DU TAUX DE L'INTÉRËT DANS L'AVENIR
L'étude des variations du taux de l’intérét durant le xIx° siècle montre que ce taux à, de nos jours, une tendance à diminuer. |
Cette baisse a-t-elle un caractère permanent ? Fait-elle partie du domaine des vérités définitivement acquises à la sciences dont la somme va grossissant à travers les siècles? La baisse de l'intérêt serait alors une véritable loi économique naturelle.
C'est la prétention de l’école optimiste. Cette doctrine était en germe chez Adam Smith et Turgot. Bastiat la mettait au nombre de ses plus belles « Harmonies ». Pour lui l'intérêt devait un jour descendre au-dessous de toute quantité assignable, sans jamais pourtant descendre à zéro, comme ces courbes connues en mathématique sous le nom d’hyperboles, qui peuvent se rapprocher indéfiniment de leur asymptote (1), sans Jamais arriver à la tou-
{4) L'asymptote d'une hyperbole, c’est-à-dire d’une courbe à branche infinie, est une droite dont cette courbe se rapproche sans cesse, sans jamais l’atteindre.
cher. Son adversaire le socialiste Proudhon en tirait une déduction d'une logique extrême: la gratuité du crédit (1).
De nos jours cette doctrine trouve son expression la plus parfaite chez le chef actuel de l’école optimiste, M. P. Leroy-Beaulieu, qui en à fait une théorie d’une grande ampleur: la théorie scientifique de la baisse de l'intérêt. Comme le fait remarquer Fr. S. Nitti (2), quand il étudie la thèse malthusienne, les théories ne sont qu'un reflet de la réalité et les plus abstraites se ressentent du milieu qui les à vu naître. Nous allons voir à notre tour, en étudiant la théorie de M. Leroy-Beaulieu, la confirmation de ce principe que les doctrines sont filles du milieu et du moment.
SE
Le motif de M. P. Leroy-Beaulieu en reprenant cette théorie était de combattre le socialisme. La disparition de la petite industrie causée par la grande révolution industrielle aeu pour résultat la concentration de la production dans de grandes entreprises et l'élimination progressive de la production individuelle et corporative. Ce changement ne s’est pas effectué sans crise. À l’avénement de la
(4) En réalité la banque d'État que rêvait Prudhon aurait prèté au taux réduit de 1/2, 1/4 p. 100. Cet intérêt étant exigé dans le seul but de couvrir les frais d'administration et les risques de vol.
(2) La Population et le Système social,
grande industrie les entreprises de tout genre qui se sont créées ont été surtout le monopole de la classe moyenne qui seule avait les capitaux pour les créer, la capacité et les connaissances professionnelles pour les diriger. L'industrie transformée et libérée a donné de grands profits et c’est cette classe moyenne qui en en accaparant la plus grande partie, a principalement bénéficié du nouvel ordre de choses. Quant à la population qui vit de son travail quotidien, elle n’a pas vu sa condition s'améliorer dans la même proportion, et il est né pour elle l'obligation forcée d’être le serviteur à gages dépendant du capital, dont elle attend ses moyens de subsistance. Bien plus, isolée, désorganisée, soumise à une législation lui défendant de s'associer, elle s’est trouvée dans une mauvaise situation pour tirer parti de sa marchandise, c’est-à-dire de son travail.
Ainsi l'essor industriel à beaucoup plus profité aux patrons qu'aux ouvriers et 1l est née une grande inégalité dans la répartition de la richesse.
Cette inégalité des parts, sans aucune relation avec le concours effectif apporté à l’œuvre sociale, découlant surtout des conquêtes passées et d’une législation oppressive à fait naître dans la société un malaise qui s’est accentué depuis le milieu de ce siècle. Une mésintelligence à divisé les ouvriers salariés et ceux qui les emploient et la lutte s’est ouverte entre le capital et le , travail. ;
Pour les uns, ce mal présent est une crise passagère, qui s’apaisera dès que les passions et les préjugés qui l'ont fait naître perdront de leur force. La société, dit M. de Molinari, ne peut évoluer sans causer des « nui-
sances », mais tout s’atténuera plus tard. Le développement naturel et irrésistible de la grande industrie doit aboutir à la constitution d’une démocratie industrielle et financière, caractérisée par une répartition de plus en plus égale des résultats de la production et dans laquelle même les résultats afférents au capital sont destinés à baisser progressivement, tandis que s’élèvera la part du travail (1).
