‹ Des VédasChapitre 7 sur 15 · L’AME SUPRÊME · texte numérisé non relu

L’AME SUPRÊME

(PARAMATMA, titre donné par le commentaire.)

Alors rien n’existait, ni le non-être, ni l’être; ni monde, ni air, ni région supérieure. Quelle était donc l’enveloppe de toutes choses? Où était, quel était le réceptacle de l’eau? où était la profondeur impénétrable de l’air? Il n’y avait point de mort, point d’immortalité ; pas de flambeau du jour et de la nuit. Mais Lui seul respirait sans respirer , absorbé dans sa Svadhâ, sa propre pensée. 11 n’existait rien , absolument rien autre que Lui.

(1) Il y a cependant aussi des Oupanishads en vers , l'Isâ , par exemple , du Yadjour-Véda , et plusieurs Oupanishads de l’Atharva-Véda.

(2) M. Langlois , t. IV, p. 421 ; Colebrooke, Essays , t. I , p. 33.

Les ténèbres étaient au commencement enveloppées de ténèbres; l’eau était sans éclat, et tout était confondu en Lui. Mais l’être reposait dans le vide qui le portait ; et cet univers fut enfin produit par la force de sa dévotion. D’abord le désir se forma dans son esprit , et ce fut là la première semence.

C’est ainsi que les sages , méditant dans leur cœur et leur intelligence , ont expliqué le lien de l’être au non-être dans lequel il est. Le rayon lumineux de ces sages s’est étendu partout; il a été en bas, il a été en haut. C’est qu’ils étaient pleins d’une semence féconde ; c’est qu’ils avaient une grande pensée. La Svadhâ de l’être survivra à tout, comme elle a tout précédé.

Mais qui connaît exactement ces choses? qui pourra les dire? Ces êtres, d’où viennent -ils? cette création, d’où vient-elle? Les dieux ont été produits parce qu’il a bien voulu les produire. Mais Lui , qui peut savoir d’où il vient lui-même? qui peut savoir d’où est sortie cette création si diverse? Peut-elle, nepeut elle pas se soutenir elle-même ? Celui qui du haut du ciel a les yeux sur ce monde qu’il domine , peut seul savoir si cela est ou savoir si cela n’est pas (1).

Je m’imagine que des morceaux de ce genre , si Voltaire les eût connus , l’auraient un peu réconcilié avec le Véda tant dédaigné par lui au profit de l’Ézour-Veidam , qui en était, à ce qu’il croyait, la réfutation. Ici le langage du Véda est aussi simple , aussi grand que pouvait l’être celui du faussaire chrétien ; et ce faussaire s’est donné plus de peine qu’il ne fallait pour combattre la superstition et l’idolâtrie indiennes. Il n’avait qu’à prendre les livres sacrés eux-mêmes ; et avec du discernement et du soin , il aurait pu en extraire tout un système de théolo-

(1) Cet hymne a été traduit , comme le précédent , par Colebrooke. Je ferai sur sa traduction la même remarque que j’ai faite pour l’autre : celle de M. Langlois est beaucoup plus fidèle.

gie aussi raisonnable que celui qu’il fabriquait , et qui aurait eu le grand avantage d’être sincère. Il est certain qu’on peut tirer des Védas un ensemble de croyances où le dogme de l’unité de Dieu paraît affirmé dans les termes les plus positifs et parfois les plus relevés. Ce n’est pas là , je le sais bien , la doctrine quia triomphé dans la religion brahmanique toujours entachée plus ou moins de panthéisme, même au milieu de ses plus heureuses spéculations. Mais les éléments de ce dogme se retrouvent dans les écritures védiques , très-nombreux , s’ils y sont dispersés ; et ce pouvait être une œuvre aussi profitable que facile de les réunir et de les coordonner. C’est ce qu’ont essayé, dans ces derniers temps, plusieurs pandits, et, de nos jours, le célèbre Rammohun-Roy. Il est difficile de savoir ce qu’ont produit ces efforts , et jusqu’à quel point cette ré novation de la religion brahmanique a touché le cœur de ceux auxquels elle s’adressait. Mais heureux ou impuissants , ces efforts étaient certainement très-sensés. Pour convertir un peuple et le ramener à des idées plus saines, il est bon de recourir aux livres sacrés que ce peuple possède , et qu’il croit ; il est bon de lui montrer qu’il les comprend mal et qu’il peut s’en faire une interprétation plus complète et plus juste. C’est un moyen très-loyal de l’éclairer; et cette route, bien que détournée , est peutêtre encore la plus sûre comme elle est la plus honnête.

