LA CRÉATION
Le sacrifice tout entier se développe comme une toile formée de cent un fils qu’ont tissés les dieux. Les pères du monde , qui avaient entrelacé, disposé, déplacé la chaîne et la trame, viennent s’asseoir et sont réunis. Poumàn, le premier mâle, étend cette toile ; Poumàn la développe dans ce monde et dans le ciel. Près de luise tiennent et sont assemblés les rishis rayonnants. Les chants sacrés entrelacent les fils du tissu. Quelle était la disposition et la forme du sacrifice ? Quelle en était l’ordonnance? Quel en était le ministre? Comment était faite l’enceinte consacrée? Quel mètre fut employé? Quelle fut l’invocation préparatoire? Quel hymne les dieux réunis adressèrent-ils au Dieu? D’abord parut la Gâyatrî avec Agni ; puis Savitri vint avec
(1) Colebrooke a traduit cet hymne, Essays, t. Ier, p. SU. Mais sa traduction, qui est de 1805 , est moins fidèle que celle de M. Langlois, de qui je me rapproche davantage dans la mienne.
(2) M. Langlois , t. IV, p. 422; Colebrooke , Essays , I, p. 34.
(3) La djagali est un vers de quarante-huit syllables.
l'Oushnih , qui l’accompagnait ; Soma, que grandissent leschanls, vint avec l’Anoushtoubh, tandis que la voix de la Vrihatî échut à Vrihaspati. La Viràtî était menée par Mitra et Varouna. Mais la Trishtoubh , qui célèbre le milieu du jour , appartint à Indra. La Djagati servit à tous les dieux , les Visvadévas. Voilà comment prièrent jadis les rishis, fils de Manou; oui, voilà comment prièrent jadis les rishis , fils de Manou , et nos pères, daus cet antique sacrifice. Je contemple dans ma pensée , avec l’œil de l’esprit, ceux qui les premiers offrirent ce sacrifice. Soutenus par les hymnes, soutenus par les mètres sacrés dont ils s’entouraient, soutenus des cérémonies saintes, les sept rishis divins ont fixé leurs regards sur ces premières voies ; et , comme d’habiles cochers , ils ont suivi ces lumineux rayons.
Il ne faut pas être trop surpris de trouver des règles et presque un traité de métrique dans un hymne : c’est un sujet auquel les rishis reviennent très-souvent et avec une sorte de complaisance. Dans un hymne aux Visvadévas , l’un des plus longs et des plus bizarres de tout le Rig-Véda, non-seulement le poète donne les noms des différents mètres, comme ici, la gâyatrî, la trishtoubh, etc. ; mais il va jusqu’à dire de combien de pieds chacun de ces mètres se forme et quels rapports ils ont entre eux (stance 24) (1) . Ailleurs , il se contente de désigner les mètres que les sacrificateurs , dans leurs chants (2) , doivent employer de préférence , pour rester fidèles à la Voix sainte. Ceci prouve qu’au temps où les Védas ont été composés , l’art de la métrique avait déjà fait des grands progrès , et que les rishis , tout inspirés qu’ils étaient, n’en étudiaient pas moins les règles du rhythme. En admettant que les rishis sont
(1) Traduction de M. Langlois , t. Ier, p. 386
(2) Idem , section VIII , lecture n , hymne x , stanee 2, t. IV, p. 299.
des auteurs humains, la chose peut se comprendre ; mais dans la croyance indienne , le Véda est révélé par Brahma lui-même-; et c’est prêter un singulier rôle à un dieu que de le faire descendre jusqu’à scander des vers et mesurer des syllabes.
Voici un autre hymne intitulé Y Ame suprême , où la métaphysique se montre sans voile , et où la poésie cache à peine sous quelques images la gravité du sujet qu’elle traite en l’usurpant sur une science plus sérieuse. C’est à peu près le seul hymne de ce genre dans tout le Rig-Véda ; il a déjà le ton des Brâhmanas et des Oupanishads. La seule différence, c’est que le philosophe emploie les vers au lieu de la prose pour exprimer ses méditations (1).
Section VIII , Lecture vu , Hymne 9 (2). — Pradjapati , rishi ;
Trishtoubh , mètre.