FEUILLETS RETROUVÉS IO
Quand maladroitement tu me baisais la joue.
Que mon caprice était cruel et se trompait!
J'ai ri de ton grand nez et de ton faux toupet,
Et de ton vieux talent suranné de flûtiste!
Mais quand je te revois, honnête et pauvre artiste,
Point changé ni mieux mis qu'autrefois, ni plus beau,
Et tournant dans tes doigts timides ton chapeau,
Va, je lis dans tes yeux ton amitié touchante;
Et l'enfant qui pour toi fut injuste et méchante
Et fuyait ton baiser avec un air moqueur,
T'embrasse maintenant, cousin, de tout son cœur!
Je connais à présent sa vie, et c'en est une
Des plus tristes. N'ayant pas la moindre fortune
Il ne put obtenir la femme qu'il aimait.
Depuis, étant de ceux dont le cœur se soumet,
Pieusement, chez lui, comme en une chapelle,
11 a toujours gardé tout ce qui lui rappelle
Ses vingt ans, son unique amour, ses anciens vœux.
— Je ne sourirai plus de sa bague en cheveux. —
Le cousin est toujours resté célibataire;
11 occupe un emploi modeste au ministère,
Et puis, son traitement étant trop exigu,
Le soir, il prend sa flûte et joue à l'Ambigu,
Et, par lui, nous allons voir tous les mélodrames.
Donc, ce très pauvre ami de deux très pauvres femmes,
Le dimanche, est venu les voir, tout cet été.
Il est, à la maison, de grande utilité.
Pour mes volubilis il me construit des treilles,
Sur le balcon; il met notre vin en bouteilles,
Pose des clous, restaure un meuble endommagé,
Car, bien qu'il ait l'air faible et bien qu'il soit âgé,
Le bonhomme est encor plein de vigueur physique.
Au moment opportun, je lui parle musique
Et d'en faire avec lui j'exprime le désir.
Je vois qu'il en rougit d'avance de plaisir,
Mais il se fait prier tout d'abord, il résiste.
En l'embrassant, je fais céder le vieil artiste
Et je joue, assez mal, avec le vieux cousin,
Un duo de Tiiloup pour flûte et clavecin;
Et parfois, à la fin, je le surprends qui pleure.
Comme pour son théâtre il part de très bonne heure,
Ces jours-là nous mangeons la soupe un peu plus tôt;