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DE L’ÉPOQUE DES YÉDAS

On ne s'attend pas , bien entendu , à trouver ici des dates précises. L’Inde elle-même ne nous en donne pas une seule sur les faits les plus importants de son histoire , et les Védas, tout vénérés qu'ils sont, n'en n'ont pas eu plus que tout le reste. Absorbé dans l’idée de l’éternité, le génie indien ne semble pas s’être aperçu que le temps s’écoule pour l’homme, s’il ne peut s’écouler pour l’Etre infini ; et la chronologie telle que nous la comprenons , telle que la comprennent même les Chinois, est restée chose étrangère et parfaitement indifférente à l’Inde. Ce n’est pas , comme on a pu le voir, que les monuments soient peu nombreux; ils abondent au contraire; mais pas un seul ne peut nous éclairer : tous se taisent sur les temps où ils furent composés , et il est à présumer que jamais la science ne pourra leur arracher complètement ce secret.

Elle serait même fort embarrassée de dire comment ces monuments lui ont été transmis : elle les possède, elles les

(1) Voir Translations of lhe Veds, p. 59. Le texte delà Kathopanishad est dans le 88 volume de la Bibliolheca Indica , p. 1U et suivantes.

explique ; mais comment sont-ils parvenus de ces âges antiques jusqu’à nous? C’est ce qu’il serait bien difficile de savoir, du moins aujourd’hui. Du reste, si les Indiens ont été peu soucieux de leur histoire , ils l’ont été prodigieusement de l’authenticité de leurs livres sacrés. C’est un fait à peine croyable que les Védas , dans leurs mantras, c’est-à-dire dans la partie vraiment essentielle, n’ont pas subi , depuis près de trois mille ans , la moindre altération; les copies les plus diverses qu’on a pu s’en procurer ne présentent pas la plus légère variante , et le texte sacré, tel quel a fixé le travail de récension fait huit ou neuf siècles au moins avant notre ère, n'a pas varié d’une syllabe : curieux problème , dont l’archéologie indienne n’aura peut-être pas de sitôt la solution , mais qui mérite bien d’être signalé, et qui fait le plus grand honneur au peuple qui l’a rendu possible, sans d’ailleurs pouvoir, moins que qui que ce soit, le résoudre lui-même. J’ajoute que cette immutabilité du texte védique ne se montre pas seulement dans les transcriptions entières qui en ont été faites à profusion ; elles se retrouvent au même degré dans les citations partielles, qui sont innombrables et qui se répètent sous toutes les formes, dans toute espèce d’ouvrages.

Quand je parle de la chronologie doii Védas, je ne veux désigner que les parties les plus essentielles de ce vaste recueil. J’en exclus les Brâhmanas , bien que quelques-uns, selon toute apparence , soient antérieurs à la rédaction définitive ; j’en exclus , à plus forte raison , les Oupanishads,dont plusieurs sont d’une haute antiquité, sans doute, mais dont quelques-unes aussi descendent jusqu’à des temps très-modernes. Je n’entends fixer approximativement que l’époque du Rig-Véda et des parties originales de VAtharcana et du ladjour. II n’y a point à s oc-

cuper ni dos parties de ces deux derniers ouvrages, qui sont empruntées au Ritch , ni du Sdma- V éda tout entier , qui n'est qu’une répétition des autres. La question , circonscrite de cette manière, est encore assez intéressante pour provoquer les plus sérieux efforts; et l’antiquité de l'Inde, si célèbre, ne peut s’entendre qu’au sens où je l’entends ici et dans ces limites assez étroites. Les Védas ont été la source de toute la civilisation indienne ; et les dater, du moins comme on le peut à l’heure qu’il est , c'est dater l'origine de tout ce qui a suivi.

William Jones, se fondant sur la différence de langue qu’il remarquait entre les hymnes védiques et les lois de Macou , et accordant aux listes de Rishis données par quelques Oupanishads plus de confiance quelles n’en méritent peut-être , essayait d’assigner une époque aux Védas; et. avec l’impétuosité de génie qui le caractérise , il n'hésitait point à préciser les choses : il déclarait que le Yadjour-Véda avait été composé 1580 ans à peu près avant l’ère chrétienne (1).

Du témoignage trop peu sùr des Oupanishads, même quand William Jones l’interprétait, Colebrooke croyait pouvoir en appeler à l’astronomie; et voici comment il procédait dans sa recherche. A chacun des Védas est attaché un petit traité appelé Yotish , qui est un calendrier rituel , et qui fixe le moment des cérémonies diverses par l’apparition de certains astres qu’il désigne. Or, dans les deux Yotish du Ritch et du Yadjour, Colebrooke trouve un passage où est donnée la position des solstices relativement à deux constellations , et cette position ne peut avoir eu lieu que dans le xvie siècle avant notre ère. C’est

(1) Voir la préface et la traduction des Lois de Manou, OEuvres complètes de William Jones, t. VII , p 79.

là l’époque où le calendrier védique a été composé; et comme naturellement le Véda lui-même adù l’étre auparavant, on voit que Colebrooke arrivait au même résultat à peu près que William Jones , bien que par une toute autre voie (1).

Colebrooke confirmait ce premier passage du Yotish par une citation d’un auteur indien nommé Paràçara , qui rapportait une observation des colures des équinoxes; et cette observation, dont William Jones avait fait également usage, correspondait à l’année 1391 avant l’ère chrétienne (2). L’illustre indianiste en concluait encore que la compilation des Yédas, tels que nous les avons aujourd'hui, avait dù être faite au plus tard dans le xvr siècle avant Jésus-Christ. Enfin, remarquant qu’un des hymmes düRig-Véda, l’hymne à Pourcusha ( 5), était écrit dans le style des poèmes épiques , il en tirait cette conclusion qu’à l’époque de la compilation des Yédas , le sanscrit avait déjà changé les formes irrégulières et rudes du dialecte védique , pour ces formes polies et sonores qu’on trouve dans les grandes compositions mythologiques et dans les Poûranas (4).

