DE LA RELIGION ET DE LA POÉSIE DES VÉDAS
Maintenant que l’on connaît les Védas dans leur grandeur et dans leur faiblesse, maintenant que l’on sait qu’ils doivent compter parmi les plus anciens monuments écrits de cette civilisation qui , partie des plateaux de la haute Asie, est arrivée jusqu’à nous à travers tant de vicissitudes , on peut se demander quelle est la valeur de ces monuments. Quelle place doivent-ils tenir dans les annales de l’esprit humain ? Que lui ont-ils donné et que lui gardent-ils encore?
Mais , je le répète, quand je parle des Védas, je ne parle que des Samhitâs proprement dites ; je laisse de côté les Oupanishads, toutes curieuses qu’elles sont, et les Brâhmanas, tout anciens, tout sacrés qu’ils peuvent être aux yeux de l’orthodoxie.
J’ai rendu justice, comme on l’a vu, à la poésie védique et aux beautés d’un certain ordre qu’elle renferme ; elles m’ont paru , dans leur genre , valoir tout ce qui a été fait d’analogue par les autres peuples. J’ai ajouté que l’habileté du rhythme était poussée aussi loin qu elle peut l’être, et que les vers de certains hymnes n’avaient d’égaux sous ce rapport que ceux de Pindare , d’Eschyle , de Sophocle ou d’Horace. Je n’ai donc pas ménagé l’éloge ; mais je ne voudrais point non plus cacher les défauts, et je les signalerai avec autant de franchise et d’impartialité.
Le premier , c’est la monotonie ; mais j’y insiste peu ,
et l’on sent bien pourquoi. Les rishis qui ont composé ces chants divins n’ont jamais pensé qu'un jour leurs inspirations seraient recueillies en corps d’ouvrages; leur enthousiasme leur a soufflé un à un ces transports grandioses et naïfs ; ils y ont obéi dans toute la sincérité d’une émotion qu’ils ne calculaient point en vue de la postérité. En face de la nature et du spectacle qui les frappe d’admiration, sous l’empire des traditions religieuses qu’ils subissent, tout en les fondant parfois eux-mêmes , leur lyre ne change point d’accent; elle n’a qu’une seule corde, parce qu’un sentiment unique les anime; mais cette uniformité, qui nous fatigue et qui nous repousse , aux yeux d’un juge équitable serait plutôt un mérite. 11 s’est trouvé des centaines de poètes, pendant une longue suite de générations, pour répéter toujours sur le même ton , sans que leur voix baissât ou s’obscurcît, les croyances de tout un peuple innombrable. Us ont varié à l’infini, sans se communiquer ni s’entendre, les formes d’une seule et même idée , née sans doute avant eux , qu’ils ont agrandie en la fixant, et qu’ils devaient rendre éternelle.
Je comprends donc cette monotonie des hymnes védiques ; et plus indulgent, je suppose , que bien des lecteurs européens, je serais presque tenté d’en faire un éloge pour les rishis indiens.
Mais à cette poésie, malgré ses beautés éclatantes, il manque quelque chose de plus rare : c’est la vraie beauté. Je ne joue pas sur les mots , et je tiens à me faire bien comprendre. Il peut y avoir dans une œuvre de trèsgrandes beautés de détail , sans que cette œuvre soit réellement belle. Ce qui fait la vraie beauté, c’est l’accord et la juste proportion de toutes les parties; c’est l'unité de l’ensemble qui en est la première et suprême loi. Sans cette unité, l’œuvre est imparfaite; et, malgré tous ses
mérites partiels , elle ne peut remporter ce prix inestimable de la beauté, si rarement trouvée, même par les plus grands artistes , que le peuple grec a sentie à toutes les époques de son existence, et que l’Inde n’a jamais connue. L’arrêt est sévère , sans doute; mais je le crois juste. Que l’on prenne les uns après les autres tous les hymnes , et qu’on m’en montre un seul où cette loi de l’unité ait été comprise et observée. Parmi ceux que j'ai cités en les choisissant, il n’en est pas un qui puisse résister à cette épreuve ; les plus beaux , dans ce choix même, paraîtront encore défectueux, si on les juge à ce point de vue, qui est le vrai, parce qu’il est le plus élevé. Pour ma part, je ne puis faire la moindre exception. Pas un seul de ces hymnes n'atteste le sentiment réel de la composition. Je ne demande pas aux rishis de travailler comme des rhéteurs de profession , bien que la perfection consommée de leurs rhythmes révèle une longue et savante étude ; mais je m’étonne que, même en s’abandonnant à leur enthousiasme, ils n’aient jamais rencontré cette forme achevée et complète de composition , sans laquelle toute œuvre d’esprit court risque de ne pas atteindre son but et de rester impuissante. L’harmonie du vers est beaucoup, je le reconnais; mais elle est bien moins essentielle encore que cette harmonie de la pensée qui donne aux choses qu’elle exprime , la liaison et le juste développement qu’elles doivent avoir pour produire tout l’effet qu’on en désire. Sans cet équilibre profond, dont les règles apprennent à sentir la valeur, mais que les grands poètes ont trouvé sans les règles, l'œuvre est manquée; et elle n’olîre tout au plus que des fragments magnifiques.
