AU DIEU DU JEU
Ces dés qui s’agitent , qui tombent en l’air et qui roulent sur la poussière, ces enfants du grand Vibhâdaca me rendent fou. Mon ivresse est pareille à celle du Soma que produit le Moudjâvan. Que Vibhâdaca veille toujours sur moi!
Ma femme ne me maltraite point; elle ne m’injurie pas ; elle a toujours été bonne avec mes amis comme elle l’est avec moi ; et moi pour un dé qui d’un seul coup peut tout ruiner , je laisse une si tendre épouse !
Ma belle-mère me hait; ma femme me retient ; le pauvre qui me demande l’aumône n’est pas satisfait par moi; car je mène la vie d'un vieux et mauvais cheval de louage.
D’autres s’occupent de la femme de l’homme qui met toute sa science dans les coups d’un dé triomphant. Son père, sa mère, ses frères , disent de lui : « Nous ne le connaissons pas; qu’on l’enchaîne et qu’on l’emmène. »
Quand j’y réfléchis , je ne veux plus être maitrisé par ces dés; mais je me laisse entraîner par des amis. En tombant, les dés font entendre leur voix, et je vais à leur appel comme une amante ivre d’amour.
Le fou arrive à la réunion tout échauffé ; « Je gagnerai , » se dit-il. Aussitôt les dés s’emparent du désir du joueur , et lui leur donne en un seul jour tout ce qu’il possède.
Les dés sont comme les crocs dont se servent les conducteurs des éléphants pour presser leur monture ; ils déchirent , ils brûlent d’espérances, de regrets; ils s’attachent à la jeunesse, tan-
(1) M. Langlois, IV, p. 192.
tôt victorieux, tantôt abattus; et ils se couvrent de miel pour séduire l’âme de l’insensé.
Cependant l’essaim des cinquante-trois points (1) se livre à ses jeux, comme le divin, le pieux Savitrî; ils ne cèdent jamais à la colère ni à la menace , tandis qu’il n’y a pas de roi qui ne doive leur rendre hommage et se prosterner devant eux.
Ils roulent sur le sol, ils tremblent dans l’air, et, quoique privés de bras, ils dominent celui qui a des bras. Charbons du ciel tombés sur la terre, tout froids qu’ils sont, ils brûlent le cœur.
L’épouse du joueur se désole de l’abandon où il la laisse ; sa mère s’afflige de l’absence d’un fils qu’elle ne voit plus. Luimême tremble de rencontrer son créancier ; il convoite le bien des autres, et il no rentre plus chez lui que la nuit.
Quand le joueur revoit sa femme, il s’attriste en peusaut que la couche d’autres épouses est heureuse et tranquille; mais, dès le matin , il a attelé de nouveau ses noirs coursiers ; et quand Agni finit sa lumière , il se couche par terre comme un misérable vidhala.
Celui qui le premier a été le général de votre grande armée, le premier roi de votre race , ô Dés ! à celui-là, je lui rends hommage. Je ne dédaigne pas vos présents , mais je dis en toute vérité ceci :
« Ne joue pas aux dés ; laboure plutôt la terre comme un laboureur, et jouis du fruit de ton travail avec abondance, avec sagesse : c’est là que sont tes vaches, les trésors, ô joueur! c’est là qu’est ta femme. » Que Savitrî m’assure ce bonheur , et je m’en contente.
Mais traitez-moi en ami, ô désl ne vous fâchez pas contre nous ; ne venez pas avec un cœur impitoyable ; que votre courroux s’appesantisse ailleurs , et qu’un autre que nous soit dans les liens de ces noirs combattants.
(1) Il semble qu’ici il y ait une erreur: trois dés à vingt et un points chacun font soixante-trois points au lieu de cinquante-trois.
L’auteur de cet hymne en a fait encore cinq ou six autres; mais ils sont bien loin de celui-là, qui suffit à placer Cavasha auprès des poètes que nous avons cités plus haut et admirés : Gritsamada , Coutsa , Hiranyastoupa , etc.
Le dernier hymne que je donnerai de la Samhitd du Rig-Véda , est un exorcisme pour rappeler un mort à la vie; il est intitulé Y Ame ( manas , mens du latin). 11 est évident que cet hymne n’est qu’une formule d’incantation ; elle devait sans doute être prononcée au milieu de certaines pratiques dont le détail ne nous est pas connu , mais qu’on peut aisément imaginer. Ces incantations, tout absurdes quelles doivent paraître , ont été en usage chez tous les peuples ; et l’Europe les a conservées , malgré toute sa civilisation et ses lumières, jusqu’à ces derniers siècles. 11 est même assez probable que ces superstitions ne sont pas encore aujourd’hui complètement éteintes. L’hymne du Rig-Véda nous apprend, en outre, où en étaient alors , chez les Indous , les croyances sur la destinée de l’Ame après qu’elle a quitté le corps. Elle se répand dans le monde entier ; on la demande à tous les éléments auxquels elle s’est mêlée. Cette croyance s’est ensuite développée , et elle a formé la doctrine de la transmigration , qui est en quelque sorte endémique à l’Inde ; mais la transmigration n'est pas encore dans le Rig- Véda , et je crois qu’elle n’apparaît pas davantage dans les autres. Les trois Gopâyanas , auteurs de cet hymne , viennent évoquer l’Ame de Soubandhou , leur frère , sur son tombeau. Ils étaient , si l’on en croit la tradition , les prêtres domestiques , les pourohitas d’un roi nommé Asamâli , qu’ils ont célébré dans plusieurs hymnes.
Seclion VIII, lecture i , hymne xtu (1). — Les Gopâyanas, rishis;
Anoushtoubh , mètre.