CHAPITRE V
Quelles sont les conséquences des variations du taux de l'intérêt? Est-il plus avantageux pour l'équilibre social, pour la prospérité d’une nation que l'intérêt soit en hausse ou en baisse ?
Il y a sur ce point deux doctrines opposées. La plus grande partie de l'École économique anglaise, Adam Smith, Malthus (1), Mac Culloch (2), et quelques économistes allemands, Roscher (3) entre autres, prétendent qu'une baisse trop considérable du taux de l'intérêt est un mal social. La prospérité d’une nation est en raison directe du taux des profits. La baisse de l’intérèt au delà d’une certaine limite conduirait à l'état stationnaire, au ralentissement de l’activité industrielle, à une dépression des classes moyennes et à la réduction générale de ja vitalité économique du pays.
(4) Principles, Guillaumin, édilion 1846, p. 278.
(2) € Partout où la part du capital est forte, il y a une plus grande demande de travail et la société augmente rapidement en population el en richesse. » Mac Currocn : Principles.
(3) Principes d'économie politique, Roscher, Guillaumin, 1857, t. IT, p. 124.
Tout autre est la doctrine de Turgot et de quelques économistes français. Le faible taux de l'intérêt est un bien. La baisse de l'intérêt élargit le champ de la production et Turgot dans une image célèbre (1) compare le niveau de l'intérêt à celui d’un lac : si ce niveau s’élève, le nombre et l'importance des hectares cultivables baissent, la production diminue ; inversement, si ce niveau s’abaisse, la production augmente. La baisse de l'intérêt amènerait donc un surcroît d'activité et de production.
De ces deux points de vue lequel est le plus juste ? La vérité est que le phénomène de l'intérêt est trop complexe pour que sa hausse ou sa baisse puisse être regardée radicalement comme un bien ou radicalement comme un mal. La baisse de l'intérêt, par exemple, est bonne si elle provient de la diminution de la prime d’assurance, est mauvaise quand elle découle de l’improductivité des capitaux ou quand la stagnation des affaires. détermine une pléthore d'épargne. Inversement, la hausse de l'intérêt est nuisible si elle provient d’une insécurité politique ou sociale, bienfaisante si elle naît de Ia productivité des capitaux.
La question, par suite de l’interdépendance des phénomènes économiques, ne peut être tranchée par un oui ou par un non et nous l’envisagerons d'une manière plus intime en examinant successivement les conséquences des variations du taux de l'intérêt aux trois points de vue de la production, de la répartition et de la consommation
des richesses.
(1) Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, édition Guillaumin, chap. LXXXIX, p. 59.
L'opinion générale est que la baisse de l'intérêt est favorable à la production, car si nous en croyons l’image de Turgot, l’essor de la production croîtrait avec la baisse de l'intérêt. &
Au premier abord cette image semble exacte, plus le loyer de l'épargne sera faible, plus son emploi sera facile et des œuvres économiques jusque-là impossibles, puisqu'elles n’auraient pu faire leurs frais, pourront s'organiser avec un intérêt modique. L'industrie agricole, par exemple, qui manque de capitaux, pourra se développer, les sociétés de crédit agricole se multiplieront. la culture deviendra plus intensive et, grâce à l’achat possible d’engrais industriels, le rendement de la terre augmentera. Or, cela ne peut se faire avec un intérêt élevé. Voici une terre qu’on pourrait défricher, des maisons qu’on pourrait construire pour y loger des ouvriers, une ligne de chemin de fer qu'on pourrait établir, mais on sait d'avance que ces entreprises procureront un bénéfice insuffisant pour permettre de donner 5 p. 100 au capital engagé ; si l'intérêt courant est à cette hauteur, on s’abstiendra et la société en souffrira. Supposons que le taux de l'intérêt tombe à 2 p. 100, on s’empressera de les exécuter. Ainsi l’ensemble de la production sera facilité et « bon nombre: d'entreprises qui serait un non-sens économique avec de l'argent à haut prix, deviennent abordables avec un taux abaissé. Il est des chimères d'aujourd'hui dont la baisse de l'intérêt peut faire demain une réalité » (1).