Cette critique , à laquelle j’attache la plus grande importance , tomberait d’elle-même , si tous ces hymnes n’étaient, en réalité, que des fragments comme ceux du
Sûma-Véda et du Yadjoush ; mais on a pu se convaincre, par mes citations mêmes, que les hymnes du Rig-Véda ont la prétention d’être des œuvres entières et complètes. S’ils n’en sont pas, du moins à mon sens, c’est qu’ils y ont échoué. La tentative a été faite, mais elle n’a point réussi.
Du reste , cette absence de composition , ou plutôt cette impuissance à composer, n’est pas un défaut spécial aux rishis, auteurs des hymnes; aux brahmanes, auteurs des Brâhmanas et des Oupanishads; c’est le défaut général et incurable du génie indien , sous quelque aspect qu’on le considère. Ce n’est que très-tard , et pour les besoins de l’enseignement dans le sein de l’école , que l'on est arriva à produire des œuvres régulières, fort utiles sans doute, mais qui ne comptent pas dans le grand héritage intellectuel qu’il a transmis au monde. Ce défaut si grave, qui nous frappe dans les hymnes du Rig-Véda , se reproduit d'une façon peut-être encore plus fâcheuse dans le Râmâyana et dans le Mahâbhârata , les deux grands poèmes épiques, qu’on a voulu quelquefois comparer si vainement à l’Iliade et à l’Odyssée. Il est poussé bien plus loin encore dans les Pourânas, ces Yédas du peuple. En un mot, il éclate et nous choque dans toutes les œuvres indiennes, quelles qu’elles soient. Elles en sont toutes entachées à un degré moindre ou plus grand; mais il n’en est pas une qui en soit exempte. Le Bouddhisme, qui devait apporter la réforme, est descendu plus bas encore: et rien n’égale la diffusion , la fadeur, le dégoût des œuvres bouddhiques ; les vices qui déparaient l’esprit indien dès sen berceau ont été accrus par le prétendu réformateur dans une proportion aussi monstrueuse que peut l’être sa doctrine elle-même. Nulle part l’axiome de Boileau n’eut une application ni plus vraie ni plus large. L’Inde n’a jamais su écrire , parce qu’elle n’a jamais su se borner.
C’est la aussi , je crois , ce qui fait que l’art ne s’y est pas développé. L’Inde n’a ni sculpture, ni architecture , ni peinture ; elle n’a pas davantage de musique , ou du moins les œuvres quelle a produites en ces genres divers ne méritent pas les regards ni la critique de l’histoire. Dans la sculpture, destinée à représenter des formes que la nature nous offre si souvent avec la perfection qui brille en elle , le défaut de composition est bien plus saillant que dans tout autre art. C’est là surtout que règne souverainement la loi de l’unité, et si quelques parties de l’œuvre n’ont pas de justes proportions avec l’ensemble , notre œil y est instinctivement blessé, comme notre oreille l’est dans un chant par une note fausse. On en peut dire autant de la peinture, et à un autre point de vue, de l’architecture et même de la musique. L’Inde n’a rien pu faire de grand dans l’art, par la même raison qui rend les plus beaux hymnes du Rig-Véda encore si incomplets. C’est que la science, ou si l’on veut, l’heureux don de la composition , tient aux facultés les plus hautes de l’intelligence; et ces facultés-là, le génie indien, si bien doué à tant d’autres égards , ne les a jamais eues.