Je commente et j’éclaircis l’hymne que je viens de citer par un autre qui porte tout à fait le même caractère, et qui , à bien des égards , pourrait être accepté même par la muse chrétienne. Il est l’un des derniers du Rig-Véda , et j’ajoute l’une de ses inspirations les plus grandes et les plus vraies.

Section VIII , lecture vii , hymne 2(1). — Hiranya-Garbha , rislii ;

Trishtoubh , mètre.

AU DIEU CRÉATEUR (pradjapati).

Le Dieu à l’œuf d’or a paru; il venait à peine de naître , et il était déjà le seul maitre du monde. Il a rempli la terre et le ciel. A quel autre dieu offririons-nous l’holocauste?

C’est le Dieu qui donne la vie, qui donne la force; c’est celui dont tous les êtres, celui dont tous les dieux subissent et honorent la suprême loi ; c’est celui auprès de qui l’immortalité et la mort ne sont que des ombres. A quel autre dieu offririonsnous l’holocauste?

C’est le Dieu qui , par sa grandeur , est le seul roi de ce monde, qui respire et qui voit par lui; c’est le maître de tous les animaux à deux pieds, à quatre pieds. A quel autre dieu offririons-nous l’holocauste ?

C’est à lui, c’est à sa grandeur qu’appartiennent ces montagnes couvertes de frimas, cet océan avec ses flots, ont dit les sages; c’est à lui ces espaces , à lui ces deux bras qu’il y déploie. A quel autre dieu offririons-nous l’holocauste ?

C’est par lui qu’a été solidement établi le ciel, par lui la terre, par lui l’air immense , par lui le firmament ; c’est lui qui, dans les airs , conduit la lumière. A quel autre dieu offririons-nous l’holocauste ?

C’est lui que le ciel et la terre , soutenus par son appui , frémissent du désir de voir, quand le soleil, dans sa splendeur, se lève à l’orient. A quel autre dieu offririons-nous l’holocauste?

Quand les grandes ondes portant le germe universel sont venues, et qu’elles ont enfanté Agni, alors s’est développée avec

(l) M. Langlois, t. IV, p. 409.

elles cette âme unique des dieux. A quel autre dieu offririonsnous l’holocauste ?

C’est lui qui, dans sa grandeur, voit autour de lui ces ondes qui renferment la force et qui enfantent le sacrifice. C’est lui qui, parmi les dieux, a toujours été le dieu suprême. A quel autre dieu offririons-nous l’holocauste?

Ah! puisse-t-il nous protéger, celui qui, dans sa sainte puissance , a créé la terre et le ciel , celui qui a créé les belles , les vastes ondes. A quel autre dieu offririons-nous l’holocauste?

O Pradjapati 1 ce n’est pas un autre que toi qui a créé tous ces êtres que tu as répandus dans le monde. Accorde-nous les biens que nos invocations te demandent; fais que nous soyons les heureux possesseurs de la richesse !

Une remarque importante et curieuse , c’est que les rishis, auxquels sont attribués ces trois hymnes métaphysiques, sont des personnages allégoriques. Ainsi, l’auteur de l’hymne de la Création est appelé Yadjna, et ce mot, en sanscrit, ne signifie que le sacrifice. On a donc personnifié le sacrifice lui-même qu’offrent les dieux au moment où l’univers est créé; et c’est le Sacrifice, devenu poète , qui célèbre sa propre histoire et ses propres mérites. L’auteur du second hymne à l’Ame suprême est Pradjapati, c’est-à-dire le dieu suprême, le souverain des créatures, qu’on appelle aussi souvent du nom d’Ame suprême que du nom moins relevé de Pradjapati. Enfin Hiranya-Garbha est supposé l’auteur de l’hymne au Dieu créateur; et Hiranyagarbha , mot formé de deux autres , signifie l’œuf d’or , d’où ce dieu est sorti et dans lequel est renfermé le monde , flottant avec lui sur les eaux. Ces équivoques et ces allusions sont très-fréquentes dans le Rig-Véda , et plus encore dans les autres. Des hymnes adressés à Agni sont attribués à Agni lui-même , et aux Dévas qui conversent avec lui clans un dialogue où les in-

