SYMPTOMES
Dès 18?j8, dans ses remarquables leçons sur les vomissements opiniâtres, M. P. Dubois établissait, dans l'étude de leurs symptômes, une division qui a été depuis lors nombre de fois reproduite et qui mérite à tous égards d'être conservée. Soit qu'on l;i considère, en effet, au point de vue du classement et de la succession des phénomènes, soit qu'il s'agisse de formuler un pronostic et surtout de déterminer les indications ou plutôt l'opportunité d'une intervention chirurgicale, elle présente à tous co titres des avantages réels et incontestables.
Pour M. P. Dubois, les symptômes et la marche des vomisi^cments incoercibles de la grossesse offrent, dans leur intensité et leur développement, trois périodes qui se succèdent en général sans transition bien serisible, quoique cependant d'une manière distincte. C'est cette division que nous allons adopter dans l'exposé qui va suivre.
Première période. — Le début de l'affection, au degré qu'elle doit présenter pour être rangée parmi les vomissements incoercibles, est très-rarement tout à fait brusque, comme on le voit dans les observations de Mauriceau. Presque constamment, au contraire, il succède, d'une manière insensible, aux vomiss'jments ordinaires du commencement de la grossesse, et la transition est parfois si peu accusée qu'il est bien difficile, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, d'établir une ligne de démarcation entre le vomissement simplement grave et celui qui mérite d'être qualifié d'incoercible. Toutefois, il n'est pas non plus très-rare de voir ce dernier succéder avec violence et rapidité au vomissement inoffensif.
Quant à l'époque de la grossesse à laquelle les premiers vomissements apparaissent, rien n'est plus variable. En général, c'est dans les premiers mois qu'ils débutent, mais parfois aussi c'est dans la deuxième moitié de la gestation. Sur ù3 cas que nous avons relevés et dont le début est indiqué d'une manière assez précise, nous trouvons que 9 fois les vomissements se manifestèrent dès les premières semaines de la grossftse, 15 l'ois au bout du premier mois, 9 fois de un à deux mois, 5 de deux à trois mois, 1 de trois à quatre mois, "1 de quatre à cinq, et enfin 2 ibis de six à sept mois. Comme on peut le voir, à mesure que l'âge de la grossesse augmente, les vomissements qui doivent revêtir le caractère 6^ opiniâtreté deviennent de plus en plus rares; mais l'époque du début dont il est question ici n'est autre que celle même des premiers vomissements, c'est-à-dire des vomissements à la période de bénignité.
Quelle est celle où se manifeste la transition des vomissements simples en vomissements graves, et celle où ces derniers deviennent opiniâtres? C'est ce qu'il ne m'est pas possible de dii'o, vu l'extrême variabilité de ce début et le manque de détails suffisants dans la grande majorité des observations. Les accoucheurs du temps de Mauriceau n'étaient pas embarrassés pour résoudre cfilte difficulté, car ils semblaient admettre pour limite précise, entre les vomissements ordinaires que l'on pouvait tolérer et les vomissements graves qu'il fallait combattre, celle de quatre mois à quatre mois et demi, époque à laquelle le
iœtus deVertu plus grand faisait sentir ses moûvemenis et devait consommer le superflu des humeurs. Mais cette limite, pas plus que l'explication qui servait à la fixer, ne mérite d'être prise en considération, attendu qu'elle n'est point dans la nature et se trouve contredite par l'observation.
Les vomissements incoercibles ne présentent par eux-mêmes rien de bien caractéristique. Toutefois, ils s'annoncent le plus ordinairement par un état nauséeux presque continuel, par une fréquence et une violence parfois des plus alarmantes. Non-seulement ils reviennent le matin et après les repas, mais encore dans l'intervalle de ces derniers, et sans que le plus léger aliment, la plus petite quantité de boisson les ait provoqués. Ils se rapprochent quelquefois d'une manière si persévérante, qu'on les a vus, comme dans l'observation suivante de M. Clertan (do Dijon), se répéter pendant la nuit à chaque demi-heurC;, et pendant le jour toutes les cinq minutes.
Obs. I. — Vomissements incoercibles au troisième mois. — Trois grossesses normales antéfieures. — Emploi infructueux de nombreux moyens et en 'particulier de la belladone. — Vomissements promptement arrêtés par une application de sangsues sur le col utérin. — Guérison. — Accouchement heureux et à terme de deux jumelles; par M. Clertan.