Un autre défaut de la poésie védique , c’est la subtilité. Enfermée dans un cercle d’idées assez étroit, occupée presque tout entière à célébrer trois ou quatre dieux principaux, elle s’est épuisée en raffinements trop souvent de mauvais goût pour varier un thème qui ne changeait pas. On peut voir tout ce que la description du Feu sacré a fourni d’allégories, d’images , d’expressions fausses à la verve intarissable des rishis. Les moindres détails que l’œil le plus attentif peut observer dans le jeu naturel de la flamme, quand le vent l’anime, ont été mille fois analysés par eux, et les métaphores qu’ils en ont tirées, entées les unes sur les autres, ont fini par devenir de vérila-
blés énigmes , d’autant plus respectées peut-être qu’elles étaient plus obscures, mais qui sont à peu près indéchiffrables. Ce n’est pas nous seulement qui nous égarons dans ces ténèbres sans fin. La religion brâhmaniquc ellemême a senti le besoin d’y porter la lumière ; et de cet amas inextricable d'allusions mythologiques , qui étouffent le sens réel du Rig-Véda , elle a extrait le Sâman , dont les chants n’ont conservé des hymnes primitifs que ce qu'ils ont de plus clair et de plus directement applicable à la cérémonie sainte.
On peut encore reprocher à la poésie védique le caractère étrange, indéterminé, fantastique, de la mythologie indienne. Sans doute les rishis ont reçu des peuples auxquels ils s’adressaient des traditions toutes faites, qui se perdaient dans l'origine des temps , et qui étaient trop saintes pour qu’on pût les altérer; mais comme ce sont les rishis qui par leurs hymnes ont donné une forme à ces traditions, flottantes jusque-là dans la mémoire du vulgaire, et qui les ont immortalisées , ils auraient pu mieux choisir , et , si un goût plus sûr les eût guidés , il est beaucoup de ces traditions qu’ils auraient laissé périr , parce qu’elles ne valaient pas la peine d’être consacrées. Homère, grâce à son propre génie , a plus fait pour la Grèce , dans des poèmes qui n’étaient pas religieux , que les rishis n’ont fait pour l’Inde dans leurs chants révélés par Brahma lui-même. Ils n’ont pas su donner à leurs dieux, qu’ils façonnaient tout au moins, s'ils ne les créaient pas, une physionomie assez distincte, assez arrêtée, assez humaine, pour que leur propre inspiration pût s’y prendre comme à des êtres réels. Us ont beaucoup trop cédé à la superstition populaire ; et par un juste retour, cette faiblesse, dont ils pouvaient cependant avoir conscience, a dégradé leur poésie. Que de choses gracieuses, délicates et profon-
dos môme, la mythologie, épurée par les poêles grecs, ne leur a-t-elle pas fournies! Les rishis au contraire n’ont rien tiré de la leur qui puisse la recommander et la faire vivre dans les souvenirs de l’humanité. Ces dieux , qu’invente une imagination déréglée et trop souvent en délire , dont elle multiplie, sans la moindre vraisemblance, les aventures les plus bizarres et les plus impossibles , sont trop loin de l'homme pour l’inspirer; ils lui ressemblent trop peu pour provoquer son amour ni même son respect ; et le lointain insaisissable dans lequel on les relègue , n’en augmente ni la majesté ni môme la puissance.
La mythologie indienne, bien qu’elle soit la source de la mythologie grecque, lui est très -inférieure ; et la fille a été , en ceci comme en tant d’autres choses, cent fois plus belle que sa mère.
Non pas que je croie que la mythologie grecque fût capable de créer un culte bien sérieux , ni qu’elle s’adressât bien intimement à l'âme humaine; mais du moins, à côté de ces divinités où elle personnifiait les forces toutes puissantes et matérielles de la nature, elle en imaginait d’autres qui représentaient les facultés morales de l’homme les plus nobles et les plus fécondes. Saturne, Jupiter, Neptune, Thétis ne lui ont point fait oublier Minerve, Apollon , les Muses et leur cortège aimable. Le génie indien qui , selon toute apparence , songea le premier à personnifier les forces naturelles, s’est arrêté à moitié chemin dans cette voie. Frappé des phénomènes et des puissances extérieures, il n’a pas su voir dans l’homme lui -môme des puissances bien autrement belles et bien autrement adorables. Obéissant à une sorte d’instinct puéril, il n’a compris et admiré que le dehors; et il a méconnu l’intelligence , comme si elle aussi ne faisait pas partie des merveilles et des grandeurs de la nature. De là , je ne crains
pas de l'affirmer , les conséquences les plus graves et les plus désastreuses pour toutes les destinées intellectuelles et morales du peuple indien. La religion brahmanique n'a pu se relever de cette première chute , et les efforts qu'elle a faits plus tard pour tenter une nouvelle voie n'ont pu que la plonger encore davantage dans l’abîme. C’est à la poésie des rishis que je rapporte les germes du mal que rien n’a pu guérir , et que très-probablement rien ne guérira jamais. Tandis que d’Homère et de la mythologie grecque sortaient, après cinq ou six siècles, Socrate et Platon , il n’est sorti des hymnes védiques que le brahmanisme et Kapila, suivis de la doctrine bouddhique; et tandis que l’esprit indien n’a jamais connu la morale proprement dite, tout métaphysicien qu’il est, la Grèce a produit cette morale admirable à laquelle le christianisme est venu donner la sanction même de Dieu.