L'école de Le Play ne voit de remède à ce qu’elle appelle la désorganisation de l'atelier que dans la reconstitution du pouvoir de tutelle du patron.
Quant à l’école de la solidarité avec M. Gide, c’est la coopération sous toutes ses formes quelle propose comme moyen de palingénésie sociale.
Pour d’autres, le mal présent est un mal irrémédiable. Les socialistes prétendent en effet que cette inégalité est permanente et fatale. La grande industrie doit logiquement aboutir à la constitution d’une féodalité industrielle et financière dans laquelle le travail sera nécessairement exploité au profit du capital. Karl Marx, dans le Capital, nous indique le résultat : « Les lois actuelles établissent une corrélation fatale entre l'accumulation de la richesse et l'accumulation de la misère, de telle sorte que l’accumulation de richesse à un pôle, c’est une égale accumulation de pauvreté, de souffrances, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage au pôle opposé, du côté de la classe qui produit (2). »
Le diagnostic des socialistes est clair mais désolant,
(4) Dx MoriNani : Évolution économique du XIXe siècle, p.356.
(2) Karl Marx : le Capital, cité par Benoît MaLon, le Socialisme intégral, L. IT, p. 189.
le remède qu'ils proposent est brutal car il procède plus de la chirurgie que de la médecine : supprimer le capital ou mieux le socialiser par l’expropriation économique et politique de la classe dirigeante. Le moyen, c'est l'union étroite de tous les prolétaires cherchant à réaliser cette transformation sociale tantôt par le vote, tantôt par les grèves, tantôt et surtout par des fins révolutionnaires. L'action violente est nécessaire, la force, s’écrie l’un d'eux, est l’accoucheuse des sociétés et Bebel lance au Congrès de Bruxelles cette apostrophe au prolétariat : « Marchons du bout du monde à l’autre à l’assaut de l’État par l'écrasement de l'éternel et universel ennemi : le capital. » La révolution est donc la mesure indispensable pour substituer le régime nouveau au régime actuel. C’est la lutte des classes, c’est la liquidation sociale. Devant toutes ces solutions énergiques ou pacifiques, devant toutes ces clameurs, M. P. Leroy-Beaulieu reste plein d’un doux optimisme, ce mol oreiller des. économistes, et invoque l’action des lois naturelles. Il n’est pas nécessaire d'améliorer le sort des classes prolétaires ou d’user de moyens violents. En ce dernier quart de siècle, le capital s’est dépouillé de la plus grande partie de ses revenus et à qui profite cette baisse du taux de lintérêt qui s'effectue à l’heure actuelle, sinon au travail, à l’associé du capital (1)? Comme cette baisse doit s’accentuer avec le temps, la hausse des salaires par contre-partie
(4) Paul Decougre, Temps, 19 juin 1892 : « La part du travail va en augmentant, l'intérêt du capital s'abaisse, les salaires s'élèvent: L’accumulation de la richesse, due à l'effort des générations successives, aboutit à une rémunération de plus en plus large des classes laborieuses, c’est l’affranchissement graduel, pacifique du travail. »
s’accentuera sans cesse jusqu'au moment où l’ouvrier aura toute la part qu'il réclame.
Ainsi la baisse de l’intérét est une loi d'émancipation sociale arrivant à diminuer linégalité des conditions des hommes (1). Il suffit donc de laisser aux forces naturelles leur libre jeu, il suffit de laisser agir la loi de la baisse de l'intérêt et une: sorte d’expropriation lente s'effectuera, toute une évolution dont bénéficiera le prolétariat. Sans violence, par le seul effet de la mise en commun de toutes les libertés, l'inégalité s’atténuera et la répartition des richesses s’améliorera (2).