Une femme chez laquelle trois grossesses antérieures, dont une double, n'avaient rien offert de particulier, fut prise, vers le milieu du troisième mois d'une quatrième grossesse, de vomissements qui devinrent de jour en jour plus opiniâtres, à ce point que, vers le huitième jour, les boissons étaient rejetées, en si petites quantités qu'elles fussent prises. Vers le commencement du troisième septénaire, l'amaigrissement était très-sensible ; la face pâle, fatiguée, la soif inextinguible, la faiblesse déjà sensible, les efforts de vomissement avaient lieu de cinq en cinq minutes pendant l'état de veille, et de demi-heure en demi-heure pendant le sommeil. Une sensation de pesanteur était ressentie dans tout l'hypogastre.
La série des moyens recommandés contre les vomissements fut épuisée sans résultat. Or la suite d'une consultation, des tampons enduits de belladone furent appliqués s\ir le col sans plus de succès. Après environ quinze jours de traitement, les vomissements n'avaient rien perdu de leur opiniâtreté, la peau était devenue froide; le pouls petit, serré, fréquent; la face décolorée, l'expression anxieuse, les lèvres sèches, la bouche contractée. C'est alors que
M. Clertaa résolut d'allaquer directement Torgaue dont l'état morbide lui paraissait devoir être la cause sympathique de ces vomissements prochainement mortels; douze sangsues furent appliquées sur le col; la saignée fut d'au moins 200 grammes. Deux heures après qu'il eut arrêté l'écoulement, un peu de bouillon put être pris sans être rejeté, puis bientôt un verre, enfin les vomissements avaient cessé. Après avoir pris pendant cinq jours des potages de plus en plus substantiels, la malade revint à la vie ordinaire et accoucha à terme de deux filles bien portantes.
{Gas. hebdomadaire, t. I, p. 253.)
La plus minime quantité d'aliments ou de boisson suffit pour déterminer le retour des vomissements, et parfois les malheureuses femmes qui sont ninsi affectées ne peuvent littéralement, sans s'exposer à ries efforts inouïs, introduire dans leur estomac et raeme dans leur bouche la plus insignifiante parcelle d'aliments. Les matières des déjections sont constituées par des mucosités, des glaires, de la bile ou des aliments, selon que l'estomac est en état de plénitude ou de vacuité. Ces matières sont le plus souvent très-acides et quelquefois mêlées d'un peu de sang. Les efforts qui accompagnent le vomissement influent d'ailleurs d'une façon notable sur leur nature. Si ces efforts sont violents et répétés, c'est presque toujours de la bile qui est expulsée, soit seule, soit mêlée à d'autres matières.
La difficulté avec laquelle se produisent les vomissements est très-variable : tantôt ils s'accomplissent avec de grands efforts, une fatigue accablante et une douleur véritable dans la région épigastriquc. L'agitation est alors parfois extrême et le malaise inexprimable. Mais heureusement il n'en est pas toujours ainsi, et il n'est pas très-rare de voir ces vomissements, malgré leur fréquence et leur opiniâtreté, s'effectuer sans de trop vives secousses. Quoi qu'il en soit, le dégoût déjà si prononcé de la femme pour tous les aliments qu'elle ne peut garder ne fait qu'augmenter encore, et bientôt elle en a pour ainsi dire une véritable horreur. Le souvenir de ces aliments, leur vue ou simplement l'odeur qu'ils exhalent, suffit pour provoquer de nouveaux vomissements. Aussi est-on obligé de varier très-souvent les substances alimentaires, et, il faut bien le
dire, quelquefois sans aucun succès. Néanmoins, cliose vraiment singulière! outre les rémissions parfois si mar(juées qu'on observe dans la marche des accidents, rémissions pendant lesquelles l'estomac des malades tolère quelques aiiments légers ou plus ou moins réparateurs, on voit encore cet organe présenter daTis ses fonctions les bizarreries et les caprices les plus inexplicables. Tantôt, en effet, il se contracte et se révolte contre les substances les mieux choisies et les plus délicates, tandis qu'il en accepte et digère d'autres des plus grossières et réputéesà juste titre très-indigestes. La malade deSandras (1) en est un frappant exemple : arrivée à une époque déjà très-avancée, elle ne pouvait plus digérer que de la salade et quelques fruits. . Celte abstinence à laquelle les malades sont ainsi contlamnées, la fatigue, l'anxiété, la douleur que produisent les vomissements, retentissent d'une manière grave sur leur santé générale. Aussi l'amaigrissemenl fait-il de rapides progrès. Les saillies osseuses deviennent de plus en plus prononcées ; les yeux perdent leur éclat, se cernent et semblent s'enfoncer dans leur orbite; le visage pâlit, les traits s'altèrent, des rides apparaissent, et la femme offre un aspect général de vieillesse prématurée. Ses forces diminuent et s'éteignent rapidement ; son caractère se modifie profondément, elle perd son enjouement et sa gaieté ; parfois elle devient triste, morose, difficile et comme désespérée. La vie semble être pour elle un véritable fléau. Ces résultats fâcheux se manifestent d'ailleurs avec une plus ou moins grande rapidité selon l'intensité des phénomènes et la force de résistance de la malade. Il en est de même de certaines circonstances accessoires qui peuvent compliquer la situation déjà si fâcheuse de la femme et précipiter la marche de la maladie.