Colebrooke , d’ailleurs , avec la jutesse d’esprit qu’on lui connaît , ne prenait ces assertions que pour des conjectures ; et il ne croyait pas qu’en cet obscur sujet on pût , même avec l’aide de textes aussi positifs , aller au-delà d’une simple probabilité.

Ces preuves de William Jones et de Colebrooke, bien qu’employées avec tant de réserve, et quoique admises

(1) Colebrooke, Essays , 1. I, p. 108.

(2) Colebrooke, Essays, t. 1 , p. 200.

(3. Voir plus haut, p. 111, la note 3.

(4) Colebrooke, Essays, t I, p. 309

par M. Wilson, le plus illustre et le doyen (tes indianistes, n’ont pas paru suffisantes ; et sans les combattre directement, ni discuter les passages allégués par eux, on a tenté des preuves différentes. M. Koth s’est borné à élever des doutes; et les monuments indiens d’astronomie lui ont semblé trop contestables pour qu’on pût s’y fier (1).

Par le même motif, sans doute , M. Albrecht Weber (2) rejette toutes les autorités indiennes; elles lui paraissent dénuées absolument de valeur, et il s’étonne qu’on ait jamais pu songer à bâtir quelque chose sur un terrain aussi ruineux. Il s’arrête donc uniqnement à l'étude des ouvrages védiques en eux-mêmes, au culte qu’ils renferment et aux indications géographiques qu’ils fournissent. A ce premier témoignage, il en joint un autre, celui de Mégasthène, qu’il regarde comme aussi grave. De celte série nouvelle de preuves, il tire seulement cette conclusion : que la littérature indienne nous a transmis les monuments écrits les plus anciens probablement de tous ceux que nous possédons , et que, dès le temps d’Alexandre, la presqu’île tout entière était convertie au brahmanisme. Voilà tout ce que veut affirmer M. Weber, et je ne le blâme pas de se tenir dans cette sage circonspection ; mais ces assertions, toutes modestes qu’elles paraissent, reportent l’antiquité des Védas au moins aussi haut que le faisaient Colebrooke et William Jones ; et M. Weber lui-même, qui , d’après le Rig-Véda , fait partir le peuple indien des frontières reculées du nord-ouest pour s’avancer au sud et à l’est, ne peut s’empêcher de s’écrier: « Quelle suite de siècles n’a-t-il pas fallu pour que celte « immense étendue de pays qu’habitaient des races sau-

(1) M. R. Roth, préface au Niroukla , p. 17.

(2) M. Albrecht Weber, Academische Forlesungen , p. 2.

« vagcs et puissantes, fut convertie à la religion des brah. « mânes 1»

Je concède à MM. Roth et Weber que les monuments de l’astronomie indienne sont encore trop peu connus, et probablement trop peu anciens, pour qu’on puisse les interroger avec sécurité et se fier à leurs réponses. Je concède que c’est aux Védas eux-mêmes qu’il faut s’adresser , et que c'est principalement par des investigations philologiques et littéraires qu’on peut espérer d’atteindre le but, et de savoir ce qu'on doit penser de l’antiquité de l’Inde. Mais je crois qu’à côté des Védas, il est des faits historiques de la plus haute importance , de la plus incontestable certitude et dont on n’a pas suffisamment tenu compte. Ces faits historiques sont de nature à jeter la lumière la plus certaine sur la question qui nous occupe, si l’on veut se contenter comme on le doit en pareille matière, de données approximatives. En effet, que veut-on savoir ici? Ce n’est pas apparamment en quelle année au juste tel hj mne de tel Véda a été composé? en quelle année naquit ou mourut tel Rishi , auteur de cet hymne? L’Inde ne pourra jamais nous satisfaire par cette exactitude minutieuse , à laquelle la Grèce elle-même ne nous a pas toujours accoutumés, et qu’on ne peut trouver que dans les annales chinoises ou chez quelques peuples.chrétiens. Mais ce qu’on veut savoir, c’est si l’Inde, en effet, a des droits à cette antiquité supérieure que tous ses voisins lui attribuent, qu’elle s'attribue elle-même, et qu’il est bien difficile de lui refuser quand on s’en tient à la tradition ; c’est de savoir si l’âge védique est antérieur à l’àge d’Homère, par exemple; et si, dans ce grand courant de l’histoire de l’humanité, l’Inde est plus près de la source que la Grèce, à laquelle elle a donné sa langue et sa mythologie.

J*: ne crois pas qu’à la question ainsi posée , la réponse puisse être douteuse ; et à ce point de vue , les dates assignées par William Jones et Colebrooke, loin de paraître exagérées, ne sont, on peut le dire, qu’un minimum. C’est ce que je tiens à prouver.

Les deux grands faits historiques que j'indiquais tout à l'heure sont l'expédition d’Alexandre et le bouddhisme , l’un étranger 5 l’Inde , l’autre tout indien , si ce n’est brahmanique. J’en parle dans l’ordre où on les a connus , et non pas dans l’ordre où ils se sont réellement succédé.