(1) Curysson : Bulletin de la Société d'économie politique, 1893, p. 19.
Cependant le bon marché de l'épargne n’a pas l’importance que Turgot et ses successeurs veulent lui attribuer. Son image est belle mais inexacte — « et fait plus d’honneur à son imagination qu'à son jugement ». — Avant fait une analyse incomplète des variations de l'intérêt, il - à Commis un sophisme d’induction et confondu l'effet avec la cause, en ne s’apercevant pas que le loyer de l'épargne était la résultante, non la cause de l’état de prospérité du milieu social et variait avec lui. Ce qui détermine la demande de l’épargne de la part des entrepreneurs, et cette demande joue un rôle important, ce n'est pas la cherté ou le bon marché de l’épargne (1), c’est l'emploi productif de l'épargne et cet emploi dépend des inventions générales de l’époque. Ce n’est donc pas le vil prix de l’épargne qui la fait employer, c’est son usage productif.
La principale préoccupation des entrepreneurs, lorsqu'ils empruntent des capitaux, est leur durée plus ou moins grande: si elle est longue la demande sera forte, au contraire si elle est courte la demande sera découragée; pour une compagnie de navigation, par exemple, ce qui importe, c’est moins l'intérêt payé pour ses capitaux empruntés, que la durée matérielle, surtout économique de ses bateaux. Or, si l'intérêt baisse, l’emprunteur à long terme se verra distancé par des concurrents qui pourront emprunter, s’outiller à un taux plus réduit, ce qui amènera une réduction du profit de son capital. Nous verrons
(4) « Ce qui importe aux hommes, ce ne sont pas les prix, c'est d'avoir à leur disposition la plus grande quantité possible de biens économiques, de jouir de l’ophélémité totale la plus élevée. » Vilfredo Pargro : Cours d'économie politique, p. 345, €. I.
tout à l'heure dans l'étude des conséquences des variations de l'intérêt au point de vue de la répartition des richesses, que lorsque le capital voit sa rémunération diminuer, le profit de l'entrepreneur tend à baisser et si le taux des profits baisse, l'esprit d'entreprise est découragé et l’activité économique arrêtée. L'avilissement de. l'intérêt serait donc nuisible à la production, aussi verrions-nous toujours, et l’histoire économique du x1x° siècle le prouve, un taux d'intérêt élevé correspondre à une période d’activité commerciale et industrielle comme de 1845 à 1868 et un taux d'intérêt très bas coincider avec une époque de dépression où la production est stagnante et l’activité industrielle faible.
C’est le contraire de la thèse de Turgot.
Il ne faudrait pas conclure que l’avilissement de l’intérêt est nuisible à la production, ou qu’un taux élevé lui serait profitable. La vérité est que le taux de l'intérêt est indifférent à la production; n'oublions pas en effet que c'est la production qui détermine le taux de l’intérét et non le taux de l'intérêt qui détermine la production. |
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Dans la répartition des richesses, la théorie générale prétend également que la baisse de l’intérêt est un bien et la hausse un mal : la baisse, dit-on, atteint directement les capitalistes en diminuant leurs revenus, les entrepreneurs en abaiïssant leurs profits, et les propriétaires fon- ciers en affaiblissant la rente de la terre. Seuls les travailleurs ne sont pas atteints. La baisse est un bien, elle pro-
duit une meilleure répartition des richesses et amène l'égalité des conditions en supprimant la question sociale.
Cette solution est trop optimiste. il y a de grandes réserves à faire pour certain des co-partageants.