Un dernier reproche que j’adresserai à la poésie des Védas , c’est précisément ce qu’on loue parfois en elle , d’avoir essayé de faire de la métaphysique. Cet exemple a été fatal, et comme il a été très-suivi, il en est résulté que dans l’Inde la métaphysique et la poésie se sont trop souvent confondues, au grand détriment de toutes deux. Dans des hymnes faits uniquement pour célébrer les dieux, on traite des questions qui demandent des formes tout autres que celles de la poésie, de la réflexion au lieu de l’enthousiasme, les études et les analyses les plus profondes au lieu de l'inspiration; et l’on s’accoutume à mêler ainsi les choses les plus diverses et à les obscurcir l’une par l'autre. 11 est vrai qu’on arrive plus tard à produire la Bhâgavad-Guitâ; mais la Bhâgavad-Guîlâ , toute grande qu’elle peut être , n’est encore qu’une erreur; et si, au moment d’une bataille, un héros peut, dans un poème épique, exprimer quelques pensées douloureuses
sur l’instabilité des choses humaines , il est insensé qu’il choisisse ce moment pour exposer tout un système de métaphysique; il est bien moins raisonnable encore qu’un épisode de ce genre se développe en treize ou quatorze cents vers , môme dans une preuve gigantesque , comme le Mahâbhàrata , qui en compte deux cent mille. Je ne crois pas que la philosophie gagne beaucoup à cette singulière digression. Je crois que la poésie y gagne bien moins encore. Elle sort de son domaine , et ses pas sont bien peu sûrs dans celui où elle entre par une usurpation que ses inspirations les plus hautes ne justifient pas. Si le poète veut devenir métaphysicien , qu’il prenne le langage de la métaphysique. Ce langage est plus difficile encore qne celui des vers ; ou si c’est par impuissance qu’il a recours à la forme de la poésie , alors il mérite assez peu que le genre humain l’écoute et le suive. Je trouve Homère bien plus sage et bien plus poétique à la fois , quand trois ou quatre vers lui suffisent dans le dialogue de Glaucus et de Diomède pour exprimer un sentiment à peu près pareil à celui d’Ardjouna (Iliade, chant Vf, vers 14G et suivants). La muse grecque , dans sa réserve, a compris ce qu’exigeait le goût; et elle s’est bien gardée de se perdre dans une dissertation. Elle a connu les vraies limites de la poésie, et ne les a pas franchies.
Je ne sais si c’est ce fâcheux mélange de la poésie et de la métaphysique , qui a empêché cette dernière science de prendre jamais dans l’Inde la forme qui lui appartient en propre ; mais il est certain qu’elle n'a jamais su l’atteindre. Elle l’a toujours manquée , soit dans le brahmanisme, soit dans le bouddhisme , quoique le génie indien , incessamment préoccupé des plus grands problèmes qui sollicitent l'intelligence humaine , soit essentiellement métaphysique. Il a produit les Oupanishads, dont quelques-unes
sont bien belles ; mais il est toujours resté dans une sorte d’enfance, et il n’a jamais accompli ces œuvres vraiment viriles qui , dans la Grèce , se sont appelées la Théorie des Idées, ou la Métaphysique d’Aristote.
De la poésie des Yédas, je passe à la religion qu’ils ont fondée , et dont ils renferment tous les germes , si ce n’est encore tous les développements.