L’expédition du héros macédonien remonte à l’an 520 avant notre ère; et bien que le séjour des Grecs ait été fort rapide, le bruit des armes et de la conquête dans un pays absolument inconnu ne les a pas empêchés de nous transmettre une foule de renseignements curieux et trèsexacts , au milieu de fables dont on leur a fait trop de reproches. A l’exemple du chef ou même par ses ordres , plusieurs de ses lieutenants écrivirent des mémoires intéressants et détaillés sur ce qu’ils avaient fait et sur ce qu’ils avaient vu. Avant Mégasthène , qui n’alla qu’une trentaine d’années plus tard à la cour de Tchandragoupta, roi de Patalipoutra , cinq ou six autres écrivains plus ou moins dignes de foi avaient publié leurs ouvrages : Unésicrite , que Strabon a traité beaucoup trop sévèrement , Arislobule, Néarque , Clitarque, Ptolémée, etc. Il résulte .de toutes les dépositions de ces témoins que l’Inde, à cette époque , était tout à fait constituée , que les castes y étaient établies avec toutes leurs différences, comme nous le montre le code de Manou , et que les brahmanes , que Néarque déjà désigne par leur propre nom, sont alors les maîtres de la société qu’ils ont organisée et qu’ils dirigent. On peut même, je crois, reconnaître des bouddhistes dans les Sarmanai de Mégasthène et les Pramnai qui sont oppo-

sés aux brahmanes (1). Le mot de Sarmanai ou Germanai des Grecs est le mot sanscrit Çramana , qui signifie un ascète domptant ses passions et ses sens, et qui est devenu le titre spécial des sectateurs de Bouddha. S’il n’y avait que ce seul fait pour démontrer que le bouddhisme existait dans l’Inde (2) dès le temps d’Alexandre , j’avoue que cette preuve me paraîtrait insuffisante, comme elle l’a paru à tant d’autres; mais comme cette preuve est la moindre de toutes celles qu’on peut donner, je ne vois pas pourquoi l’on s’y est arrêté , et comment on a prétendu en tirer exclusivement des conséquences qu’on pouvait obtenir par des voies beaucoup plus certaines.

Ainsi, dès le temps d’Alexandre, l’Inde tout entière est brahmanique.

Mais les livres bouddhiques, que nous possédons comme nous possédons les védas, nous le démontrent bien mieux encore et d’une manière absolument irréfutable. Les détails de tout genre dans lesquels ils entrent sont si nombreux, si précis, qu’il n’y a plus de place au scepticisme même le plus résolu , et que devant cet amas de preuves , accumulées à une toute autre fin, il faut se rendre, à moins qu’on n’ait le parti pris de nier l’évidence même. Les livres bouddhiques du Népâl, découverts par M. Hodgson et traduits ou analysés par M. Eugène Burnouf (3), nous montrent la société indienne parvenue sous la direction des brahmanes, appuyés eux-mêmes sur les védas , à cet

(1) Strabon , liv. xv, p. 716.

(2) M. Albrecht Weber , Acad. Fortes, p. 27, n’a pas tenu assez de compte de faits attestés par les livres bouddhiques.

(3) Voir le grand ouvrage de M. Eugène Burnouf , Introduction à l’histoire du bouddhisme indien , et sa traduction du Lotus de la bonne foi.

état de corruption morale où une réforme est possible et où elle devient nécessaire. Ils nous montrent tous cette société avec ses gouvernements tels que devaient les trouver plus tard les compagnons d’Alexandre, avec ses vices tels qu’ils ont subsisté malgré la réforme de Bouddha , avec ses superstitions extravagantes , ses légendes , ses croyances, sa religion dès longtemps fixée et toute-puissante. La mort du Bouddha , le réformateur , est de deux siècles au moins antérieure à l’expédition d’Alexandre. Cette date , si importante pour l’histoire de l’Inde, et l’on peut ajouter pour l’histoire universelle , n’est pas encore fixée précisément. Deux peuples convertis l’un et l’autre au bouddhisme et très-fervents dans leur foi , autant qu’exacts dans leur chronologie , nous la donnent de deux façons différentes. Selon les Chinois , Bouddha serait mort en l'an 950 avant notre ère; selon les Singhalais dont les annales ne sont pas moins authentiques, il serait mort quatre cents ans plus tard, c’est-à-dire l’an 543. Je ne décide pas entre ces deux chiffres; et les difficultés d’une solution sont si grandes , les questions sont si nombreuses et si obscures, que les esprits les meilleurs et les plus savants ont hésité à se prononcer. Mais s’il est un fait acquis dans ces recherches délicates, c’est que le bouddhisme ne peut être postérieur à cette dernière indication , et qu’il est tout au moins du VIe siècle avant l’ère chrétienne (1).

Il n’est pas besoin , pour le point que nous voulons

(1) Voir l’article de M. Biot , Journal des Savants , avril 1865, sur le livre de M. E. Burnouf, Introduction à l’histoire du bouddhisme indien. M. Biot a fait constater par le savant M. Stanislas Julien que le plus ancien témoignage sur le bouddhisme qu’on trouve dans les annales chinoises , est de l’an 58 avant J.-C. , et que ce témoignage atteste l’existence du bouddhisme au nord de la Chine en l’an 120 avant notre ère.

éclaircir, d’une donnée ni plus précise ni plus ancienne; et nous pouvons sans la moindre incertitude remonter de l’expédition d’Alexandre à l’apparition du bouddhisme , deux cents ans au moins avant cette expédition.

Maintenant calculons ce qu’il a fallu de temps, ce qu’il a fallu desiècles pour que le brahmanisme se développât, pour qu’il conquît une domination absolue, pour qu’il tombât dans la corruption et la décadence , et pour qu’il provoquât enfin la grande réforme de Çâkyamouni, Entre les védas et le brahmanisme organisé et constitué comme nous le voyons dans les Lois de Manou, dans les livres canoniques du Népâl et de Ceylan , dans les fragments parvenus jusqu’à nous des mémoires composés par les lieutenants d’Alexandre , l’intervalle doit être nécessairement considérable. Il ne l’est pas moins , il l’est peut-être encore davantage entre le brahmanisme , tel qu’il apparaît dans tous ces monuments, et le bouddhisme, qui tenta de le réformer et qui fut vaincu par lui. Je ne voudrais pas exagérer les choses , ni faire des rapprochements inexacts ; mais quand je vois le temps qui s’est écoulé entre le mosaïsme et la venue du Christ, quand je compte les siècles qui séparent l’établissement des lois de Moïse et la prédication chrétienne , je ne puis croire qu’il se soit écoulé moins de temps , d’une part, entre les mantras du véda et la constitution souveraine du brahmanisme; et, d'autre part, entre le brahmanisme lui-même et la prédication du Bouddha. Par cette voie encore , et en nous tenant toujours dans de larges limites, on se trouve ramené aux calculs de William Jones et de Colebrooke (1).