En en appelant aux lois naturelles, les intentions de M. P. Leroy-Beaulieu pouvaient être excellentes, mais dès lors les conclusions de son étude se trouvaient 1rrémédiablement faussées.
Dans la recherche de la direction du taux de l'intérêt dans l'avenir, son esprit au lieu de rester passif, spectateur impartial, avait Jugé avec ses passions, c’est-à-dire avec prévention et cherché à faire prévaloir une solution conforme aux idées de son école (3).
(1) Préeis d'économie politique, p. 152.
(2) M. Victor Bonwer écrit dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 octobre 1868, au sujet de la baisse de l'intérêt, dont on espérait déjà à cette époque voir sortir la paix entre toutes les classes de la société : « Nous aimons mieux ce genre d'émancipation que celui que rêvent les socialistes dans leurs congrès socialistes. Il a le mérite d'être conforme aux lois économiques et de n’amener aucun bouleversement. »
(3) L'erreur réside avant tout dans la représentation, mais elle provient souvent des tendances générales ou individuelles du sujet lui-même. C'est ce que Bacon exprime admirablement : « Chaque homme à une sorte de caverne, d'antre individuel, qui rompt el corrompt la lumière naturelle en vertu de différentes causes. »
Novum organum, Bacon, livre 1, chap. XLI,
L'esprit humain, en général, exprime par ses représentations sa propre nature et « l’entendement, une fois familiarisé avec certaines idées, s’y rattache obstinément ; il ramène tout à ces idées de prédilection; il les fait juges de tout et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau se présenter en foule, ils ne peuveut les ébranler e1 lui; ou il n'aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s’en débarrasse à l’aide de quelques frivoles distinctions, ne souffrant jamais qu’on manque de respect à ces premières maximes qu’il s'est faites. Elles sont pour lui sacrées et inviolables (1) ».
La thèse de M. P. Leroy-Beaulieu s'appuie sur les faits et surtout sur le raisonnement. Considérant encore l’économie politique comme une science déductive, non comme une science naturelle fondée sur les faits et groupant des observations justes, mais d’une vérité relative puisque les faits observés ne sontexacts que pour une certaine époque et suivant certaines circonstances, il en a fait une loi par une généralisation hâtive en créant la théorie scientifique de la baisse de l'intérêt.
Depuis 1879, le taux de l'intérêt est tombé de 5 p. 100 à 4, puis à 3,50 p. 100. La hausse des fonds d’États, des obligations industrielles, la baisse dut aux des prêts hypothécaires, enfin les nombreuses conversions des différents États européens en sont la preuve.
Cette baisse de l'intérêt est survenue sous. la triple
(1) Novum organum, Bacon, lv. [, ch. I.
Sr
influence : de l'accroissement de la sécurité, de l’augmentation de l’épargne et de l’improductivité des derniers capitaux.
M. P. Leroy-Beaulieu a pris ces trois faits indiscutables et après les avoir poussés à l'extrême, en a déduit ensuite, avec une logique impitoyable, des conséquences théoriques semblables à celles de Malthus sur l’accroissement de la population et à celles de Ricardo sur la rente.
La sécurité des transactions tend à s’accroitre. Cette diminution des risques est due à une justice meilleure, plus impartiale et plus prompte, à une sécurité intérieure et internationale plus grande, à des mœurs plus honnêtes et plus policées. Cet accroissement de sécurité affaiblit la prime d’assurance qui Joue un rôle important dans la formation du taux de l'intérêt, puisqu'elle en est un des éléments. Cette sécurité des transactions, grâce au développement du droit et de la civilisation, doit aller sans cesse en augmentant ; les sociétés vont donc arriver par un mouvement insensible à un état de sécurité dans lequel les chances de perte étant absolument éliminées, la prime d'assurance sera égale à zéro et le taux de l'intérêt réduit au loyer net de l'épargne et au prix du temps.