C'est ainsi que M. Stoltz (2) et M. Vigla (3) ont signalé comme symptôme désagréable et très - fatigant un ptyalisme presque continuel. La salive, dans le fait de M. Vigla, fut trouvée neutre.
(1) Gazelle des hôpilaux, 1853.
(2) Gazelle médicale de Paris, 1852, p. 234.
(3) Gazette des hôpitaux, 1846.
La diarrhée, plus fréciuente et plus grave, contribue parfois puissamment à affaiblir les malades et à accélérer les progrès du mal. Elle peut coïncider avec les vomissements. D'autres t'ois, comme Haigton l'a observé (1), cet accident alterne avec les vomissements, mais, en réalité, il est beaucoup plus commun de voir dans cette période les malades affectées d'une constipation plus ou moins persistante.
Des causes si multipliées d'épuisement font assez pressentir que la santé de la femme est rapidement compromise, et qu'un tel état réclame impérieusement une suspension ou mieux une amélioration dans les symptômes. Cependant, bien que cette première phase de la maladie ne soit accompagnée d'aucune réaction générale, ou plutôt, seulement d'un léger mouvement fébrile le soir, et parfois de sueur pendant la nuit, bientôt se manifeste une aggravation notable dans les symptômes, aggravation surtout caractérisée par les phénomènes réactionnels dont jusqu'ici la femme était du moins presque affranchie. Ce sont ces derniers qui constituent le trait dominant et pathognomonique de la deuxième période.
Deuxième période. — Aucun symptôme, aucun phénomène saillant ne vient ici faire une bnisque apparition. Les deux premières phases de la maladie, quoique très-distinctes et parfaitement caractérisées, se succèdent cependant d'une manière généralement insensible et presque sans transition. Le mouvement fébrile du soir que nous avons signalé dans la première, la fréquence et l'intensité des vomissements, le rejet de plus en plus complet des aliments soit solides, soit liquides, la maigreur, l'épuisement des forces, l'affaiblissement des facultés morales et intellectuelles, etc., tous ces symptômes s'aggravent progressivement et mettent la femme dans la situation la plus alarmante et la plus périlleuse. Il n'y a pas, à proprement parler, de phénomènes nouveaux, mais ceux de la première période augmentent de proportion et de violence. L'état fébrile devient continu et s'accentue de plus en plus, la peau perd sa souple.sse et .sa transparence, et présente une sécheresse et une chaleur anormales. As-
(1) Davis, Obslel. med., t. II, p. 871.
sez souvent toutefois, les extrémités sont froides et couvertes d'une sueur visqueuse qui rend le contact de ces parties désagréable. Les vomissements sont continuels et l'estomac semble être dans une perpétuelle révolte contre tout ce qui est ingéré. Il rejette tout avec des douleurs et des efforts parfois inouïs, et l'organe se contractant à vide n'expulse souvent aussi qu'un peu de bile verdâtre et araère ; un dégoût profond, invincible, porte les malades à refuser obstinément tout ce qu'on leur présente, même les médicaments. Le fait n'est pas néanmoins sans exception, car la malade que nous avons observée k la Clinique d'accouchements, et qui fait l'objet de notre observation VI, offrait au contraire une remarquable docilité. Elle surmonta jusqu'au dernier moment le dégoût que lui inspirait les remèdes et les prit avec une constante résignation.