(1) J’ai raisonné dans l’hypothèse de la date des Singhalais ; si l’on admettait la date des Chinois, la question de l’âge des Védas serai! , par cela seul, résolue dans les limites où nous la

Mais entre cette époque où le brahmanisme est dominateur incontesté et maître absolu , et cette autre époque où surgit une nouvelle croyance, se place un grand fait ou plutôt une grande doctrine , qui a fourni au bouddhisme lui-même et le fond de ses principes et ses arguments les plus puissants. William Jones, Colebrooke , Burnouf, M. Wilson, et je pourrais ajouter tous les indianistes, n’hésitent pas à reconnaître dans le bouddhisme, devenu plus tard une religion, un développement et une copie du sânkhya de Kapila. La ressemblance ne peut faire le moindre doute pour qui se donnera la peine d’étudier les deux doctrines : les bases de l’une et de l’autre sont identiques. Kapila se sépare des védas sans hostilité ; il n’attaque pas l’autorité de l’écriture sacrée, il la néglige, pour s’adresser à la science, en d’autres termes à la raison, seule capable, selon lui, d'assurer à l’homme le salut éternel Par la science et par la vertu , son inséparable compagne , l’homme peut conquérir la béatitude, c’est-à-dire s’affranchir à jamais de la loi fatale de la transmigration. Voilà la doctrine de Kapila , et c’est aussi la doctrine bouddhique elle-même. Seulement, comme le philosophe avait laissé planer une certaine obscurité sur l’état de l'âme dans cette vie immuable que lui procure la science, le Bouddha ajoute un nouveau principe à tous ceux qu’il emprunte ; etil déclare que par la science et la vertu l âmc de l’homme est éternellement anéantie. L’adoration et la recherche fanatique du néant est le dogme fondamental du bouddhisme. Kapila, tout athée qu'il peut être, avait reculé devant la hideur de cette croyance; Çâkyamouni la brave, ou plutôt il s’y complaît. Mais s’il ne l’a point dérobée à

posons; et si le Bouddha est du xe siècle avant l’ère chrétienne, les Védas seraient certainement antérieurs au xvic.

son maître , il lui a pris tout le reste. Ainsi entre le bouddhisme, apparaissant au plus tard dans le vie siècle avant notre ère, et le brahmanisme, dès longtemps en possession du pouvoir religieux , nous pouvons trouver comme une halte intermédiaire de l’esprit indien dans le système indépendant du sânkhya, que le bouddhisme suppose nécessairement, puisqu’il le reproduit, tout en en faisant une religion au lieu d’une école.

Dans la succession de ces trois doctrines, le brahmanisme, le sânkhya et le bouddhisme, il n’y a rien que de parfaitement naturel. Elle est conforme au cours habituel des choses. Des livres révélés donnent naissance à une religion qui en est tirée , et qui s’en inspire en les interprétant à son gré. Cette religion, d’ailleurs très-tolérante, voit surgir dans son sein une philosophie qui , tout en la respectant, se sépare d’elle et la quitte , parce qu’elle la trouve impuissante à satisfaire la raison de l’homme et à le sauver. Ce système de philosophie, longtemps étudié dans le silence et dans le recueillement, est apporté un jour sur la scène du monde par un hardi réformateur ; et il devient à son tour , et par les nécessités mêmes de son nouveau rôle, une religion qui contredit et qui tente de détruire celle d’où lui-même s’était peu à peu détaché. Mais ces mouvements de l’esprit humain sont partout bien lents ; ils le sont même peut-être plus encore dans l’Inde que partout ailleurs ; et cette étape de l’intelligence indienne , qu’on peut reconnaître dans le sânkhya après le brahmanisme , n’aura point certainement été rapide , pas plus que ne l’aura été cette seconde étape du sânkhya au bouddhisme.

Nous voilà donc , en faisant des pas assez sûrs et sans aucune hypothèse, arrivés de l’expédition d’Alexandre au bouddhisme , du bouddhisme au brahmanisme , que le

sânkhya recule déjà dans un passé bien éloigné. Il ne reste plus qu’un pas à franchir : c’est de savoir quels sont les rapports du brahmanisme lui-même au Véda d’où il se prétend sorti. Parvenus à ce point, l’horizon s’étend encore davantage , s’il est possible ; et l’intervalle qui sépare les Samhitâs des Védas et le brahmanisme , tel que nous le voyons dans les Brâhmanas et dans les Oupanishads, est peut-être plus grand encore que ceux que nous venons de parcourir. On a pu s’en convaincre par les citations que j’ai faites plus haut, et que j’ai tenu à multiplier, pour rendre la démonstration d’autant plus frappante : le monde brahmanique proprement dit n’apparaît pas dans les Mantras, et rien n’y révèle ni l’organisation sociale dont Manou et Yadjnyâvalkya ont tracé les lois, ni le dogme qui est devenu plus tard la base de la religion brahmanique, et même de la réforme essayée contre elle. Chose vraiment surprenante, et qu’on ne saurait trop approfondir ! les Védas ne disent pas un seul mot ni des castes ni de la transmigration. Sur ces deux points essentiels , ils gardent le plus profond silence ; et je ne crois pas trop hasarder en avançant que si les Védas n’ont rien dit des castes et de la transmigration, c’est que les castes n’existaient pas, et que le dogme de la transmigration n’avait pas encore imprégné de toutes parts l’esprit indien , comme il le fit plus tard et pour jamais. Mais j’ai tort quand je dis que les Samhitâs des Védas ne font aucune mention des castes. Un hymne , un seul hymne du Rig-Véda les nomme chacune par leur nom , et c’est le fameux soukta de Pourousha qu’ont traduit Colebrooke et Burnouf, sans oublier la traduction qu’en a donnée aussi M. Langlois (1).

