‹ Des variations du taux de l'intérêt: Leurs causes et leurs conséquencesChapitre 34 sur 43 · ARS · texte numérisé non relu

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Reste la troisième raison de M. Leroy-Beaulieu, la diminution de productivité des nouveaux capitaux créés dans un état donné de civilisation. Cet argument auquel son auteur attache une importance décisive, c'est, dit-il, la clef de la tendance à la baisse du taux de l'intérêt (1), est fondé sur une croyance pessimiste : ceile d’une limite fatale imposée à l’industrie humaine (2). sie

Rien ne justifie cette croyance.

Nous allons montrer que le capital n’est pas soumis comme la terre au rendément non proportionnel.

La baisse de la productivité du capital n’ira pas croissant.

Les capitaux sont toujours très utiles, il n’y à pas eu diminution dans les services qu’ils rendent. Depuis l’introduction de la machine à vapeur et l’application de la science à l’industrie, leur emploi, encore accru par leur faible durée à l'heure actuelle, a pris dans le monde une intensité singulière. La quantité répandue dans toutes les branches de la production, depuis l'avènement de la grande industrie, a déjà décuplé. :

Nous ne sommes qu’au début de cette évolution industrielle, elle se continuera pendant longtemps, et puisque le progrès industriel s'opère principalement par la substitution de la machine à l’homme dans l’œuvre de la production, on peut dire qu’il ne s'arrêtera qu'au point où dans l'opération productive un moteur mécanique ou un agent chimique cesse de pouvoir suppléer à l’action d’une force intelligente. Ce point est éloigné. Aujourd’hui des

(1) LERoY-BgauLieu: Traité d'économie politique, L. I, Do

(2) Gine: Princines d'économie politique, 6° édition, p. 502.

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machines exécutent des œuvres qui paraissaient autrefois du ressort de l'intelligence.

Une multitude de progrès inconnus sont encore à réaliser où à propager et les débouchés du capital s'agrandissent de jour en jeur. À l’heure actuelle même une transformation considérable est en train de s’accomplir par la substitution de l’électricité comme agent moteur, agent chimique et par le renouvellement complet de l'outillage industriel (1). La machine à vapeur est un instrument très défectueux, en ce sens qu'elle n'utilise qu’une très faible partie — 1/10 tout au plus — de la chaleur développée par la combustion du charbon. Il y a déperdition énorme du foyer à la chaudière et déperdition considérable encore de la chaudière à la machine proprement dite (2). L'électricité. cette force motrice spéciale, va donc la remplacer, elle s'applique déjà à l'éclairage et à l'outillage des transports à faible distance: tramways électriques, funiculaires.

Dans quelques années ce mode d'énergie va s'étendre aux chemins de fer et il ne se manifestera pas seulement par la création d'un nouveau matériel roulant, mais encore par la réfection totale des lignes existantes, qui ne pourront supporter la vitesse des nouveaux trains et dont quelques-unes même sont déjà insuflisantes aujourd'hui.

Les procédés de la plupart des industries vont être révolutionnés par l'électricité. Le mouvement se commu-

(1) L'industrie est un déménagement perpétuel, disait un jour à M. Passy le directeur du Creusot, M. Schneider.

(2) Un ingénieur, M. Le Bon, a été jusqu'à dire : « J'espère bien qu'avant vingt ans, le dernier exemplaire de ce grossier appareil aura

été rejoindre dans les musées, les haches de pierre de nos primitifs aïeux. »

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niquera done également à l’industrie. Le vaste outillage .de la production moderne, outillage très coûteux, sera remplacé par.une nouvelle machinery utilisant l’énergie: électrique.

Enfin lorsqu'on connaîtra absolument le moyen d’envoyer cette énergie à de grandes distances (déjà des découvertes ont été faites en ce sens en Amérique), il se produira un déplacement des centres industriels. Aujourd’hui ils sont dans la région des mines, demain ils seront dans la région montagneuse, riche en chutes d’eau, où: d'immenses mines de houille blanche seront créées.

Un grand appel de capitaux, analogue à celui du xix° siècle, est en instance de naître. Tous les capitaux trouveront dans ces travaux un emploi rémunérateur,

Et qu'on ne pense pas que cette seconde révolution causée par l'électricité soit un rêve ou une hypothèse. Avant les chemins de fer, et même à leur début, pouvait-on soupçonner la transformation immense qu’ils ont amenée ? M. Thiers n'y voyait qu'un joujou pour aller se promener à Saint-Germain, M. Dufaure n'admettait pas qu'ils pussent servir au transport du bétail, et les créateurs de la ligne de Stockton-sur-Tees prévoyaient un transport de dix mille tonnes de charbon. Ils devaient en avoir quelques années après cinq cent mille.

Si les capitaux n'ont pas perdu de leur valeur, pourquoi leur productivité a-t-elle diminué de nos jours ?

Cela vient de ce que le progrès a été moins rapide dans la dernière période du siècle, il y a moins d’inventions et de découvertes générales. M. Leroy-Beaulieu en à conclu que l'outillage industriel et économique, qui était à refaire lors de l'apparition du chemin de fer et de l'application

en grand de la machine à vapeur, est aujourd’hui terminé et que les inventions nouvelles qui se produisent sont plutôt de nature à intéresser le savant qu’à influer sur la civilisation.