L'âcreté et l'extrême acidité des matières qui traversent sans cesse la gorge et la bouche déterminent bientôt de la sécheresse, de la douleur et une cuisson désagréable. La malade de M. Vigla (1) ne se plaignait de rien plus vivement que de cette douleur œsophagienne. 11 lui semblait que cette partie fût au vif et que c'était à cette circonstance qu'était dû le véritable obstacle à la déglutition. La bouche se sèche et sa muqueuse rougit ; les dents deviennent noirâtres, sales, fuligineuses et s'engluent, ainsi que les lèvres, d'une matière visqueuse que le contact de l'air dessèche et solidifie. Les gencives sont voilées par une mince pellicule blanchâtre, semblable à celle que l'on observe dans la fièvre gastrique bilieuse. La langue, ordinairement encore molle, humide et normalement colorée, pendant la première période, devient, dans celle-ci, petite, rouge et sèche à la pointe, tandis que sa surface et sa base se recouvrent d'un enduit jaunâtre ou brunâtre plus ou moins adhérent. L'haleine prend un caractère acide et présente parfois une telle fétidité que MM. Cliomel et Dubois avancent que le médecin en est frappé dès qu'il entre dans la chambre de la malade. Haller avait déjà constaté ces phénomènes dans le cas de mort par inanition, ce qui lui fit dire que l'haleine est alors d'une fétidité repoussante, btiam in pu-
(1) Gazelle dos liôpilaux, 18itt.
rissimo feminœ corpore. Le fait est toutefois loin d'être constant. Cazeaux déclare l'avoir vu manquer dans deux cas, et nos observations sont souvent muettes à cet égard. A ces symptômes vient souvent encore s'ajouter une soif intense et presque inextinguible, que rien ne peut satisfaire. Quelques morceaux de glace ou quelques gouttes d'eau froide introduites dans la bouche sont les seuls moyens propres à atténuer un peu le supplice de ces malheureuses. Les urines sont rares, colorées, épaisses et très-odorantes. Il se produit une diarrhée plus ou moins abondante, ou exceptionnellement une constipation opiniâtre.
Le tableau de ces cruelles souffrances n'est pas cependant encore complet. Chez certaines femmes des douleurs plus ou moins vives se manifestent en différents points, et particulièrement à la tête et dans la région épigastrique. La céphalalgie, quelquefois violente et fixe, siège surtout au front, au-dessus des yeux, et parfois dans toute la tête. La pression exercée à l'épigastre est pénible, douloureuse ou intolérable. Les vomissements produisent le même résultat et peuvent amener une telle exaspération dans la souffrance, que la malade de M. Nonat (1) ne trouvait, pour l'exprimer, d'autre terme de comparaison que les violentes douleurs de l'enfantement. Lobstein (2) a également signalé une douleur cuisante siégeant dans l'hypochondre droit et que des frictions sèches pouvaient seules atténuer.
Cette succession de phénomènes si graves amène bientôt une augmentation effrayante dans l'état déjà si alarmant de la malade. La physionomie s altère de plus en plus ; la femme devient méconnaissable ; sa maigreur est extrême ; toute la masse intestinale est considérablement réduite dans son volume, et parfois, comme dans VObservatwn VI, la paroi antérieure de l'abdomen est presque immédiatement en contact avec la colonne vertébrale. Les os , comme dit le vulgaire, semblent percer la peau, et la faiblesse est telle, que des défaillances ou des syncopes se produisent au moindre mouvement. Le décubitus dorsal est le seul possible; et la malheureuse pa-
(1) Gazelle des hûpilaux, 1852.