(1) Colebrooke, t. I,p. 167; Burnouf, Bhdgavata Pourâna, l. I, p. 130; et M. Langlois, t. IV, p. 341. Voir aussi plus haut , pages 111 et 140. 10

Mais le style de cet hymne n’est pas du tout védique ; la langue est à peu près celle du sanscrit classique ; Colebrooke l’a constaté (1), et il n’est pas un seul juge compétent qui ne soit de son avis. Il ajoute avec raison que cet hymne a dù être composé à l’époque même où la compilation des Samhitâs a été faite, et qu’on Ta joint aux autres tout récent qu’il était. Ainsi , l’exemple unique qu’on pourrait alléguer ne saurait compter; et l’on peut affirmer d’une manière absolue que le Véda ne connaît point les castes. Je sais bien qu’on peut objecter que ce peut être là une simple omission; mais quand on trouve dans les Védas tant de détails de moindre importance sur la société indienne, au moment où elle les a produits, je ne puis concevoir, je l’avoue, qu’un fait aussi considérable leur ait échappé; et je pense plutôt que ce fait n’existait pas dans ce temps, , puisqu’ils n’en ont pas parlé. Les castes sont tout entières dans les Brâhmanas (2), comme elles sont dans les Oupanishads; et cette différence profonde doit servir à distinguer les uns et les autres des Samhitâs, et à mettre entre ces ouvrages un intervalle, qu’ont d’ailleurs creusé la langue et les idées. L’institution des castes, tout ancienne, toute durable qu’elle est, n’est pas absolument endémique à l’Inde ; les peuples Ariens , ancêtres de la nation indienne, nela connaissaient pas; et la réforme bouddhique prouve assez que les peuples mêmes qui ont adopté cette institution, ne la supportaient pas sans peine. Les Yédas remontent à une époque où elle était encore à naître ; ils étaient le livre sacré d'un peuple qui n'en avait pas fait la base de son organisation sociale.

(1) Colebrooke, Essays , t. I, p. 309. M. E. Buruouf à traduit cet hymne sans faire celte remarque.

(2) Voir surtout le septième et le huitième livre de l 'Ailaréya Bruhmana

(Juant au dogme de la transmigration , la question est plus claire encore, s’il se peut. Je ne crois pas qu'on trouve dans le Véda tout entier un seul passage qui môme y fasse la plus légère allusion. Or, quand on songe à la place que tient ce dogme dans la religion, dans la philosophie, en un mot, dans toute la vie intellectuelle de l’Inde, on doit conclure , comme pour les castes, que si les Védas l’ignorent , c’est que ce dogme n’avait point cours au temps des rishis, auteurs des hymnes réunis plus tard dans les Samhitâs.

Il résulte évidemment des considérations précédentes que les Védas répondent à un ordre de croyances et d’institutions qui n’est pas tout à fait celui du monde brahmanique ; et l’on a bien fait de créer un mot spécial pour représenter cet ensemble de civilisation qui a précédé la domination des brahmanes. Le védisme ou indouisme sera le premier degré de la civilisation indienne sur les bords de l’Indus et dans le Penjab ; le brahmanisme et le bouddhisme seront les deux degrés postérieurs, quand la société se sera organisée sous la direction des brahmanes qu’elle mettait à sa tête , et qu’elle essaiera de se réformer sous la main d’un savant et d’un sage. Le védisme ainsi compris se trouve donc s’enfoncer dans un lointain obscur où les traditions s'affaiblissent, il est vrai, mais où les Védas, mieux connus, et peut-être aussi les livres de Zoroastre , pourront jeter une grande et décisive lumière.

Ainsi les preuves historiques, comme les preuves tirées de l’astronomie, tendent à donner aux Samhitâs des Védas la plus haute antiquité. J’aborde maintenant un ordre de preuves tout à fait différent , et qui sera peut-être plus péremptoire encore : c’est à la philologie que je les demande.

Un fait absolument incontestable pour quiconque a

étudié le sanscrit , c’est que le dialecte des Védas est trèsdilTérent du sanscrit classique, qu’il est beaucoup moins formé , et qu’il doit y avoir entre ces deux développements d’une même langue un très-long intervalle de siècles. William Jones, qui était si bon juge en ces matières de philologie et dégoût à la fois, a dit ingénieusement qu’entre le sanscrit védique et le sanscrit classique , il n’y avait pas moins de distance qu’entre le latin de Numa et celui de Cicéron (1). Cette appréciation n’a rien d’exagéré; et les recherches qui sont venues après celles de William Jones, loin de restreindre l’intervalle, auraient plutôt pour résultat de l’agrandir encore. Ainsi que je l’ai déjà remarqué, on peut distinguer dans les Védas eux-mêmes des styles fort divers , et j’ajoute même des dialectes dont les formes et la grammaire ne sont pas absolument identiques (2). MM. Roth , Benfey et Weber ont constaté que dans les vers du Rig-Fcda et du Yadjoush , reproduits par le Sâma-Véda, les formes grammaticales sont souvent plus anciennes que dans les ouvrages mêmes auxquels le Sdman les dérobe. La copie porte un cachet d’antiquité beaucoup plus prononcé que l’original. Ce fait, très-singulier, s’explique assez aisément; et l’on peut penser, avec M. Roth , que le texte du Rig-Véda , quand le Sdman lui faisait ses emprunts, n’était pas encore arrêté, et qu’il ne subsistait que dans la tradition orale (5). Les besoins du culte que le Sàma-Véda devait satisfaire, ont exigé une

(1) William Jones, préface aux Lois de Manou , t. VII, p. 79, des OEuvres complètes.