La baisse de l'intérêt, dit-on, atteint les capitalistes d’une double façon : d’une part elle diminue leurs revenus, d'autre part elle retarde, elle arrête la formation rapide de leurs fortunes. Les capitalistes par exemple qui placent à court terme, comme les créanciers hypothécaires (1), subiront la baisse à l'échéance de leurs prêts. Ils ont prêté à 5 p. 100, leur capital est remboursé, ils seront obligés de le prêter à 3 ou 4 p. 100. Quant aux capitalistes à long terme, tous ceux qui possèdent des rentes sur l'État ou des obligations des grandes compagnies de chemins de fer, comme ces fonds sont très demandés pour leur sécurité, ils monteront, dépasseront le pair et seront convertis, c’est-à-dire qu'on substituera à la dette ancienne portant un intérêt élevé, une dette nouvelle portant un intérêt moindre. C’est encore une diminution de revenu. Nous avons vu dans le chapitre précédent que la baisse fut rapide en France de 1876 à 1897. En 18795, on plaçait facilement son argent à un taux variant entre 5 et 6 p. 100 ; aujourd hui, on le placé entre 8 et 3.70 p. 100. La baisse de l'intérêt a donc causé une perte d'environ deux cinquièmes, c'est-à-dire de 35 à 40 p. 100. Les capitalistes anciens sont obligés de se
(1) La durée des prêts est en général de cinq ans. G. Roperr. 11
réduire ou de travailler ; quant aux capitalistes nouveaux, quinze années d'épargne au lieu de dix leur seront nécessaires pour arriver à vivre de leurs rentes, car les cent mille francs qui leur procuraient une certaine aisance (6.000 francs de revenu) avec un intérêt variant de 5 à 6 p. 100 ne produiront plus que les troïs cinquièmes de cet avantage (3.000 francs de-revenu) avec un intérêt tombé à 3 p. 100. La baisse de l'intérêt atteint donc très senstblement le revenu des capitalistes. Sans doute le taux d'intérêt pourrait peut-être rester le même, mais alors la sécurité serait moindre.
En général les personnes qui placent leurs épargnes capitalisent une partie de leurs revenus et gräce à la loi des intérêts composés leur fortune s’accroîtra assez rapidement. La baisse retardera cette rapidité car la moindre fluctuation dans le taux de l’intérêt se repercutera très vite et les capitalistes mettront plus de temps pour accumuler un capital qui une fois formé produira moins de revenu. C’est la seconde conséquence de la baisse de l'intérêt défavorable aux capitalistes.
Le capitaliste ne peut se soustraire à la loi fatale de la baisse, de n’importe quelle façon il sera touché. En effet, si grâce à certaines combinaisons il s’adresse à des intermédiaires pour Capitaliser: compagnies d'assurances ou caisses de retraites, comme ces établissements placent l'argent qu'on leur donne et reposent tous sur la capitali= sation des intérêts, que leurs combinaisons sont d'autant plus profitables que le taux d'intérêt est élevé et d'autant plus désavantageuses que le taux d'intérêt est bas, le capitaliste sera encore atteint, carou il recevra moins ou il paiera une prime plus élevée.
Ainsi la baisse de l'intérêt frappe fortement les capitalistes et si nous considérons non pas seulement une génération de rentiers mais des générations successives, cette baisse les atteindra encore davantage, son résultat inévitable est un amincissement, on pourrait dire «la volatilisation des fortunes privées » (1). La baisse de l'intérêt équivaut donc à une véritable révolution sociale (2), elle anéantit une classe de la société qui pendant longtemps a été considérée commeune des plus nécessaires et fait disparaître tous lés oisifs qui vivent exclusivement des produits d’un travail antérièeur auquel ils n’ont pas participé.
Sans doute des capitalistes sont atteints dans leurs fortunes et dans leurs revenus, mais quels sont ces capitalistes ? Ce sont les capitalistes nouveaux. Obligés d'acheter des valeurs fortement capitalisées, que souvent la spéculation a fait monter, et ne pouvant les acheter que de temps en temps, la continuité dela baisse leur sera funeste. En France par exemple, tous ceux qui ont eu des épargnes à placer en 1895, époque de baisse, ont trouvé des conditions moins favorables qu’en 1860 ou 1873, époque d'intérêt élevé. Ce sont donc seulement les capitalistes nouveaux qui sont atteints et cela est d'autant plus
(4) La Fortune prinée à travers sept siecles, vicomte d'AVENEL.
{2) La baisse de l'intérêt équivaut à ces lois de liquidation sociale, d'extinction brusque des dettes, dont l’histoire offre plusieurs exemples et que les socialistes appellent de tous leurs vœux. Mais elle n’en à pas la brutalité spoliatrice, et elle agit plutôt à la facon de ces lois lentes et implacables de la nature, qu'il faut bien subir, puisqu'il est inutile de se révolter contre elles.
