A L’AURORE
La lumière , la plus belle des lumières s’est levée; l’éclat le plus divers s’est partout répandu. La nuit, fille du soleil , a préparé , pour que le soleil put naître h son tour, le sein de l’aurore. El l’aurore, qui ne brille que des feux brillants de son fils, s’est montrée sur le trône que la nuit a disposé pour elle. Liées toutes deux également au soleil, immortelles l’une et l’autre, elies se suivent tour à tour, effaçant mutuellement leur couleur. La route que fournissent ces deux soeurs est la même, comme elle est infinie ; elles la parcourent successivement , instruites toutes deux par le dieu resplendissant. Elles ne se nuisent jamais entre elles; elles ne s’arrêtent jamais, et, couvertes d’une douce rosée qu’elles distillent , la nuit et l’aurore n’ont qu’une seule pensée si elles ont des couleurs différentes.
Conductrice éclatante des saintes paroles, l’aurore étale toutes ses parures ; pour nous ouvrir les portes du jour, en éclairant l’univers , elle nous en révèle toutes les richesses. L’aurore a
(1) Langlois, t. I, p. 222; Rosen, p. 233.
réveillé tous les êtres. De sa maiu puissante elle invite le monde endormi à se mouvoir ; elle invite l’homme à jouir, à faire les pieux sacrifices, à grandir sa fortune. A ceux qui ne voyaient plus dans les ténèbres , elle apporte son secours pour qu’ils puissent voir au loin. L’aurore a reveillé tous les êtres. Grâce à toi nous aurons la richesse, grâce à toi l’abondance, grâce à toi l’honneur et le pouvoir, grâce à toi le sacrifice où tu conduis toutes les créatures que visite la lumière. L’aurore a réveillé tous les êtres.
Cette fille du ciel nous apparaît resplendissante, protectrice, couverte de son étincelant manteau, reine de tous les trésors que la terre renferme. Heureuse aurore, brille aujourd’hui pour nous ! Sur la route des aurores passées qu’elle suit , elle est l’aînée des aurores qui s’avancent, des aurores éternelles. Elle ranime h sa clarté tout ce qui vit; elle vivifie tout ce qui est mort. Aurore, c’est toi qui as créé le feu pour l’œuvre sainte ; c’est toi qui as manifesté le monde par la lumière du soleil ; c’est toi qui as réveillé les hommes pour qu’ils offrent le sacrifice : voilà la noble fonction que tu as remplie parmi les dieux.
Depuis quand l’aurore vient-elle nous visiter ? L’aurore qui va nous éclairer aujourd’hui ne fait qu’imiter les aurores qui nous ont lui déjà, et devancer celles qui nous luiront encore. Elle nous arrive aussi brillante que les autres. Ils sont morts les humains qui jadis ont vu l’aurore étinceler comme celle-ci ; c’est à nous de la voir à cette heure, et ils devront mourir aussi ceux qui verront un jour l’aurore aux heures du matin. O toi qui repousses les ennemis , qui protèges les rites sacrés, qui es née pour le sacrifice, toi qui inspires la joie, qui provoque les saintes paroles, qui encourages les louanges offertes aux dieux, et qui reçois pour eux l’oblation pieuse, aurore , brille en ce moment pour nous de ta plus vive beauté. Depuis bien longtemps déjà l’aurore a resplendi dans tout son éclat; aujourd’hui elle éclaire de nouveau le monde de ses richesses; elle ne brillera pas moins dans les jours qui suivront; à l’abri de la vieil-
lesse, à l’abri de la mort, elle s’avance avec toutes ses splendeurs; elle inonde de lumière les plages célestes; déesse lumineuse, elle repousse la noire obscurité. Elle vient réveiller la nature sur le char magnifique que traînent de rougeâtres coursiers. Apportant les biens qui nourrissent l’homme, elle l’appelle par la clarté qu’elle déploie. Elle se montre aujourd’hui pareille aux aurores qui l’ont précédée toujours , pareille aux aurores qui toujours la suivront.
Levez-vous; l’esprit de vie est revenu nous animer; l’ombre s’éloigne, le jour s’avance ; il prépare au soleil le chemin qu’il doit parcourir; nous marchons vers lesbieDS qui soutiennent la vie. Le sacrificateur prononce les paroles que le rhythme enchaîne; il chante et bénit les aurores aux clartés resplendissantes. Aurore, repousse loin de moi, pendant que je t’invoque, la sombre obscurité; éclaire de tes rayons les aliments qui nourrissent notre famille. Les aurores qui donnent les vaches fécondes et les fils valeureux, brillent pour le mortel qui les honore. Puisse celui qui répand celle libation voir les aurores multiplier ses coursiers, pendant qu’il récite les prières saintes, rapides comme le vent. Mère des dieux, œil de la terre, messagère du sacrifice, belle aurore, brille de tous tes feux; répands ta lumière sur notre offrande bénie par toi; rends-nous illustres parmi les nôtres, ô toi qui fais la joie du monde entier! Les biens divers que prodiguent les aurores sont l’heureux partage de qui les honore par des sacrifices et des chants. Que ces biens aussi nous soient accordés par Mitra, Yarouna, Aditi, la Mer, la Terre et le Ciel !