(2) Voir plus haut, pages 3 h, 101, 112 et làO.

(3) M. Roth, Zur Litleratur, etc., p. 11; M. Benfey, préface du Sdma Vèda , p. 28; et M. Weber, Acad. Fortes. p. 8 et suie

première rédaction qui a dû soustraire tous les ritchas employés pour le sacrifice du Soma , aux changements que les autres ont successivement éprouvés. Ces ritchas spéciaux ont été dès lors fixés dans la Samhilâ du Sdman , tandis que les autres restaient exposés aux modifications qu’y pouvait apporter l’usage populaire qu’on en faisait. On peut supposer encore , avec M. Albrecht Weber, que ce ne sont pas tout à fait les mêmes familles ni les mêmes peuples qui ont conservé les ritchas du Sdman et ceux du Rig-Véda. La transmission , qui ne se faisait peut-être point à cette époque par l’écriture, a été plus fidèle dans les races des rishis qui avaient composé primitivement ces hymnes; elle l’a été moins dans les races qui ne faisaient que les répéter en les empruntant à leurs voisins. Quoi qu’il en soit de ces explications, assez plausibles et entre lesquelles il est permis de choisir, le fait qui reste certain , c’est qu’entre le Rig-Véda et le Sdma-Véda , qui en est extrait , on doit distinguer des époques différentes , et que la rédaction du Sdma-Véda , bien qu’il ne soit qu’une contre-épreuve, est, selon toute apparence, la plus ancienne.

Des différences analogues se remarquent entre l 'Atharvana et les autres Védas , le Ritch en particulier ; et , sans revenir sur des détails que j’ai donnés plus haut , il est constant que VAtharva-Véda est plus récent que les trois autres.

Il est donc possible de distinguer entre les Samhitâs elles-mêmes , des époques successives , et comme des degrés par lesquels passe la collection védique dans sa partie essentielle, pour arriver définitivement à l’état où nous la voyons. Le premier degré, ou plutôt le point de départ , c’est l’inspiration même des rishis. Emus par le spectacle de la nature , profondément pénétrés du sentiment reli-

gieux, bien qu’ils le démêlent et le comprennent encore assez peu , ils chantent ; et leurs chants , pleins de la plus sublime poésie et gardiens de toutes les traditions mythologiques, sont conservés oralement par le peuple qu’ils charment et qu’ils instruisent. Le Rig-Véda et YAtharva- Véda, dans la partie de leurs hymnes la plus ancienne , représentent cet état primitif. Le second degré , c’est l organisalion du culte. Pour la cérémonie sainte et pour tous les détails du sacrifice, il faut tirer des hymnes entiers certains vers qui répondent plus spécialement aux besoins liturgiques; il faut même joindre aux vers quelques morceaux de prose pour des formules indispensables, que la poésie n’avait pas pressenties, et qu’elle ne donnait pas. De là le Sâman et le Yadjoush , l’un complètement formé d’emprunts, l’autre emprunté partiellement; l’un tout en vers, l’autre moitié prose et moitié vers.

Mais, au bout d'un certain temps, deux nécessités se manifestèrent. D’un côté, la transmission orale, avec toutes les variations qu’elle rend possibles et qu’elle ne saurait éviter malgré le soin le plus sincère et le plus scrupuleux , était une garantie insuffisante pour la conservation des chants sacrés , qui peu à peu étaient devenus des chants divins; et, d’un autre côté , le sens religieux des cérémonies , le détail des pratiques , l'observation des rites, tendaient chaque jour à s’altérer et même à se perdre. Il fallut donc, presqu’à la fois, fixer le canon des livres révélés et en expliquer l’usage : de là le double travail des Samhitâs et des Brâhmanas. On fit des collections officielles des hymnes et des prières ; et l’on fixa d’une manière minutieuse et définitive toutes les phases du sacrifice , en les rapportant autant que possible aux vers des Mantras. Après les Mantras eux-mêmes, après les prières, les Brâhmanas sont, sans contredit, les parties

ies plus anciennes et les plus importantes de la collection védique tout entière. Comme l’a ditM. Weber, c’est dans les Brâhmanas , après le Véda, qu’on trouve toutes les origines, et celles du rituel , et celles de l’exégèse sacrée appliquée , soit aux mots mêmes du texte saint, soit à sa signification symbolique, et celles des légendes, et celles de la spéculation religieuse et philosophique (1). A ce titre, les Brùhtnanas ne méritent pas moins d’attention que les Mantras; et nous pouvons concevoir comment l’orthodoxie les a joints de très-bonne heure aux livres divins qu’ils expliquaient, et qui, sans eux , couraient le risque de devenir inintelligibles. 11 reste un assez grand nombre de Brâhmanas; mais il y en a bien davantage encore de perdus , si l’on en juge par les citations répandues dans une foule d’ouvrages. Peut-être sera-t-il possible d’en retrouver que nous ne connaissons pas encore. La rédaction de ces monuments est sans aucun douic fort ancienne ; mais si l’on trouve des nuances distinctes dans les Samhitâs, à plus forte raison doit-on s'attendre à en trouver dans les Brâhmanas. Us ont été composés pour des besoins différents ; et l’on comprend sans peine qu’ils doivent varier comme les Védas mêmes auxquels ils se rattachent. Le Rig-Vèda s’adresse plus spécialement au prêtre qui récite les Mantras, au hotri ; le S aman , au prêtre qui les chante, appelé oudgatri ; enfin le Yadjour, dans ses deux Samhitâs, au prêtre qui officie , à l’adhvaryou. Les Brâhmanas se modifient et se règlent en conséquence ; entre eux , il n’y a point d’uniformité ni d’ensemble. Parfois le Bràhmana n’a pas de rapport à la suite des hymnes, comme celui du Rig-Véda; parfois, au contraire, il suit pas à pas les vers et les formules de la Samhitâ, comme

1) M. Albrecht Weber, Acad, tories, p 11 et suiv.

celui des deux Yadjour-Védas , Blanc et Noir; et alors, il n’est guère qu’un commentaire du texte, dont il dissipe les ténèbres et constate l’authenticité.