Le Rôle et le Devoir du capital, conférence de M. CneyssoN, Réforme sociale, 1° avril 4895, p. 533.
vrai de nos jours qu'ils désirent des valeurs garanties par l'État ou consolidées par le temps, sans jamais vouloir courir le risque des affaires nouvelles.
Quant aux anciens capitalistes, c’est-à-dire tous ceux qui ont placé leurs capitaux en valeurs sûres et à long terme pendant une période de hausse, et cela est possible car beaucoup d'emprunts de sociétés anonymes, de grandes compagnies et d'États ne comportent pas de remboursement imposable ils sont assurés contre la baisse et ne la craindront pas. Les fonds publics français sont souvent cités comme preuve que leurs possesseurs ont eu en peu de temps leurs revenus considérablement réduits. C’est une erreur. Pour faire cette démonstration, on se garde bien de supposer que les capitalistes aient fait un achat de 3 p. 100, en ce cas ils auraient conservé la même rente pendant plus d’un siècle, mais on suppose qu'ils ont acheté d’autres titres émis par le gouvernement français, par exemple du 5 p. 100 où du 4 1/2 p. 100 qui furent convertis et qui sont devenus aujourd’hui du 3 1/2 p. 100.
Or, il est évident que puisque les acheteurs avaient le choix dès 1825 entre le 3 p. 100 et ces titres, s’ils ont choisi ces derniers, c’est qu'ils y trouvaient des avantages qui balançaient la perte en cas de conversion, mais s'ils avaient acheté du 3 p.100 pendant la période de hausse de l'intérêt de 1848 à 1875, ils auraient conservé leurs revenus intacts. Supposons un capitaliste ayant acheté en 1825, en 1850, ou en 1875 3.000 francs de rente en 3 p. 100 au cours moyen de 68 francs, il aurait dépensé 68.000 francs. De nos jours, il touchera encore 3.000 francs de rente, son revenu n'aura pas diminué. S'il veut se contenter de la
Sécurité qu'avait le 3 p. 100 en 1825 ou en 1850, il pourra avoir un revenu plus considérable. En effet, vendant en 1901 son 3 p. 100 à 101,40 et achetant du 3 p. 100 prussien ou allemand à 88,25, ce capitaliste aura un revenu de 3.490 francs ; s’il achète du 4 p. 100 russe qui a une sécurité à peu près égale à celle du 3 p. 100 en 1825, il peut se procurer un revenu de 4.000 francs. Ce n’est pas une perte qu'il fait mais un gain. Ce n’est que s’il veut employer ce gain pour acheter une plus grande sécurité que son revenu se trouve réduit. On arriverait à une semblable conclusion en considérant la rente anglaise ou des obligations municipales et industrielles au-dessous du pair.
- Non seulement les fortunes des anciens capitalistes se conservent, mais encore la baisse de l'intérêt les accroit, car cette baisse manifestée par une tendance régulière à la hausse des valeurs (il n'y à pas de fait économique plus certain) a pour effet d'augmenter, comme dit M. Leroy-Beaulieu « d’enfler » le capital de tous ceux qui ont placé leur épargne en valeurs sûres et à longue échéance. Le taux de l'intérêt a beau s’affaisser, non seulement les anciens capitalistes n’en souffrent pas mais encore pendant la période de changement de capitalisation ils augmentent leur fortuneen restant inactifs. Cette vérité est aisée à démontrer. En France, de 1872 à 1894, la rente 3 p. 100 est montée du cours de 52 francs à celui de 102, ce qui représente une hausse de 50 unités, soit de 100 p. 100 en vingt-deux ans ou de 4 p. 100 environ par an, dé sorte que le rentier oisif qui aurait placé en 1872 100.000 francs en rentes 3 p. 100 aurait en 1894 une
‘fortune d'environ 200.000 francs.