La religion , telle qu’elle se présente dans les Samhitâs , n'est pas autre chose que le culte de la nature : le feu , le ciel , l’air, le soleil , l’eau, la terre, l’aurore, les rivières, sont les divinités qu’on invoque le plus ordinairement. On divinise même les instruments du sacrifice , et toute une partie du Rig-Véda est consacrée au Soma, c’est-à-dire à la liqueur qu’on extrait du jus des plantes saintes pressées dans le mortier symbolique , et dont on fait des libations aux dieux. En général, les hymnes ne vont pas audelà , et la piété ardente et sincère qu’ils attestent n’a pas pu s’élever à des notions plus hautes. L’homme se prosterne devant ces puissances dont il a senti mille fois les effets bienfaisants ou terribles, et tout ce qu’il semble leur demander c’est de le laisser vivre. Ce qu'il attend d'elle , avant tout , c'est l’abondance des fruits destinés à le nour rir ; et cette préoccupation toute matérielle est à peu près la seule qui se trahisse dans ces prières , dont la forme est parfois sublime , mais dont la pensée reste au fond toujours la même, étroite et intéressée. L’homme s’ignore si complètement lui-même , qu’il ne paraît pas se douter qu’il vaut mieux à lui seul que toute celte nature devant laquelle il s’anéantit. Il n’a point conscience de ce qu'il est , et il ne cherche point à se connaitre. Sa valeur morale tout entière lui échappe; il ne la sent pas , et elle ne lui inspire ni dignité , ni courage. Sous le coup des besoins qui assiègent son corps, et qui se renouvellent sans
cesse , il songe exclusivement à les satisfaire ; et ses prières ont quelque chose d’humble et de bas comme celles d’un esclave affamé. C'est la crainte qui le lui dicte ; et même quand il exprime sa juste reconnaissance, sa voix paraît trembler encore de terreur.
L'idée qu’il se fait alors des dieux n’est guère plus relevée que celle qu’il se fait de lui-même. 11 se les représente animés des mêmes passions que lui , obéissant aux mêmes instincts, accessibles aux mêmes convoitises. Les dieux du Véda ne pensent qu’à tuer leurs ennemis, et à se jeter sur les offrandes que les hommes leur apprêtent. Ils viennent dévorer les mets qu’on leur a préparés , et boire à longs traits la liqueur sainte. Le prêtre les invite, par des supplications répétées , à se rendre au festin disposé pour eux; et la faveur la plus signalée qu’il en espère, c’est qu’ils accepteront l’invitation qu’il leur adresse. C’est comme un échange de bons offices et un commerce. L’homme nourrit les dieux pour être à son tour nourri par la richesse qu’ils lui envoient. Ils descendent à la table du mortel opulent qui les invoque; et ils paient , par leur protection , sa réception hospitalière plutôt qu’ils ne récompensent sa piété. Quant à la vertu , il en est à peine question de loin à loin ; et nul parmi les hommes ni parmi les dieux n’en parait connaître le prix et la toute-puissante efficacité. La piété se réduit à des offrandes , à des présents , que plus tard la cupidité des Brahmanes saura partager avec les dieux ; mais la pureté de l’âme, les mérites et les trésors du cœur, les adorations désintéressées de l’intelligence , ne sont pas des holocaustes qu’on puisse offrir à ces divinités, qui ne les comprendraient pas.
II n’y a donc entre les dieux et l’homme aucun lien moral , et l’on peut dire que la seule base véritable de la religion a été presque complètement ignorée des rishis. Quel-
quefois ils semblent l’avoir entrevue, et 1 on dirait qu ils vont quitter les sentiers où ils s'égarent pour prendre une voie meilleure et plus haute. Mais ce ne sont que des lueurs passagères, et les ténèbres dans lesquelles ils retombent n’en deviennent que plus épaisses. Ce qui leur manque, c’est de connaître la vraie grandeur de l’homme, et par suite ils ignorent la vraie grandeur de Dieu. La personnalité humaine avec ses plus nobles attributs est etfacée ; la personnalité divine restera tout aussi obscure, et le Dieu unique que , par hasard , ils sembleront adorer . ne sera réellement que cette âme du monde , cet esprit universel des choses devant qui l’homme, pénétré de toute sa faiblesse , peut bien s’agenouiller; mais dont il ne peut ni révérer ni aimer les impénétrables desseins, puisqu’ils ne s’étendent pas jusqu’à lui.