A quelle époque peut-on faire remonter les Samhitâs et les Brâhmanas? ou en d’autres termes, à quelle époque ont été recueillis les hymnes, et a-t-on essayé de les expliquer en montrant leurs rapports au sacrifice? Cette question est aussi embarrassante et reste aussi indécise que la date de la composition même de ces chants et de ces formules sacrées. M. Albrecht Weber a trop précisé les choses en fixant au troisième siècle avant notre ère la rédaction du Yadjour-Féda- Blanc, par ce seul motif qu’il reconnaît dans les Madiandinoi de Mégasthène l’école mâdhyandina, qui a donné une récension spéciale de ce Véda (1). 11 se peut fort bien que ce soit chez les Madiandinoi qu’ait pris naissance l’école mâdhyandina; mais qui nous dit que cette école n’est pas de plusieurs siècles antérieurs au siècle où Mégasthène a parlé des Madiandinoi ? Il est dangereux dans un tel sujet, et sur des données aussi incomplètes , de prétendre à une complète exactitude. Je préfère m’en tenir à une autre opinion de M. Weber, et placer avec lui la rédaction des Brâhmanas à cette époque de transition où le védisme primitif disparaissait pour faire place au brahmanisme , moins grand peut-être, mais plus politique. Cette indication , j’en conviens, est bien vague; cependant elle reporte la date des Samhitâs et des Brâhmanas beaucoup plus haut que l’autre ; et je m’y fierais d’autant plus volontiers qu’elle s’accorde avec les conjectures de M. Roth , qui fait remonter le travail de la compilation au viie siècle, au moins, avant l’ère chrétienne (2).

(1) M. Albrecht Weber , Acad. Forles. p 11.

(2) M R Roth, Zur Litteralur , clc;, p 10

Loin que celte hypothèse soit entachée d'exagération, je crois qu elle est très-modérée ; et ce qui me porte à le penser , c'est l’immense élaboration d’exégèse et de philologie dont les Yédas ont été l’objet dès les temps les plus reculés. Le travail de Yyâsa , ou du premier compilateur , n’a consisté , à ce qu’il semble , qu’à rassembler en recueil les hymnes jusque-la isolés et récités arbitrairement. Mais ce travail ne suffît pas longtemps ; et si le nombre des hymnes réputés divins se trouvait désormais fixé , les interpolations , les altérations , surtout, restaient encore possibles ; et l'orthodoxie naissante s’attacha de toutes ses forces à les prévenir et à les empêcher. D’abord, tant que les hymnes n’avaient pas été réunis, ils étaient enseignés par le maître qui les transmettait à ses disciples en les leur apprenant (1). Mais une fois qu'ils furent rassemblés en corps, et ce grand résultat suppose évidemment l’usage de l’écriture, il se forma des écoles (çâkhâs) pour interpréter les livres saints, pour en noter la récitation , soit parlée, soit chantée, pour en déterminer le sens exact, pour en séparer les mots confondus par le sandhi , pour constater les noms des auteurs humains de ces hymnes, pour en fixer les divisions, en indiquer le rhythme, etc. En général, ces écoles ne se distinguaient entre elles que sur des points secondaires; et le canon des sacrées écritures restait identique pour toutes (2) avec une immutabilité presque parfaite. Mais elles se multiplièrent à tel point qu’il n’y en eut pas moins de onze cents (5) ,

(1) L’ensemble des Samhitâs et des Brâhmanas s’appelle la çroûti , c’est-à-dire la tradition que l’on a entendue, en opposition avec celle qu’on a pu lire et dont on se souvient , la çmriti.

(2) Voir plus haut, page 138.

(3) Colebrooke, Essaya , t. 1, p. lft

et leurs travaux s’étendirent aux Bràhmanasdont elles essayèrent des récensions diverses, ainsi que pour les Samhitâs. L’édition que M. Albrecht Weber a donnée de la Samhitâ du Yadjour-Véda-Blanc et du Çalapatka Brâlimana suffirait à le prouver. La rédaction de la Vâdjasaneyi est celle de l’école kânva ; la rédaction du Catapatha Brâhmana est celle de l’école mâdhyandina.

Ces labeurs incessants des écoles formèrent peu à peu dans le sein de l’exégèse certaines doctrines générales qui prirent de la consistance, et qui devinrent comme une partie de l’orthodoxie elle-même; elles fixaient définitivement les règles de la grammaire védique et de la métrique, l’accent des mots , leur sandhi , c’est-à-dire , les règles de leur union , leur prononciation , les divers padas ou manières de les couper en les séparant, etc. Toutes ces doctrines, d’abord éparses et controversées, ont été résumées plus tard dans des ouvrages parvenus jusqu’à nous, et qui ont dans l'Inde une sorte d’autorité canonique. On les appelle, du nom même de leur origine , Prâtiçâkhyasoûtrani , c’est-à-dire , Aphorismes résumés des diverses écoles. Colebrooke y avait fait allusion plutôt qu’il ne s’en était servi pour son fameux mémoire ; et c’est M. K. Roth qui, le premier de notre temps, a senti toute l’importance de ces ouvrages et les a signalés à l’attention des indianistes, qui jusque-là les avaient négligés (1). Chacune des Samhitâs a son prâtiçâkhyasoûtram. Il n’y a que celle du Sâma-Véda qui en manque , sans doute parce que ce Véda n’est qu’un emprunt, et que toutes les explications qu’il peut exiger avaient été déjà données à l’occasion des trois autres.

(1) M. Roth , Zur Lilleratur, de., p. là et 53; et dans sa préface au Nighantou , p. à2.