En résumé, l’inévitable conséquence de la baisse de l'intérêt est d’accroitre les avantages des personnes ayant une fortune acquise. Ces personnes ont unesorte de monopole, le monopole de la.première heure et moins de fortunes s'élèvent autour d’elles. La baisse de l’intérèt ne rapproche donc pas les conditions en diminuant l'écart entre les fortunes, mais établit au contraire une séparation de plus en plus profonde entre les capitalistes et le reste de la nation. Sans doute les théoriciens de la baisse de l'intérêt peuvent prétendre que «ce n’est qu’une conséquence passagère qui ne dure que pendant la période de changement du taux de capitalisation, car l'effet subséquent et plus durable est inverse, c’est derapprocher les conditions (1) », mais nous avons vu que le taux de l'intérêt est soumis à la loi du rythme et qu'il se relève toujours. Cet effet éloigné ne se produira donc pas.
Et quand le vicomte d'Avenel essaie de démontrer que les capitaux privés s’émiettent de siècle en siècle sous l'influence de la baisse, il se trompe. Cet émiettement n’est pas dû à la baisse du taux de l'intérêt, et s’il est difficile de voir, dans les pays où les lois n’interviennent pas avec le droit d’ainesse, les majorats et les substitutions, une génération garder intégralement la fortune de la génération précédente, cela tient à des considérations sociales, telles que les partages successoraux, les imprudences et les prodigalités. Cet émiettement est de tous les temps.
(4) Leroy-BeauLieu : Essai sur la répartition des richesses, page 261. in fine.
L'entrepreneur est l'individu qui produit pour le commerce, à ses propres risques et périls, dès qu’une division du travail assez développée amène la production sur commande.
La plupart du temps, surtout à notre époque, l’entrepreneur n'ayant pas de capital ou du moins un capital insuffisant, est obligé d'emprunter. L'intérét annuel qu'il donne au prèteur en rémunération de son service constitue : avec les salaires, l'achat des matières premières et l'amortissement du capital ses frais de production. Son profit est la part qui reste sur le produit total, défalcation faite des frais de production. La baisse de l'intérêt favorisera les entrepreneurs, ils auront le crédit à bon marché, leurs frais généraux seront diminués, leurs bénéfices s’accroitront, ils gagneront davantage.
D'autre part quand, suivant l’usage du commerce, un commerçant à vendu ses marchandises à terme, s'il éprouve un besoin d'argent devant l'échéance du terme, et cela arrive fréquemment, il s’adressera au banquier. Celui-ci escomptera sa lettre de change, c'est-à-dire qu'en échange de sa créance il lui avancera la somme qui luiest due, moyennant une retenue légère et variable qui est l'intérêt de la somme avancée. L’escompte est une forme de prêt. Grâce à la baisse de l'intérêt qui produit une affluence de plus en plus grande des capitaux, l’escompte s’abaissera. Ce sera une nouvelle source de bénéfices pour l’entrepreneur (1).
(1) I existe actuellement en France pour 30 milliards d'effets de
commerce, une baisse de 1/2 ou de 1 p. 100 dans le taux de l'escomipte . représente immédiatement 150 à 300 millions d'économie.
Il semble donc que les entrepreneurs aient tout avantage à la baisse de l'intérêt : facilité du crédit, diminution de l’escompte et la plupart des économistes sont de cet avis. En réalité, cela n’est pas vrai. Pour le montrer il faut dédoubler le problème et envisager successivement deux groupes d'entrepreneurs : les anciens et les nouveaux.
A l'inverse des anciens capitalistes que la baisse de l'intérêt favorise par l'accroissement de leur capital, les anciens entrepreneurs n'en bénéficient point.
En effet, à part quelques grandes compagnies qui peuvent convertir leurs obligations et diminuer leurs dettes, les anciennes entreprises continuent à supporter les charges du capital sur les bases existant lors de leur fondation etpaient toujours les mêmes intérêts. Leurs frais de production ne sont donc pas diminués et leurs profits ne peuvent augmenter.
Quant à l’escompte, c’est un prêt d’une nature spéciale qui reflète essentiellement les fluctuations de la matière escomptable. Sans doute dans les grandes lignes son taux suit les mouvements généraux du taux de l’intérèt, mais il est sujet en même temps à des variations trop brusques et trop fréquentes, indépendantes de l'offre de l'épargne que nous avons envisagée Jusqu'ici, pour qu'il soit certain que son abaissement soit une nouvelle source de bénéfices pour l’ancien entrepreneur.