Je ne crois pas céder à une admiration aveugle et à un enthousiasme de traducteur en réclamant pour les auteurs de ces hymnes , Hiranyastoupa , Gritsamada , Coutsa, etc., une place désormais immortelle parmi les poètes qui font le plus d’honneur à l’esprit humain. Sans doute le Yéda poursuit un but plus élevé que celui de la poésie ; mais puisque sur sa route il a rencontré des beautés de cet or-
dre , il est juste qu’on les lui attribue et qu’on les lui reconnaisse ; car le charme de ces vers et leur majesté naturelle et puissante n’auront pas peu contribué sans doute à fonder et propager la religion des Védas.
Je termine ce que j’ai à dire de cette partie du Rig- Véda en citant l’hymne suivant aux Adityas, dieux issus de la Terre et du Soleil.
Section I, Lecture iii, Hymne 9(1). — Canva, rislii;
Gayatri , mètre.
AUX ADITYAS.
L’heureux mortel que protègent les plus sages des dieux, Varouna, Mitra, Aryaman , remporte aisément la victoire. L’heureux mortel qu’ils couvrent et réchauffent dans leurs bras, qu’ils défendent contre l’ennemi, croît et grandit à l’abri de toutes les atteintes. Ces royaux amis éloignent devant leurs favoris les obstacles et les adversaires; ils en écartent les fautes et les crimes. O Adityas ! si vous venez à notre sacrifice, vous trouverez une route facile , une route sans ennemis ; et la cérémonie qu’on vous apprête ici ne décevra point votre attente. Que le sacrifice que vous dirigez dans un chemin sûr, ô vaillants Adityas, aille jusqu’à vous et qu’il vous charme. Le mortel que vous favorisez acquiert l’opulence et les biens de toute espèce; il acquiert la famille, sans jamais craindre le malheur. Comment louer dignement, ô mes amis, Mitra, Aryaman, Yarouna, dont la grandeur est sans bornes. Je ne vous recommande point un homme de ruse et de violence; je ne vous recommande point un homme qui profère des imprécations ; c’est pour un adorateur des dieux que je veux vous fléchir, par les riches offrandes que je vous présente. Tel que le joueur qui tremble jusqu’à ce que les
(1) M. Langlois, t. I, p. 78; Rosen, p. 79.
quatre dés de son adversaire soient tombés, tel l’homme doit tou jours craindre de proférer des paroles impies.
Cet hymne , où se montrent quelques nuances morales au milieu de toutes ces prières qui n’ont jamais en vue que l’acquisition de biens matériels, nous servira de transition pour les suivants, qui sont les seuls à peu près de tout le Rig-Véda où apparaissent des idées métaphysiques.
On se figure en général, mais bien à tort, que le Véda doit être un livre de théologie et de philosophie. C’était là l’idée que s’en faisait Voltaire ; c’était là l’idée que pouvait confirmer jusqu’à certain point l’Oupnékhat d’Anquetil-Duperron. Je ne veux pas dire que toute théologie et toute métaphysique soient absentes des mantras des Védas ; mais elles y sont fort rares ; et devant ces hymnes, tout beaux qu’ils sont, avec la mythologie même déjà très-riche qu’ils attestent, il est difficile de comprendre comment il a pu sortir de là toute une religion , et surtout un système de métaphysique. Sans les Brâhmanas et les Oupanishads , le fait eût été impossible , et il resterait inexplicable; ce sont les Brâhmanas, avec les Soùtras et les Oupanishads, qui ont fondé toute l’orthodoxie. Ils sont venus se juxtaposer aux Védas plutôt encore qu’ils ne les ont commentés et suivis. De là l’intérêt tout particulier qui doit s’attacher , dans les prières des Védas , aux morceaux d’ailleurs très-peu nombreux de métaphysique et de théologie. On conçoit aisément qu’il n’y en ait pas trace dans le Sàma-Véda , et qu’il y en ait très-peu même dans le Yadjoush , consacrés tous deux au rituel et aux détails minutieux du sacrifice. Je ne pense pas qu’on en trouve non plus beaucoup dans l’Atharvana ; c’est donc encore dans le Rig-Véda qu’on pourrait en découvrir davantage, bien qu’on n’y en trouve presque point. La métaphysi-
que, quand elle s’y montre , y est même tellement enveloppée, qu elle est à peine reconnaissable; et par exemple , voici un hymne que les commentateurs intitulent la Création , et où l’on verra sous quel étrange aspect cette grande croyance s’est présentée au génie indien (1). Le sacrifice mystique célébré jadis par les dieux a été le modèle des sacrifices qu’à leur exemple ont offerts les hommes ; c’est de ce premier sacrifice que le monde est sorti.
Section VIII, Lecture vu, Hymne 11 (2). — Vadjna , risbi; Djagali (3), Trishtoubh , mètre.