— Gâ-

ter-locuteurs se répondent chacun par une stance. (Rig- Véda, section VIII, lecture i, hymnes 6, 7, 8, traduction de M. Langlois , t. IV, p. 254 et suivantes.) Quelquefois c’est le grand Indra qui , se faisant rishi , se célèbre lui-même (ibid., p. 249 et suiv.) , et ne se ménage pas les louanges. Ailleurs , c’est la Voix , la Parole (Vâk) qui est l’auteur inspiré , le rishi de l’hymne à la Voix , à la Parole sainte. (Section VIII , lecture vu, hymne 6, traduction deM. Langlois , t. IV, p. 415). Et ici la tradition voulant sans doute pousser encore plus loin la méprise, fait de Vâk un personnage réel , et la regarde comme la fille d’un sage appelé Abhrina (1). L’hymne à l’Arbre de la science sacrée, où une femme jalouse prononce une incantation qui doit donner la mort à sa rivale , est attribué à Indrânl , épouse céleste d’Indra. (Section VIII, lecture vm, hymne 3, traduction de M. Langlois, t. IV, p. 442.) Enfin un hymne qui s’adresse à Sraddhâ, c’est-à-dire à la Foi religieuse, est supposé l’œuvre de Sraddhâ elle-même , qu’on appelle la fille de Kâma , c’est-à-dire de l’Amour ou du Désir , allégorie aussi délicate que profonde. Je pourrais multiplier ces exemples; mais ceux-ci suffisent pour prouver l’incertitude des traditions en ce qui concerne les auteurs des hymnes. L’index ou anoukramani du Rig-Véda est exact , sans doute , en ce qu’il reproduit les opinions du temps où il a été rédigé ; mais il est évident que dès cette époque , toute reculée qu’elle est , on ne sait déjà plus rien de positif sur les rishis ; et que la superstition populaire , dans sa vénération , en fait aussi bien des dieux que des hommes , des personnages allégoriques que des êtres réels.

(I) Colebrooke , qui a traduit cet hymne, Essays, I, p. 32, dit Ambhrina , au lieu d’Abhrina.

Maintenant qu'on connaît assez bien le Rig-Véda dans ses deux caractères principaux , de poésie religieuse et métaphysique, il faut le considérer sous un aspect trèsdifférent, et qui ne sera guère moins beau dans son genre. Je veux parler de ces incantations qui n’ont pour objet que de satisfaire des passions toutes personnelles , de ces exorcismes qui doivent apaiser des craintes , consoler des regrets , assurer des biens ou éloigner des maux. Ces hymnes sont en petit nombre dans le Rig-Véda , et ils sont presque tous relégués dans le dixième et dernier mandala. J’en citerai deux qui me semblent d’une beauté peu commune , surtout le premier, tout déplacé qu’il peut paraître dans un livre réputé divin (1) : c’est un hymne adressé au Dieu du jeu , aux dés, qu’un joueur, dans ses désirs effrénés , supplie de lui être favorables , tout en les maudissant. La passion du jeu ne saurait trouver des accents plus naturels et plus énergiques. Dans une scène de haute comédie, ce monologue tiendrait admirablement sa place. Jamais joueur , accablé de honte et de remords , en même temps que transporté de désirs , n’a mieux parlé pour s’excuser lui-même , et déplorer ses fautes , tout en étant prêt à y retomber.

(1) Ce qui peut faire comprendre jusqu’à certain point l’introduction d’un tel morceau dans le Véda , c’est que la passion du jeu , poussée jusqu’à la fureur, paraît avoir été très répandue dans l’Inde. On se rappelle que Nala , dont les aventures remplissent un des plus beaux épisodes du Mahâbhârala , publié par M. Bopp, avait perdu son royaume sur un coup de dés. Mais je ne sais si cet hymne au dieu du jeu n’est pas plus fait pour animer encore les joueurs que pour les corriger.

Section VII, Lecture vin , Hymne 2 (1). — Cavasha, rishi;

Trishtoubh, mètre.

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