L ECU DE SIX LIVRES IOI
Les voisins, bonnes gens, la secourent un peu.
Sans eux, on n'aurait pas, des fois, mangé la soupe.
Mais voilà qu'ils ont fui, par crainte de la troupe.
S'ils ne reviennent pas, peut-être que demain,
Il lui faudra, tenant son frère par la main
Et marchant dans la boue et dans les feuilles mortes,
Errer par les chemins et mendier aux portes.
Le soldat écouta ce douloureux discours,
Le cœur serré, l'œil sombre :
— 11 y aura toujours Des pauvres, j'en ai peur, gronda-t-il à voix basse... Allons, va te coucher, car tu parais bien lasse. Moi, je vais boire un coup et manger un morceau.
Elle prit le petit garçon dans son berceau.
— A votre aise, dit-elle. Il vaut mieux, moi, que j'aille Au grenier. Nous aurons, tous deux, chaud dans la paille. Bonsoir... Le lit est là, si le cœur vous en dit.
Mais avant de partir, sans lâcher le petit,
Devant cet étranger que l'acte allait surprendre. Elle ôta ses sabots et les mit dans la cendre.
— Petite, que fais-tu?
— Mais c'est demain Noël
Et, cette nuit, Jésus, en descendant du ciel,
Va mettre ici pour moi son cadeau, j'en suis sûre.
Le soldat regarda la rustique chaussure
Posée auprès du feu presque éteint, puis haussa
Les épaules.
— Vraiment, tu crois encore à ça?
— Mais oui, j'y crois et j'y croirai toujours, j'espère. Car tous les ans et l'an passé, lorsque mon père Était là, j'eus toujours un jouet, un bonbon. Aussi — je suis si pauvre et Jésus est si bon! — Je crois bien, cette fois, — faut-il que je le dise? — Que Noël va me faire une belle surprise.
Et l'enfant s'en alla, portant son gros garçon.