L’épargne augmente sans cesse par l’apport immédiat sur le marché des capitaux de presque toutes les parcelles d'épargne à peine formées. L’épargne dans une société en progrès doit être de plus en plus active et puissante, il semble toutefois raisonnable de le dire, étant données les nombreuses formes qu'a prises l’épargne dans ce dernier quart de siècle. Les occasions de placement qui autrefois manquaient s offrent à tout venant, surtout si l’on veut se
contenter d’un intérêt modique : caisses nationales d'épargne dans les grands centres, caisses d'épargne postales, caisses d'épargne scolaires, sociétés en participation d'épargne qui drainent jusqu'à 10 centimes par mois et concentrent toutes les petites épargnes, sociétés coopératives de consommation. Plusieurs établissements industriels, entre autres la Compagnie d’Anzin, ont institué une Caisse spéciale donnant 5 p. 100 de la part du salaire qui y est versée.
La quantité d'épargne en quête d'emploi va done grossir dans de grandes proportions et par sa mobilité, grâce aux grands marchés financiers qui sont en communication permanente, elle se transportera dans les pays où la disette de l'épargne individuelle tendrait à élever le taux de l’intérêt. La conséquence de cette surabondance sera une dépréciation générale de la marchandise-épargne, elle se traduira par une baisse de la valeur du loyer net de l'épargne. La conséquence de cette mobilité sera de mettre obstacle au relèvement du taux de l'intérêt dans les pays où des guerres et des emprunts auraient pu diminuer le stock d'épargne existante. Ainsi donc de grandes masses d'épargne disponible se formeront et ne pourront être absorbées par l'organisme social. Le temps même et son action puissante les augmenteront. Semblables à ces grandes masses de glace qui, par le froid qu’elles dégagent, refroidissent et solidifient tout autour d’elles, les grandes masses d'épargne attireront tout à elles. L'épargne se cristallisera et, par son offre constante toujours supérieure à la demande, fera fléchir le taux de l'intérêt.
Enfin, la cause la plus énergique de la baisse du taux de l'intérêt « est dans un état donné de connaissances techni-
ques et d'applications industrielles ou agricoles, /a diminution graduelle de la productivité des capitaux formés, au delà d’une certaine limite (1) ». La généralité des capitaux est créée, recherchée et prêtée pour servir à des œuvres de production : c’est donc de la productivité du capital que dépend avant tout la demande de l'épargne.
A l'heure actuelle, la demande, la demande effective pouvant offrir une forte rémunération, n’augmente pas dans une proportion correspondante à l'offre. C’est que les capitaux, recherchés à cause de leur productivité propre, ne sont pas également productifs daps toutes les étapes des sociétés : « La productivité, dit M. P. Leroy- Beaulieu, tend à décroitre quand les portions magistrales des œuvres les plus essentielles de la civilisation ont été accomplies de manière à satisfaire la principale partie de la population et qu'il ne reste plus qu’à les étendre au milieu des groupes moins importants et disséminés (2). »
Ainsi de 1845 à 1868, les capitaux furent très rémunérateurs parce que la société se réorganisait sur de nouvelles bases par l’application générale de la machine à vapeur. C’est l’époque du grand développement des chemins de fer appelés à modifier les conditions de la civilisation, de l’organisation des grands services urbains, du renouvellement de l'outillage industriel.
En France par exemple, on a commencé par construire les lignes les plus productives et relier les ports de commerce avec les grands centres de production ou de consommation: ce fut la création du premier réseau. Quand
(1) Lerov-Breaurreu : Traité d'économie politique, t. IL. (2) LeroY-BEauLiEu, opinion citée, t. IT,
les régions riches furent outillées, on entreprit la construction d’un second réseau, ne rattachant plus que des chefs-lieux de département ou d'arrondissement écartés au réseau existant et le revenu fut moindre. Enfin est venue la création d’un troisième réseau, reliant de simples chefs-lieux de canton à l’ensemble. Il est clair que les 4 ou 5 milliards employés à construire les lignes de Paris à Lille, de Paris au Havre, à Bordeaux, à Marseille, de Paris à Strasbourg ont été plus productifs que les milliards dépensés pour les lignes secondaires ou tertiaires comme celles de Lyon-Genève, Dijon-Besançon, Valence- Grenoble, Chälons-Verdun- Metz, Hoi Caen- Laval, Limoges-Périgueux, et autres.