De la religion ainsi conçue sont sorties deux conséquences fatales qui, de tout temps, ont pesé sur l’Inde, et qui, probablement , ne cesseront jamais de peser sur elle. C’est d’abord l’asservissement politique. Dans çcs immenses contrées , pendant des siècles innombrables, chez des peuples intelligents et doux, au milieu d’une civilisation très-avancée, la liberté n’a pas jeté un seu éclair, et il est douteux que jamais elle y brille , même sous les auspices et les provocations d’une civilisation meilleure. C’est ensuite la superstition , que le temps n’a fait qu’accroître, loin de la diminuer, et qui, de degrés en degrés , est descendue jusqu’au plus incurable abrutissement. Quand l’homme, dans ses croyances les plus chères, méconnaît à ce point sa propre nature et ses rapports au Créateur, il est tout simple qu’il méconnaisse de même les rapports qui doivent l’unir à ses semblables; il ne respecte, ni en lui ni dans les autres une personne morale qu’il n’a jamais comprise; et il est prêt à la livrer aux
despotes de ce monde comme il la livre aux dieux implacables qu’il s’est forgés. La religion n’a pas tenu compte de la dignité humaine ; la société la foulera également aux pieds; et plus tard, elle viendra sanctionner de tout son pouvoir le régime des castes , que trois mille ans de durée n’ont pu ni ébranler, ni perfectienner. D’une autre part, comme on a tout donné dans le culte divin à l’intérêt et à la peur, de ces deux sentiments , aidés par une imagination féconde et puissante , le vulgaire tirera les idées les plus basses et les plus extravagantes. Herder ne veut pas qu’on attribue aux brahmanes ce vice déplorable de l’esprit indien ; dans la haute estime qu’il a conçue pour leur sagesse, sur la foi de l’antiquité, il les exalte et craint de les accuser d’une faute aussi grave (1). Ce sont eux cependant qui sont les vrais coupables ; ils pouvaient étouffer dans l’origine les germes mauvais que leur transmettaient les Védas, et ils en pouvaient emprunter une doctrine plus sensée et plus sainte. Dans les hymnes, même dans ceux de l’Atharvana, la superstition est peu développée encore et il eût été facile d’en empêcher le progrès, en s’appuyant sur d’autres croyances qu’on trouvait à côté d’elle dans la poésie védique. Mais les brahmanes ont partagé les erreurs populaires au lieu de les prévenir. Dans la poésie des rishis, ils ont choisi ce qu’elle renfermait de moins sage et de moins bon , et ils ont laissé périr les étincelles assez nombreuses qui les auraient conduits à une lumière plus pure.
J’ai déjà fait remarquer plus haut que le dogme de la transmigration ne se trouve pas dans les Védas ; il serait donc injuste de leur reprocher la désastreuse influence
(1) Herder, Idées sur la philosophie de V histoire, traduction française de M Ed Quinel , t. II, p. 326.
que ce dogme monstrueux a exercée sur les peuples de l’Inde. Ce sont les brahmanes qui l’ont inventé par une interprétation exagérée et fausse des livres saints; et aux yeux de l’humanité, ils doivent être seuls responsables de tout le mal qu’il a fait et qu’il fait encore, propagé par le bouddhisme, qui l’aggrave loin de le corriger. Il ne faudrait pas non plus attribuer aux Védas les aberrations et les folies dont i’yoguisme sous toutes les formes a donné le honteux spectacle. Il n’y a rien de pareil dans les Samhitâs, ou plutôt on n’en trouve de trace que dans celle de l’Atharvana la plus récente et la moins authentique. Les auteurs des Brâhmanas, et surtout ceux des Oupanishads, ont pu n’être pas plus sages que Patandjali ; mais les Mantras eux-mêmes n’ont jamais recommandé l’extase comme un moyen de s’unir à Dieu et d’acquérir des pouvoirs surhumains. La doctrine de l’extase est un fruit qui appartient exclusivement au brahmanisme dans ses plus beaux temps ; et cette misérable pratique, que la religion primitive n’inspirait pas, est devenue dans l’Inde le signe le plus ordinaire et le plus certain de la piélé. La religion et la philosophie ont rivalisé pour en faire un de leurs préceptes les plus chers et les plus indispensables , réalisant dès cette existence terrestre l'état d’anéantissement qu’on prenait pour la béatitude éternelle.
II faut ajouter, pour être juste , que si les Védas ne parlent pas de la transmigration , ils se taisent également sur la vie future. S’il est un côté par où se rachète le brahmanisme au milieu de tant d’erreurs, c’est sa préoccupation incessante de la vie qui doit suivre celle-ci. Sans doute, il résout très-mal le problème, et l’idée qu’il se fait en général de la libération est inacceptable à la conscience humaine. Mais enfin il ne se lasse pas d’agiter cette grande question , qui pose perpétuellement devant lui et
qu’il ne peut écarter. Il n’y a pas trace de cette sollicitude , tourment et grandeur de l’homme , dans le Véda. Tout semble renfermé dans ce monde. L’homme adore les dieux pour que les dieux le fassent vivre matériellement ici-bas; et son existence n’a pas plus de suite au-delà de cette terre que celle des êtres les plus vils dont il est entouré et dont il ne se distingue point. Il n’a pas de destinée morale pendant qu’il vit ; il en a bien moins encore , s’il est possible, après qu’il a cessé de vivre. Le Véda ne connaît pas l’âme humaine, et à plus forte raison ne connaît-il pas son immortalité.