La baisse de l'intérêt ne favorise pas les anciens entrepreneurs. Si nous allons au fond des choses, non seulement cette baisse ne les favorise pas, mais encore elle leur est nuisible, et alors que nous avons vu les anciens Capitalistes continuer à toucher le même intérêt, le profit de l’ancien entrepreneur aura tendance à décroitre avec la
baisse de l'intérêt, sans qu’il soit toutefois dépendant de ce dernier phénomène.
D'où provient cette baisse du profit? Toutes les fois que les entreprises ne sont pas protégées par des privilèges légaux ou de fait et par des monopoles, le profit des entrepreneurs baisse. Cette baisse provient d’une concurrence toujours plus active des entrepreneurs faisant diminuer les prix et les profits. La baisse du taux de lintérèt accentuera cet état de choses d’une part, parce que diminuant le nombre des rentiers oisifs, elle augmentera le nombre des entrepreneurs; d'autre part, parce que ces nouvelles entreprises pourront être montées d’une facon très avantageuse. En effet, grâce à la baisse du taux de l'intérêt, les nouveaux entrepreneurs auront de moindres frais généraux, alors que les anciennes entreprises supportent toujours les charges du début de la fondation, ils abaisseront les-prix et les anciennes entreprises gagnant moins, verront diminuer leur profit. Si les prix ne sont pas abaissés ils diminueront cependant par la concurrence et les anciennes entreprises seront encore touchées. Les anciens entrepreneurs seront ainsi placés dans une situation désavantageuse, situation qui pourra se traduire par de nombreuses faillites. Ainsi la baisse de l'intérêt leur est toujours nuisible. D'après ce qui précède on pourrait croire, toutefois que si les anciens entrepreneurs sont atteints, les nouveaux ne le sont pas et que ce sont alors eux qui perçoivent tous les avantages de la baisse. Cela est douteux. En général, quoiqu'il n’y ait pas de règle sur ce point, on peut admettre que le profit de l'entrepreneur ou de l'industriel est en moyenne égal à l’intérêt du capital, qu’en d’autres termes si le taux de l'intérêt est de
5 p. 100, l'industriel ou le commerçant doit réaliser sur. ses opérations un bénéfice de 10 p. 100 dont la moitié représente les intérêts qu’il paie ou ne paie pas à son créancier et l’autre moitié représente le profit proprement dit. Si donc l'intérêt tombe à 4 p. 100 ou à 3 p. 100, il y à des chances pour que le profit tombe lui-même à ce niveau ou vêrs ce niveau, car si distinct qu'il soit de l'intérêt, le profit, avons-nous dit, a tendance à en épouser les variations, à monter ou à descendre avec lui. Les nouveaux entrepreneurs ne gagneront donc pas davantage.
Cependant, 11 ne faut pas conclure que la baisse du taux de l'intérêt est encore défavorable aux nouveaux entrepreneurs. Ils savaient fort bien, en établissant le devis de leurs entreprises, les profits probables qu’ils toucheraient et s'ils s’en sont contentés, c’est qu'ils les trouvaient encore suffisants pour les rémunérer de leur travail. Ils n'ont pas à se plaindre, ils savaient à quoi s’en tenir. La baisse du taux de l'intérêt leur est donc indifférente. Ce que les entrepreneurs cherchent, c'est moins un intérêt bas que des affaires fructueuses, qu'un capital productif. Peu leur importe de payer un intérêt élevé, si les profits doivent être grands. Au début du xIx° siècle, par exemple, l'intérêt était en France au moins à 6 p. 100 sinon davantage, ce taux n'arrêta pas l'essor des entreprises. C’est que ces entreprises étaient toutes très fructueuses, car la France, tributaire en grande partie de l'étranger, était imparfaitement et insuffisamment outillée. En réalité le taux de l'intérêt, comme celui des profits, n’est que l’eftet, la traduction d'unétat: la productivité des capitaux ; c’est tout simplement son ralentissement momentané qui leur