Le même raisonnement s'applique à tous les grands services publics d’eau, d'éclairage. On outille tout d’abord les grandes villes, Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, et ces installations sont plus productives que celles faites plus tard dans les villes de 10.000 à 20.000 habitants. Il en est de même pour la création des ports, des docks, de magasins généraux : on commence par les grands centres où ils sont plus productifs, on finit par les petits ou ils le sont le moins.
Le canal de Suez a été une entreprise fructueuse, le canal de Panama a été un désastre. Le canal de Corinthe n’est pas terminé, mais on peut affirmer que proportionnellement sa productivité sera inférieure à celle de Suez. Si l’on vient à percer l’isthme de Kraa dans la péninsule de Malacca, il est probable que la productivité de ce canal sera aussi inférieure.
Ainsi à l’heure actuelle les entrepreneurs, après avoir commencé par les œuvres les plus profitables, sont obligés
dese rabattre sur celles de moindre importance. L'épargne nouvelle ne trouve plus d'emplois aussi lucratifs que l’ancienne, les bonnes mines sont ouvertes, les bonnes lignes ferrées construites, les centres les plus importants outillés. Ce qui reste à faire n’a plus la même importance et la même fécondité : mines moins riches, chemins de fer d'intérêt local, travaux publics des petites villes. La productivité des capitaux nouveaux suit le mouvement cen-
trifuge des grandes inventions et va baissant sans cesse (1).
Cette cause d'appel de l’épargne faiblit donc de plus en plus et tend encore à déprécier le taux de l'intérêt puisque l'épargne est moins demandée alors que l'offre s'accroît toujours.
Étant données ces prémisses, il est logique de supposer que dans des pays exploités déjà depuis de longs siècles, où l’épargne nouvelle n’a plus un champ indéfini, ce phénomène s’accentuera davantage. Le capital ne subit pas une crise, mais il est soumis à la loi de moindre productivité.
Ainsi de tous les facteurs qui exercent une action sur ie taux de l'intérêt, il n'en est pas un seul qui ne le pousse dans le sens de la baisse. Quand on pense. à la brièveté du temps qui a suffi aux causes déprimantes pour amener un avilissement de l'intérêt, il est difficile de penser qu’il s'arrête là. M. P. Lerov-Beaulieu pense (2) « qu’à moins d'événements extraordinaires comme une nouvelle
(1) Voir au sujet de la productivitédes capitaux nouveaux dans les vieilles sociétés le Journal des économistes, de juin 1892 et la séance de la Société d'économie politique à laquelle nous avons emprunté Ja plupart des éléments de ce paragraphe.
(2) Leroy-BrauLieu : Traité d'économie politique, livre n, p192%
grande guerre, on peut annoncer que les étapes de baisse de l'intérêt vont se précipiter, qu’on reverra bientôt ces taux de 2 1/2 à 2 3/4 qui se voyaient souvent sur les places de la Hollande à la fin du xvui* siècle; qu’on ne s'arrêtera pas la, et qu'il est possible qu’un jour qui n’est peut être pas très éloigné, dans vingt, trente cu quarante ans par exemple, les placements de premier ordre ne rapportent plus que 1 1/2 ou 2 p. 100 sans que l'on puisse dire que ce soit la le terme définitif » (1). En effet, la décroissance n'aura pas de limite, car la marchandiseépargne, différente en cela des autres marchandises, n'exige pas de frais matériels de production, mais seulement des frais moraux et se suffit aelle-même.
Certains économistes comme Stanley Jevons, Mangold, tout en étant persuadés de la longue durée de la baisse, admettent cependant une restriction; le taux de l'intérêt doit baisser € à moins d’un constant progrès dans les arts ». M. P. Leroy-Beaulieu est plus catégorique et reste moins dans labstraction, il n'admet aucune restriction à la théorie de la baisse de l'intérêt.
