La prose naquit véritablement alors : Yillehardouin et Joinville ne doivent
être considérés que comnié exceptions. Cest du xv« siècle qufe la prose date son existence otBcielle, et qu'elle s'établit dans notre littérature la Hvale de la poésie; rivale ambitieuse, qui dès le premier pas aspire à la suprématie, et depuis a si bien élargi sa plâce^ t^ùé demain ou après elle régnera sans partage.
Si le XV* siècle ne comprenait déjà plus le tiii*, encore moins celui-ci Fut-il coiinpris du xvi*. En tet endroit, il ^ eut rupture complète des traditions. La chaitie 'était à jamais brisée, dbnt je m'eflforce ici dé rfetroliver et de rajuster ensemblls quell[{ùes anneàuit chargés de rouille. Il y parût bien quand Marot, sàïHè côriiî^araison le plus habile de son temps comme le plus versé dans la littéràtut*e ancientie, voulut se mêler de rajuster le Roman de la Rose. Les changements qu'il y fit prouvent une ignorance à peine excusable dans un savant de nos jouts. La lignée des poëtes s'était renôiivtelée, et aussi les procédés de leur art; et ni les nouveaux poêtek lii l'art nouveau n'étaient en progrès sur les anciens. Leà derniers venus s'étaient sépak*és du peuple; ils avaient leur langue à eux tout seuls, qu'ils établissaient naturdlement fort Au-dessus de l'autre. Leurs dèvanciei'S avaient ëfcouté parler dans la rue; ceux-ci j enfermés dans leur cabihet, regardèrent la langue sbr Ife papier. De ce moment il y eut divorce entre le peuple et les littérateurs. Qu'y gagnèrent les lettl*es? Le plus clair de leur bénéfice fut l'introduction de l'hiatus dans là versification. En Voyant les hiatus innditibrables dans l'écriture, les poètes les adoptèrent dans hésiter^ persuadés qu'ils ne faisaient eii céU (|ue continuer l'ancienne école. Un
jour enfin le sentiment naturel se réveilla et reprit le dessus : l'hiatus fut de nouveau proscrit; et cette fois par une sentence solennelle, car il s'était installé des tribunaux publics pour le langage. Sans s'en douter, on revenait sous Louis XIII à la loi qui avait servi de point de départ sous Philippe-Auguste. C'était fort bien; mais dans l'intervalle tout le système des consonnes euphoniques avait disparu de la belle langue^ et le vocabulaire poétique se trouva tout à coup réduit des trois quarts. La poésie, obligée défaire figure et plus que jamais avec cette mince fraction de son ancien revenu, se vit contrainte, pour dissimuler son indigence, à des ruses incroyables, à des efforts, des subtilités au-dessus de l'imagination. Un temps elle parvint à se suffire à l'aide de ces tours d'adresse , et secondée d'ailleurs par des génies extraordinaires. Mais ce temps ne pouvait toujours durer : on se fatigue; les hommes de génie meurent; les tours d'adresse s'épuisent; à force d'être répétés, ils finissent par être imités et tomber dans le mépris. C'est où nous en sommes.
Si nous sortirons de là et comment, c'est une question dont nos arrière-neveux pourront voir la solution. En attendant, le peuple a gardé son langage; et comme c'est encore le meilleur et le plus commode pour rendre sa pensée, sinon pour parler à la cour, il se console facilement du dédain des classes éclair rées. Un poëte s'est mis avec le peuple; il a écrit pour ceux qui ne savent pas lire. Aussi voyez quel . $uccès ! Il a fait comme Marie, sœur de Marthe : il a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée.
Quant aux autres, qu'ils se fassent lire par les académiciensy s'ils peuvent.