L’on voit donc en quelle estime on doit tenir la religion védique. Évidemment, il faut beaucoup rabattre de cette haute réputation de savoir supérieur que l'antiquité faisait aux brahmanes ; l’Inde ne doit plus nous apparaître , maintenant que nous commençons à la comprendre mieux, avec cette auréole dont elle est restée jusqu’à ces derniers temps toujours entourée. Ce n’étaient pas seulement les Grecs et les Latins qui nous en avaient transmis l’éloge. Les Pères de l’Église s’étaient associés à cette admiration, que devaient partager plus tard les historiens de la philosophie. Le xvme siècle lui-même était tombé dans l’erreur commune; et si Voltaire se moquait du Véda sans le connaître , il n’en donnait pas moins les anciens livres de la religion brahmanique pour la source de toute sagesse et de toute lumière. Anquetil-Puperron , dans son enthousiasme, allait aussi loin, et sa foi sincère s’exprimait à peu près dans les mêmes termes que l’incrédulité de Voltaire. Les premiers travaux des philologues confirmaient l’opinion reçue, et l’on peut voir dans William Jones, dans Wilkins et dans bien d’autres, à la fin du dernier siècle, tout le cas qu’ils font des ouvrages qu’ils découvrent et qu’ils publient. Sans doute , ces ouvrages
méritent les labeurs dont ils sont l'objet, et la philologie de nos jours a bien fait de ne pas écouter les conseils un peu décourageants qu’on lui a quelquefois donnés. Mais il ne doit y avoir, aujourd’hui, personne qui croie encore trouver dans les livres religieux et philosophiques de l’Inde les trésors de sagesse qu’on y avait si gratuitement supposés. Les nations chrétiennes n’ont point à y puiser, et il faudrait qu’elles méconnussent bien profondément la vérité et la grandeur de leurs propres croyances pour s’imaginer qu’elles ont à s’instruire à cette école.
Mais si la foi du genre humain n’a rien à gagner dans ces études , 1 histoire y peut faire un immense profit, et c’est là surtout ce qui doit les recommander à nos yeux.
Ou bien toutes les données sur lesquelles ces études reposent, avec toutes leurs conséquences, sont fausses ; ou bien il faut admettre que l’Inde est antérieure à la Grèce, à qui elle a donné sa langue et sa mythologie. Dès lors, la religion védique doit se montrer à nous au-delà des traditions helléniques, qui remontent à trois mille ans déjà, comme un premier degré où s’est arrêté l’esprit humain, avant de monter à ce degré plus haut qui est le paganisme grec, capable de recevoir plus tard la religion chrétienne et de s’y convertir. Le culte de la nature, considéré à ce point de vue , prend une importance que ne diminuent point ses erreurs. C’est le début de l’intelligence humaine ; et avant qu’elle ne s’élève à des notions supérieures et plus justes, c’est le premier pas qu’elle fait pour comprendre Dieu , qu’elle ne peut connaître encore en esprit et en vérité. Je ne veux , certes , pas dire que l'Inde ait transmis à la Grèce sa religion de la même manière que la Grèce nous a transmis sa littérature , ses idées et ses arts; l'histoire n’est point arrivée et n’arrivera peut-être jamais à tant de précision pour ces temps reculés et
obscurs. Mais si elle ne peut rattacher tous les anneaux de cette vaste chaîne qui forme la civilisation, elle peut dire au moins avec certitude où cette chaîne commence. L’ïnde est la phase originelle, elle est le berceau, et ce ne serait pas suffisamment apprécier les choses que de s’étonner de ses bégaiements. L’enfance ne peut avoir la raison , privilège d’un âge plus mûr; il suffit qu’elle ait les germes de tout ce qui doit un jour se développer et grandir. Or ces germes, on ne peut le nier, sont dans l’Inde avec une abondance et une fécondité prodigieuses. Toutes ces méditations sur l’Être infini, sur cet esprit qui fait vivre l’univers après l’avoir créé , quelque imparfaites qu’elles nous semblent , sont les symptômes d’un avenir meilleur. Si l’Inde, qui la première a tenté cette voie, s’y est égarée , ses héritiers , instruits par elle , sauront s’y mieux diriger, et, après de longs siècles d'efforts et de recherches, la lumière jaillira quelque jour pour ne plus s’éteindre.