(2) 0avragc Sur le grand sympathique. Paris, 1823.
tiente, n'ayant plus qu'un souffle d'existence, garde l'immobilité la plus complète. Dans cet état extrême, elle ressemble plutôt à un spectre qu'à un être humain et vivant. C'est ainsi que M. Stollz (1) dit avoir observé une de ses malades cliez laquelle il provoqua l'avortement avec succès. Elle était immobile sur son lit et n'avait plus la force de s'y tenir allongée; elle avait glissé, les genoux fléchis, vers le pied du lit où elle était comme accroupie et où tout le corps semblait comme ratatiné! « Elle avait le hoquet et des envies de vomir, c'est-à-dire des soulèvements et des convulsions d'estomac, car elle ne rendait rien. » — Malgré la gravité de cet état et l'imminence apparente de la mort, on peut cepèndant observer encore de courtes rémissions pendant lesquelles la malade cesse de vomir et supporte une légère alimentation. Mais cette circonstance appartient beaucoup moins à la seconde période de la maladie qu'à la troisième qu'elle caractérise en partie.
Comme exemple remarquable de vomissements incoercibles arrivés à ce degré extrême de gravité, je crois devoir consigner le suivant, que j'emprunte au premier volume des Mémoires de ia Société ohtélricak de Londres et dont voici la traduction presque littérale :
Obs. II. — Cas de vomissemenl incoercible (excessive) dans une première g7'ossess9^ résultat de l'irritation de l'utérus en gestation; parW.Tyler Smith.
Catherine O'C. âgée de dix-neuf ans, non mariée, de petite laillc, fut admise au pavillon Victoria, le 19 juillet 1859. Elle était malade depuiî enviroQ une semaine nvanl. son admission et soufifrait de vomissemcnis incessants après avoir pris se? repas. Ce symptôme était rapporté à un désordre cérébral et à l'hystérie; nniis il résista à toute e.spèce de trnileraciit qui put être employé cl augmenta d'intensité. Au commencement de septembre, après qu'elle eut passé six semaines à l'hôpital, j'eus l'idée de l'examiner, vu la possibilité d'une grossesse. Elle était à ce moment dans un état d'exlrôme émaciation ; son pouls s'élevait de 120 h 140 ; il y avait une grande sensibilité à répigastre; le délire survenait occasionnellement de temps à autre,
(1) Stoitz, Gazette médicale de Paris, 1852.
elle n'avait qu'une demi-conscience d'elle-même. Elle restait dans la position couchée, tant elle était faible, et était incapable de remuer son corps et ses membres. .T'acquis la certitude que le flux menstruel s'était montre pour la dernière fois quinze jours avant son entrée h l'hôpital. Elle avoua, après beaucoup de dénégations, qu'elle avait eu des rapports sexuels eu deux circonstances, peu après cette menstruation. La suppression des règles arriva subitement et. depuis lors, a continué.
A l'exploration digitale, on trouva l'utérus augmenté de volume et le col ramolli; les aréoles des mamelons sont d'une couleur rosée, les follicules quelque peu développés; les mamelles sont pleines et arrondies, le développëmeut de la poitrine contraste, d'une manière remarquable, avec l'état amaigrissement de tout le corps.
Ces faits rendaient l'existence d une grossesse si évidemment probable qu'elle fut consécutivement placée sous ma direction et transportée dans mon service. Comme tous les remèdes habituels pour modérer le vomissement avaient été inutilement employés, je suspendis entièrement l'administration des médicaments. Une surveillante fut placée près de la malade pour en prendre un soin spécial, et fut chargée de lui donner une cuillerée à thé de ait ou de thé de bœuf Ibeef lea) alternativement chaque demi-heure. Ceci ormait une quantité de nourriture, donnée dans les vingt-quatre heures, s'éevant à six onces.
Aucune autre chose n'était prise par la bouche ; les seules cuillerées à thé e causaient pas de vomissements et la totalité de cette petite quantité était onservée. Aucun stimulant n'était donné, parce qu'il avait été remarqué ne les plus minimes quantités de vin et d'eau-de-vie produisaient les vomisemenls les plus fâcheux. Outre cette dose de 4 grammes de lait et de thé e bœuf, on friclionnnit vivement, matin et soir, l'abdomen, les côtés et les Disses avec parties égales d'huile de foie de morue et d'huile d'olives, et l'on aisait une injection rectale de fort thé de bœuf, deux fois dans les vingtuatre heures. Lorsque ce régime fui commencé, la femme pesail 51 Urires (l). uoique la maladie fût dès lors en voie de décroissance, la patiente continua éanmoins à s'affaiblir, car la quantité de nourriture retenue et absorbée 'était pas suffisante pour la soutenir, et beaucoup moins encore pour comenser ses pertes antérieures. Le pouls continua d'être aussi fréquent, taudis ne les autres symptômes d'épuisement persistaient. Pendant quelques jours, fut impossible de déterminer si elle était dans cet état de rémission du omissement produit par épuisement, état qui quelquefois annonce une mort rochaine, ou si l'estomac peu à peu regagnait sa tonicité. Par suite du
fl) La livre anglaise vaut 453 grammes 4 décigr. La livre française valait 489 grammes dëcigr.
séjour «u lit, des ulcéraliuiis se moulruicnt aux hanches el aux fesses ; le progrès de l'émaciation continuait.