La première partie de la conclusion de M. P. Leroy- Beaulieu est en partie inexacte. Sans doute, en ce qui concerne la productivité, si l’on considère une même industrie, par exemple celle des chemins de fer ou l’éclairage au gaz, il est certain qu'il y a une limite à leur développement, mais si l'on considère la productivité en général, comme les industries anciennes sont sans cesse remplacées par les nouvelles, rien n'autorise à croire que les transports électriques seraient moins rémunérateurs que ceux par chemins de fer, ou l'éclairage électrique que l'éclairage au gaz. Si donc le taux de l'intérêt, en le limitant à la productivité des capitaux, s'abaisse par suite de l'épuisement des anciennes inventions, d’autres grandes découvertes peuvent se produire et nous ramener à des taux élevés. |

La seconde partie de la conclusion de M. P. Leroy- Beaulieu est radicalement fausse et quand, entrainé par ses prédictions scientifiques, il prétend que la période de 1845 à 1865, pendant laquelle l'humanité a transformé tous ses moyens de production industrielle et commer- “ciale, où il s'est fait plus de changements en vingt ans qu'auparavant en vingt siècles, est exceptionnelle dans l’histoire du monde, il exagère et subit trop l'influence de l’optimisme contemporain.

Cela ne serait exact que si la science était arrivée à son dernier degré de perfectionnement et la terre parvenue à son plus haut point de civilisation. La situation n’est pas

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telle. Nul ne peut savoir, à aucune époque, ce que des découvertes en germe dans celles qui ont été déjà réali- -sées peuvent amener de changements dans les conditions du travail et de l'effort humain. Le progrès n’est pas continu. Dans sa marche en avant, vers la réalisation d’une fin qui recule toujours, il procède par étapes et série ses manifestations. La productivité des capitaux, qui se moule sur le progrès, ne se déroule pas suivant une ligne droite, mais elle a des mouvements brusques et varie capricieusement. Nous sommes à une période de repos. Cette période cessera sans doute bientôt car nous allons assister à l'application de la découverte de l'électricité dans toutes les branches de la production. Le progrès humain n’a aucune limite et un temps arrivera où l’époque actuelle avec sa morale, avec ses perfectionnements, sera considérée comme une époque barbare. L'histoire nous montre dans l’évolution économique de l'humanité des périodes de transformations brusques suivies de longues périodes d’un état plus ou moins stationnaire. Il est vraisemblable de penser que la grande révolution économique de notre temps sera suivie d’un repos ou d’une phase de progrès lent pour aboutir de nouveau à une nouvelle révolution économique.

Ainsi les objections formulées par M. Leroy-Beaulieu et les économistes optimistes sont assezsemblables à celles qu’on pourrait faire en montrant le mont Blanc, comme

. preuve que la terre n’a pas la forme d’un sphéroïde. Ces économistes ne distinguent pas les phénomènes généraux des phénomènes secondaires.

On ne peut rien conclure des symptômes actuels à une baisse continue du taux de l'intérêt. Il°n’y à pas une force

constante qui pousse le taux de l’intérêt à s’abaisser. Nous ne sommes pas en présence d’une loi sociale, comme le prétend M. P. Leroy-Beaulieu, mais seulement d’un événement historique, dépendant de causes extérieures et variables et ne présentant à aucun degré le caractère de permanence et de nécessité des lois naturelles. L'histoire est d’ailleurs là pour nous montrer que le phénomène de la baisse du taux de l'intérêt a toujours été passager. L'Europe a déjà passé par une pareille accalmie au cours du xvi siècle. L’épargne accumulée en Angleterre, dans les Pays-Bas, dans les villes Hanséatiques, en France, en Espagne ne trouvait pas d'emploi lucratif. Les placements à l'étranger étaient dangereux. L'’épargne était donc obligée de chercher un emploi dans l’industrie nationale, que le défaut de lumière réduisait à peu de chose. Le taux de l'intérêt était fort bas. Nous voyons en 1737 le 3 p. 100 anglais atteindre le cours de 107 francs (soit un intérêt de 2,80 p. 100) quil conserve pendant quelques années. La guerre avec la France fait baisser cette valeur, mais en 1749 elle dépasse le pair et nous la trouvons à 106 en 1753, à 104 en 1754, à 103 en 1755. Adam Smith qui vivait à cette époque nous parle d’une baisse de l'intérêt descendu de 10 p- 100, cours ordinaire au moyen âge, à 3 p. 100, taux qui se payait de son temps. Roscher nous apprend que dans les parties florissantes de l'Allemagne du Nord (1), le taux de 3 p. 100 était normal pour les placements de première sécurité; la caisse des veuves (Wittwen-Kasse) des professeurs de l'Université de Gottingen avait pris ce taux pour base de ses calculs.

(1) Principalement sur toutes les places maritimes et commerciales.

En Espagne aussi, d’après Roscher, le taux d'intérêt tomba sensiblement à la même époque et sur la place très commercante de Cadix le taux de l'intérêt était à 3 p. 100.