Sans doute certaines causes absorbantes de l'épargne : les grandes découvertes ou inventions susceptibles d'application pratique, l’émigration des capitaux, les guerres et les bouleversements sociaux, ce que M. P.'Leroy- Beaulieu appelle « les causes antagonistes », tendent à relever par moment le [taux d'intérêt ou à en ralentir la
(1) M. Leroy-Beaulieu dit encore: « On ne pourrait éprouver de surprise si ultériéurement, dans un demi-siècle, le taux de l'intérêt pour les placements de premier ordre, c'est-à-dire à la fois d'une complète sécurité et d'une grande facilité de négociation, s’avilissait à 11/2, 1 1/4, peut-être même à 4 p. 100. » Opinion citée, 3° édit., 1900, page 165. |
G. RoBerr. : 9
chute. I] ne faut pas s'exagérer la puissance de ces causes. Les inventions et les perfectionnements, qui complètent l'œuvre de la civilisation, « ne modifient pas assez profondément les conditions de. la vie sociale pour provoquer un déplacement considérable des capitaux et créer d’abondantes sources de rémunération (1) ».
Ces causes pourront peul-élre arrêter momentanément la baisse, même faire hausser l'intérêt, mais cet arrêt ou ce relèvement, qui ne saurait être que passager, ne surviendra que si ces causes absorbantes provoquent une augmentation rapide et considérable de la demande, sans quoi l’accroissement annuel de l’épargne suflira à la satisfaire. C’est à peine un arrèt dans la baisse qui reprendra sa marche en avant d’une façon plus rapide encore. Il peut donc y avoir une hausse momentanée de l'intérêt, mais la baisse sé produira fatalement, car la conséquence finale de toute destruction de l'épargne et de tout progrès industriel est un abaissement du taux de l’intérêt (2).
Que penser de cette théorie? Doit-on l'accepter ? Ou bien devons-nous la faire rentrer dans la catégorie des théories sujettes à caution et ne possédant qu’une vérité relative ?
(4) Leroy-BrAULIEU : Compte rendu de la séance de la Société d'éconornie politique de Paris, du #4 juin 1892.
(2) « La baisse qui s’est produite dans le passé se continuera dans l'avenir. elle obéit à des causes permanentes et n’a pas dit son dernier mot. » CHEYsson : Rapport sur les institutions PRRAGÈRS (Exposition de 1889. Groupe d'économie sociale), p. 499.
Tout d'abord l'intérêt a-t-il véritablement baissé ? C’est douteux. Dans les discussions provoquées à la Société de statistique de Paris par les mémoires de M. Neÿmark sur le morcellement des valeurs mobilières et de M. Coste sur la part du Capital et du travail, dans les séances de la session de l’Institut international de statistique tenue à Saint-Pétersbourg en 1897, dans les articles et conférences de M. Cheysson sur la crise du revenu et l'ère du travail, enfin dans les nombreux écrits de M. P. Leroy-Beaulieu on à comparé, afin de le prouver, l'intérêt payé de nos Jours avec celui pavé de 1845 à 1868 et l’on montre ensuite qu’il a baissé de 2 à 2,50 p. 100, c'est-à-dire qu'il a diminué en moyenne de 40 à 50 p. 100.
Ce raisonnement est mauvais. On est à côté de la question. Tout le monde est d'accord sur ce point que l'intérêt a baissé depuis 1868 ou plutôt depuis 1875 puisque la guerre de 1870 a provoqué un brusque relèvement de l'intérêt. Le démontrer, c’est enfoncer une porte ouverte. Ce sont justement ces baisses et ces hausses qui constituent les variations de l'intérêt. La question est autre. Il faut savoir si, depuis que le phénomène de l'intérêt existe, il a véritablement baissé. Pour la résoudre, il ne faut pas comparer le loyer de l'épargne payé à une époque de prospérité commerciale ou industrielle comme de 1845 à 1868 avec celui payé à une époque de clépression comme de 1875 à 1898. En raisonnant ainsi on fait un sophisme, car on démontre une baisse permanente par une baisse accidentelle, et on compare deux périodes trop différentes. Mais il faut comparer l'intérêt de deux périodes de prospérité ou de dépression, c’est-à-dire l'intérêt de deux périodes semblables, et si nous trouvons une dimi-
nution du taux de l'intérêt dans la période postérieure nous pourrons alors en déduire peut-être que l’intérêt a baissé. |
Jusqu'à présent, rien ne nous autorise à croire que l'intérêt a baissé. Si nous comparons l'intérêt actuel avec l'intérêt payé de 1737 à 1760, période où le capital ne trouvait pas d'emploi lueratif et sur laquelle nous avons de nombreux renseignements (1), nous ne trouvons pas de différence ou plutôt nous trouvons une différence en faveur de notre époque. .