Je crois donc qu’on doit avoir encore plus de curiosité que de dédain pour les Védas , et même pour les Brâhmanas et les Oupanishads , malgré leurs rêveries et leurs aberrations. Ils n’y a pasde peuple qui se vantât, à bon droit, que ses livres saints puissent toujours satisfaire également le goût , la science et la raison ; et il n’y en a pas qui ne doive ressentir pour des défauts qu’il a lui-même une certaine indulgence. Il en faut beaucoup pour l’Inde, j’en conviens ; mais elle apporte assez dans l’héritage commun pour que l’on puisse éprouver envers elle quelque chose de ce respect qu’on porte à la caducité de ses parents. Je laisse de côté les beautés poétiques, qui sont incontestables et qui frapperont tous les gens impartiaux ; mais l’on doit reconnaître que ces spéculations, même les plus absurdes, sont déjà dans la roule que l’esprit humain a conservée en
l’améliorant. La pensée indienne, malgré tant de différences , est l’aïeule de la pensée grecque et de la nôtre ; et c’est être simplement équitable et vrai en les faisant tous les trois de la môme famille. L’honneur est grand , sans doute , pour l’Inde ; mais si l’on veut la comparer à tout ce qui l’entoure , on se convaincra que cet éloge est mérité et qu’il n’a rien de faux. Quels rapports intellectuels pourrait-on découvrir entre nous et les peuples qui habitent le nord de l’Asie, Thibétains, Mongols, Tartares, etc.? L’esprit chinois se rapproche-t-il davantage du nôtre ? L’esprit sémitique lui-même , à qui nous devons notre religion , et avec elle tant d’idées et de croyances morales , ne se rattache-t-il pas aussi à l’Inde par l’intermédiaire de la Perse et du magisme de Zoroastre? L’Inde a donc les mêmes tendances , les mêmes besoins que nous ; elle les a satisfaits autrement , mais c’est en ouvrant la carrière que nous avons suivie après elle, et sans le savoir, sur ses pas.
Par un bonheur en quelque sorte providentiel , cette première assise de l'intelligence humaine s’est conservée tout entière. Comme je l’ai déjà dit, les Yédas, avec les Brâhmanas et les Oupanishads, et tout le cortège littéraire qui les accompagne , se sont transmis presque sans lacunes jusqu’à nous. La Grèce a perdu tous les monuments de ses premiers âges, dont elle n’a pas même toujours gardé le souvenir; le christianisme , quoique venu plus tard, a perdu aussi quelques-uns des siens. L’Inde a su garder son trésor complet , et elle l’offre à nos investigations et à notre critique. Cette immobilité même, qu’on lui a si souvent reprochée, lui aura du moins servi à défendre contre le temps, qu’elle brave, les titres précieux que tant d’autres peuples ont égarés. Nous possédons tout, depuis les Mantras jusqu’aux traités les plus
minutieux sur les règles de la grammaire védique; et quand nous aurons exploré l'ensemble de ces nombreux matériaux , nous pourrons prononcer en pleine connaissance de cause ; mais le jugement qui , plus tard , interviendra, ne changera pas essentiellement celui que nous pouvons déjà porter à cette heure. L’Inde mérite toute notre curiosité et tous les travaux que l’érudition lui consacrera. On a recherché jusque dans les peuplades les plus sauvages les premiers linéaments de la civilisation humaine, et l’on a donné à ces observations si incertaines et si souvent infructueuses des soins persévérants que le succès n’a pas toujours récompensés. Que! domaine plus assuré et plus vaste la philologie n’a-t-elle pas devant elle en étudiant l’Inde et tous les monuments qu’elle a produits? C’est là qu’est la source véritable de notre civilisation , qui n’en est pas venue tout entière , sans doute , et qui s’est accrue de bien d’autres courants; mais qui, sur la route infaillible des langues que nous parlons, ne peut remonter ni ailleurs, ni au-delà, quand elle veut connaître ses vraies origines.
On ne saurait donc avoir trop d’estime et d’encouragement pour les recherches encore si pénibles qui nous initient, comme celles de MM. Langlois, Max Muller, "W ilson, Albrecht Weber et Benfey, à cette connaissance difficile autant que précieuse. C’est grâce à eux que j’ai pu donner une idée exacte des Védas; et quoi qu’en ait auguré Colebrooke , au moment même où il nous découvrait le premier ces richesses inconnues, je ne me repens pas de la peine que j’ai prise pour ma faible part, heureux si les les lecteurs qui ont eu le courage de me suivre, n’ont pas été plus rebutés que moi.