Le phénomène était encore plus sensible dans les Provinces-Unies. Un écrivain hollandais, M. d’Aulnis de Bourouil (1), cite des cas curieux de l’avilissement de l'intérêt dans la seconde période du xvuri° siècle. M. d’Aulnis de Bourouil puise ses renseignements dans les œuvres ‘ de Pinto et de S. Ricard qui ont recueilli les cours des effets publics sur la place d'Amsterdam, ainsi qu’au grand livre tenu par la maison de banque Naer et Kol d'Utrecht en 1760.

Pinto, dans son Traité de la circulation et du crédit, constate que les obligations 2 1/2 p. 100 de la province de Hollande se trouvaient au pair et même au dessus. Les obligations de la Frise occidentale qui donnaient 2 p. 100 montent, comme le 2 p. 100 de Hollande, à 110 en 1774. Le 3 p. 100 de l’Université d'Amsterdam passe également le pair. ;

Samuel Ricard, dans son Traité général de commerce, écrit que les propriétaires d’actions de la compagnie des Indes orientales ne reçoivent pas plus que l'intérêt habituel à cause de la hausse des cours, soit 2,75 p. 100.

D’après les livres de la maison de banque Naer et Kol d'Utrecht, les obligations des États Généraux cotaient 106 en 1766, 105 en juillet 1770 et 107 en mars 1773. Le

(1) Der Zinsuss. Die Ursachen seines Sinkens und seine nachste Zuckunft. Voir D' baron d’Auinis ne BouRoUIz.

Compte rendu par Ch. Secréran dans la Revue d'économie politique de 1889. |

2 3/4 p. 100 de la province d'Utrecht dépasse le pair, de même le 3 p. 100 de l’'Amirauté d'Amsterdam, et le 21/2 p. 100, le 2 p. 100 du trésor du Stathouder. On faisait des placements sur hypothèque à 3,50 p. 100 : une hypotheque de 7.000 florins à 3,50 p. 100 fut vendue 101 1/2 le 11 mars 1776. |

Il en est de la théorie scientifique de la baisse de l’intérèt comme de la théorie de Malthus sur l’augmentation de la population avec laquelle elle à des analogies frappantes ; chez toutes les deux nous trouvons la même origine, les mêmes généralisations excessives, le même enchainement rigoureux de propositions, enfin les mêmes erreurs.

La théorie de Malthus est une thèse anti-socialiste. Pour l’apprécier 1l faut connaitre l’état matériel et moral de l'Angleterre à l’époque de sa publication (1). La grande industrie venait de naitre. Les inventions de Watt, d'Arkwright, de Hargraves remplacaient le travail à la main par le travail mécanique, Dans le nord de l’Angleterre des mines de fer et de charbon étaient découvertes et leur mise en exploitation favorisait le développement : des manufactures. Le canal de Liverpool à Manchester . était creusé et facilitait les communications. Enfin le commerce britannique sous l'influence de Ja transformation de l'industrie se développait dans de grandes proportions (2). Par contre, la révolution industrielle, comme tout changement soudain, bouleversait une multitude d’existences. Les ouvriers adaptés à l’ancien outillage,

(4) L'Essai sur le principe de population, paru en 1798. (2) Il s'élevait de 13 millions de livres sterling en 1720 à 42.300.000 en 1790.

trop vieux ou trop routiniers pour s'adapter au nouveau, se trouvaient réduits à la misère tandis que le protectionnisme appliqué aux denrées de première nécessité renchérissait la vie et que le droit. à l'assistance consacré par le statut d’Élisabeth encourageait la multiplication des pauvres (1).

Cet état de choses, en provoquant un sentiment de malaise et d’irritation dans la classe ouvrière, fit éclore de nombreux projets comme remèdes à ces maux. I] ne s'agissait pour y mettre fin que de réformer les gouvernements ou, mieux encore, de les supprimer. Cette thèse fut soutenue avec force par William Godwin dans son livre de la Justice politique et dans son essai sur /Avarice et la Prodigalité (2).

L'essai sur le principe de population de Malthus est une réponse à cette thèse. Il prétend prouver qu'il est chimérique de demander à la réforme du gouvernement l’amélioration du sort de la multitude. Sa détresse ne provient pas des vices du gouvernement mais de sa multiplication trop rapide (3).

(1) De 1.720.316 livres sterling en 1776, la taxe des pauvres s'éleva à 2.167.749 en 1783, pour atteindre le chiffre énorme de 5.348.205 liv. en 1803.

(2) Godwin, qu'on peut considérer comme un des premiers {théoriciens de l’anarchisme, soutenait que l’homme est naturellement bon et que tous les maux qui l’accablaient provenaient des institutions auxquelles on l'avait assujetti. è

(3) « Les institutions humaines, quoiqu'elles puissent occasionner de grands maux à la société, ne sont réellement que des causes légères et superficielles, semblables à des plumes qui flottent sur l'eau, en Comparaison des sources bien plus profondes du mal qui découlent des lois de la nature et des passions des hommes, » Mazruus : Essai sur le principe de population.

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