Examinons maintenant les trois raisons de M. P. Leroy- Beaulieu. Ces trois raisons sont justes, mais aucune n’est décisive pour trancher la question de la baisse continue de l'intérêt. En effet, les faits observés exercent pendant la période actuelle une influence déprimante sur le taux de l'intérêt, mais il n’est pas certain qu’ils continueront encore à l’exercer dans l'avenir.
La croyance à un accroissement de sécurité est incertaine. ,
Au point de vue des risques sociaux, il est exact que «les risques provenant de l'incertitude des lois, de l’arbitraire de la justice, des fréquents désordres matériels tendent à s’atténuer (2) ». Nous sommes sans aucun doute dans une période de plus grande sécurité, maïs cet état n’est pas général et la faiblesse des fonds d’États argentins, brésiliens, portugais, espagnols, serbes, tures en sont
(1) Roscner: Principes d'économie politique, tome II, chapitre IL. Voir les notes.
D’AuLNIS DE BoURONIL : l’Avilissement du taux de l'intérét, sa durée.
Paru dans la Revue d'économie politique de 1889.
(2) Lerov-Beaucieu : Précis d'économie politique, page 150.
la preuve. Dans les autres pays comme en France, cette sécurité est exagérée : ce qui nous entretient dans cette illusion et ce qui nous empêche de la voir, c’est la comparaison qu'on fait de la prime d'assurance exigée de nos jours avec celle qu’on exigeait au: moyen âge. La comparaison est vicieuse. Au moyen âge, comme l’a dit le
FONDS D'ÉTAT (22 mai 1901) re | ue paie PAreenbin ee LAS ET, 71.50 5.59 [Argentin 4.0), 4900, 4. ©: | 70.20 5.69 | Brésil 5 of, 4898. . . . . . . | 93.50 8.37 Portugais 94 » . 2: 4.11 92860 PAT | Espagne Extérieure 4 °/4. :- . . 71.82 5.96 Méérbe E0 M4805 71e ET TO UEO 5.68 phonniain #0 71898." 2. 16,682, 1275;
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vicomte d’Avenel (1), l'intérêt des prêts purement mobiliers n’était pas à un taux normal, il ne résultait pas de la libre concurrence des prêteurs et des emprunteurs, car la location de l'argent était un délit aux yeux de la loi, un péché aux yeux de l’Église. De là l'extrême rareté des prêteurs, la mauvaise organisation du prêt et le taux inoui de l'intérêt, conséquences naturelles de l’absence de concurrents et du défaut de sécurité. Ce n’est qu'au
(1) La Fortune privée à travers sept siècles.
xvi° siècle que la législation civile fut modifiée et que les foudres religieuses contre le prêt à intérêt perdirent de leur rigueur. Il y avait donc une prime d’assurance énorme, car le prét était défendu. Mais c'était un phénomène anormal et il est mauvais de comparer l'intérêt à une époque de prohibition avec l'intérêt à une où il est légitime, les époques comparées sont trop dissemblables. De nos jours, si une loi interdisait Pintérêt, et l’hypothèse n’est pas absurde, un mouvement populaire pouvant porter au pouvoir un gouvernement socialiste, le loyer de l'épargne, qui ne peut être supprimé, monterait considérablement, la prine d’assurance devenant énorme. On verrait des cours semblables ou pires à ceux de nos fonds d'État pendant l’année 1848.
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Il est clair que des fonds qui peuvent subir une pareille dépréciation ont une sécurité exagérée.