A quelle époque remontent les prâtiçâkhyasoûtrani ? M. Roth les place dans le vic siècle à peu près avant notre ère, parce qu’il les trouve cités dans Pânini etYâska, l’auteur du Nighantou et du Niroukta, antérieur à Pânini lui-mème, qui vivait en l’an 350 avant Jésus-Christ (1). Une preuve d’un autre ordre , qui pourrait faire reculer plus haut encore le prâtiçâkhyasoûtram du Rig-Véda en particulier, c’est qu’il cite des vers de ce Véda que nous n’avons plus dans notre rédaction (2). 11 est donc probable qu’il a été composé avant la récension définitive , et que cette récension , comme nous l’avons vu, serait du vme ou du IXe siècle avant l’ère chrétienne. Ce qu’il y a de certain , c’est que les prâtisâkhyasoùtrani supposent euxmêmes tous les travaux qui les ont rendus possibles. Ils citent nommément trente-six grammairiens antérieurs, sur lesquels ils s’appuient ou qu’ils réfutent ; ils citent aussi des écoles entières , pour les suivre ou pour les combattre. Jusqu’à présent , aucun de ces ouvrages n’a été publié , malgré l’intérêt qu’ils offrent, et malgré l’utilité dont ils seraient pour l’interprétation du Veda. Mais M. Roth, qui serait si bien placé pour nous les faire connaître , puisque c’est lui qui les a découverts , a donné les deux petits traites du Nighantou et du Niroukta , qui peuvent à certains égards, en tenir lieu jusqu’à nouvel ordre, et qui nous reportent également à des temps très-reculés dans l’exégèse indienne.

Le grammairien Yâska, qui florissait au Ve siècle avant l’ère chrétienne, est l’auteur du Niroukta , commentaire

(1) M. Roth, Zur Litleralur, p. 16 et 20. M. Albrecht Weber conteste ces dates que soutient M. Bothling, l’éditeur de Pânini , Acad. Fortes, p.201.

(2) Idem, préface au Nighantou , p. hh.

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du Nighantou, dont il est peut-être aussi l’auteur. Le Nighantou e st un dictionnaire védique, ou plus exactement un dictionnaire de la Samhitâ du Rig-Véda; mais il ne renferme pas tous les mots de la Samhitâ ; il ne donne que des mots d’une certaine classe et d’une même famille en quelque sorte, les plus obscurs et les moins usités dans le sanscrit ordinaire ; c’est un catalogue de synonymes pour les noms divers des dieux , de la terre , de l’air et du ciel. Il n’est pas rangé par ordre alphabétique. Il est divisé en cinq lectures de longueur inégale; et à la fin de chaque section , Yâska prend le soin d’indiquer exactement le nombre de mots qu'elle renferme, sans doute pour éviter les interpolations , à l’exemple des Samhitâs elles-mêmes. L’ensemble du Nighantou n’a pas plus d’une trentaine de pages.

Le Niroukta, qui le commente, en citant les textes védiques qu’il explique, est encore très-peu considérable, quoiqu'il le soit cinq ou six fois plus que lui. Il est divisé en quatorze lectures , qui se répartissent en trois sections principales. Le Niroukta, comme les prâtiçâkhyasoûtrani , nomment quelques-uns des grammairiens qui l’ont précédé ; et leur nombre ne s’élève pas à moins de 17. L’une de ces citations, rapportée par M. Roth (1), prouve que la polémique entre les çâkhàs ou écoles védiques, allait assez loin, et que, dès cette époque, les esprits se donnaient toute carrière même contre le livre divin. Un grammairien réfuté par Yâska , et nommé Kaoutsa , prétendait que les Védas renfermaient beaucoup de passages absolument inintelligibles et absurdes, que la grammaire ne pouvait expliquer non plus que la raison. Kaoutsa , qui

(1) M. R Roth, Zut Littérature etc.,p. 21.

traitail si mal l’écriture sainte, ne se montrait pas plus favorable pour ses commentaires ; et il rejetait avec un égal dédain les explications données par les Brâhmanas, non moins obscurs et non moins faux que ce qu’ils essayaient d’éclaircir. Je crois que les lecteurs européens seront souvent de l’avis de Kaoutsa ; mais cette protestation du bon sens n’est-elle pas bien remarquable? et n’atteste-t-elle pas tout à la fois et la superstition aveugle quelle combat, et la tolérance qui lui permet de se produire? Autant qu’on en peut juger, le temps de Kaoutsa correspond à peu près à celui de Kapila, le fondateur du Sânkliya, non moins indépendant en face de l’Ecriture , s’il est un peu plus respectueux envers elle.

Ainsi voilà , dès le vie ou le VIIe siècle avant notre ère , des travaux considérables de grammaire, qui ont succédé à des travaux non moins considérables de liturgie et de symbolique religieuse. Or, comme la philologie n’étudie apparemment que ce que ne comprend plus le vulgaire, on peut conclure que dès ce temps le Véda, sous sa forme propre, n’est plus communément intelligible, et qu’il faut les efforts de la science la plus attentive et la plus éclairée pour en démêler et en conserver le sens vrai. On en est déjà réduit à faire des recueils de mots qu'on n’entend plus. A quelle époque inaccessible remontent donc les Védas euxmêmes? Quand donc vivaient ces grands rishis qui nous ont laissé les hymnes composés par eux , et qui nous parlent eux-mêmes de ces autres rishis bien plus anciens encore qui les ont précédés, et dont les chants primitifs ont inspiré les leurs ?

Je ne prétends paspénétrer plus avant dans ces obscurités où les rishis eux-mêmes n’osèrent pas s'avancer; mais , en réunissant tous les témoignages de l’astronomie , de l’histoire , de la philologie et même de la poésie sainte , je me

dis que si William Jones et Colebrooke n’ont fait que des conjectures, ils ont du moins deviné assez juste, et que la date assignée par eux à la composition des hymnes védiques, si elle pèche, ne pèche pas par excès.

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