Au point de vue des risques particuliers on a fait des efforts inouis pour les bannir des placements, mais on n’a réussi qu'à les diminuer, car ils sont la condition nécessaire de toutes les affaires humaines. C’est le propre du
commerce moderne, vivant de crédit et de spéculation, d’entrainer avec lui un certain aléa. Il est aisé de prouver que les dangers courus par les capitaux n’ont pas diminué : le nombre des faillites n’a pas cessé de s’augmenter ; il est passé de 2.210 en 1850 à 17.772 en 1894 (1). Il y a donc aujourd’hui autant de faillites, de débiteurs insolvables et de colossales escroqueries qu’au temps jadis. Pourquoi espérer qu’il en sera autrement dans l’avenir?
C’est pour cette raison du reste que l’argent placé dans le commerce en commandite simple ou autrement rapporte. aujourd’hui encore un intérêt de 5 p. 100. Ce taux d’intérêt n’a Jamais changé, même pendant la période de baisse de 1875 à 1898.
L'augmentation incessante de l’épargne est l'argument le plus sérieux et le moins discutable de la théorie de M. P. Leroy-Beaulieu. C est un fait certain que l’épargne, résultant d’habitudes et de conditions sociales, très bien secondée du reste par les nombreuses institutions d'épargne, a vu son stock annuel s’accroître considérablement durant la fin de ce siècle. Dans la période de 1875 à 1883, par exemple, le nombre des déposants a passé de 12 millions à 21 millions et le stock de 7 à 12 milliards. On remarquera que ce progrès est énorme, si l’on réfléchit que l'institution a mis plus d'un demisiècle pour arriver en 1874 à 12 millions de déposants et à 7 milliards de dépôts. L’épargne même a pris une allure plus savante par l’assurance. L'habitude de vivre sur ses capitaux n'a fait que se répandre. Certains pays comme
(1) De Fovice : la France économique, p. 260. — BLocn : Annuaire statistique, 1898, p. 335.
les États-Unis, l'Allemagne n’empruntent plus et sont entrés dans la catégorie des pays. qui exportent de l'épargne.
Mais, de ce fait, faut-il conclure à un accroissement continu de l'épargne ? Un pareil raisonnement serait trop rigoureux, car trois causes doivent arrêtèr l’épargne dans sa marche progressive.
Tout d’abord la pléthore d'épargne actuelle est due à des causes toutes passagères. L'action d’épargner stimulée par la grande hausse de l'intérêt a continué à se produire instinctivement. Elle à été, en outre, fortement secondée
-par la production des anciens capitaux dont l'influence se
fait pendant longtemps sentir. Mais ce mouvement progressif de la production de l'épargne, continué pendant un certain temps par suite de la force acquise, se ralentira dans un milieu stationnaire, où l’industrie est stagnante, car l'épargne se portera sur les capitaux de jouissance et les objets de luxe, son loyer n'étant plus suffisamment rémunérateur.
Le stock d'épargne, du reste, ne croît pas régulièrement par suite des diminutions causées par les mauvaises affaires. Les pertes de l’épargne pendant le siècle qui vient de finir (1) ont été énormes et les entreprises com-
(1) Presque toutes les créations faites en 1837 et en 1838 ont disparu. Beaucoup d’aclionnaires savent-ils que les actions des Mines d'asphalte de Pyrimont-Sevssel, émises à 1.000 francs, se sont négociées à 10.200 francs pour tomber ensuite à 0. Le Seyssel allemand a valu 1.200 francs, le Seyssel belge 1.900 fr. 25, le bitume élastique Poloneau 1 500 francs, l'asphalte de Lobsam 6.000 francs. le bitume Maurel 2.900. Que sont devenus tous ces titres ?
Nevmark : Une nouvelle évaluation du capital et du revenu des valeurs mobilières en France. Communication faite à l'Acad. des sciences méd. et pharm., séances des 4°", 22 et 29 août 1893.
merciales, financières, des emprunts étrangers ont englouti des millions. En 1893 par exemple, la France a ‘: perdu un milliard à peu près sur les valeurs Argentines, Brésiliennes, Portugaises, Espagnoles, Grecques.