Au 16 septembre, la malade pesait seulemeni, 47 livres 1/2, ou 1 livre 1/2 en moins que 3 slones 1/2 (le stone vaut 14 livres). Je ne sache pas qu'il y ait, dans la science, un exemple d'un poids aussi faible; avant le commencement de la maladie, elle paraissait avoir été bien grasse et dans une bonne condition de santé.
La quantité de nourriture administrée fut graduellement augmentée jusqu'à ce qu'elle prit une cuillerée à soupe chaque demi-heure, ou 2i onces par jour. L'amaigrissement dès lors s'arrêta; le pouls était moins fréquent et les signes du retour de la force du corps et de l'esprit se manifestaient peu à peu. Elle devint capable de prendre une alimentation solide en petite quantité et bientôt elle augmenta en poids.... Elle était si avantageusement modifiée après une courte absence que je fis de la ville, et pendant laquelle elle fut confiée aux soins du docteur Graily Hewit, qu'à mon retour je pouvais à peine la reconnaître.
Dans la première partie du traitement, j'examinai avec anxiété la question de produire l'avortement. Je décidai contre l'opération, parce que, à la suite de l'administration d'une petite quantité d'alimentation, le vomissement avait cessé, et parce que sa faiblesse était si grande que l'acte de l'avortement, à cette époque, l'aurait très-probablement fait mourir. Les intestins étaient partout fortement rétractés. A la suite d'une longue rétention, les fèces, lorsqu'elles étaient expulsées par l'injection de thé de bœuf, étaient plus semblables à du bois carbonisé qu'aux évacuations ordinaires.
Les signes de la grossesse continuaient, la tumeur utérine pouvait être sentie à la fin d'octobre au-dessus de la marge du bassin. Les mamelles étaient larges et vascularisées, le lait s'était montré dans ces glandes ; le bruit placentaire pouvait à ce moment être entendu, quoique faiblement, et le 29 novembre, j'entendis distinctement les bruits du cœur fœtal.
Au 3 décembre, des symptômes d'avortement arrivèrent tout à coup, et l'œuf fut expulsé. Il sortit en entier. Le placenta devait avoir été détaché complètement de l'utérus au commencement du travail , car placenta , fœtus et membranes sortirent en un seul faisceau. La grossesse avait atteint le cinquième mois et l'œuf était très-petit pour cette époque. La malade supporta assez bien l'avortement. — M. Smith fit voir l'œuf aux assistants. Un dessin photographique qui accompagne cette observation montre l'étal d'amaigrissement de la femme.
Troisième période. — Dans ses deux premières phases, la maladie a suivi d'une manière presque constante une marche ascen-
siûiiiielle. Les symptômes, sans changer, à vrai dire, de nature et de caractère, n'ont cessé de s'aggraver jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés, pour la plupart, à leur maximum d'intensité. Dans cette dernière période il n'en est plus de même; les phénomènes changent et se modifient; les vomissements cessent,, le calme semble se rétablir; mais ce n'est là qu'un calme trompeur, et, pour le médecin expérimenté, il n'est que le prélude d'une terminaison fatale. La fièvre et les phénomènes de réaction générale, joints à la violence progressive des symptômes de la première période, caractérisaient la deuxième phase de la maladie. Dans celte dernière, ce sont les troubles cérébraux et sensoriels, le délire, le coma, les hallucinations des sens, qui constituent les traits les plus importants et les plus accusés.
L'épuisement des forces est porté à sa dernière limite; les défaillances et les syncopes se reproduisent parfois sous l'influence des causes les plus légères et viennent troubler l'espérance des familles, qu'une douce illusion faisait renaître. Ces syncopes deviennent dans certains cas une complication des plus fâcheuses et des plus embarrassantes pour le médecin. Oue faire contre un tel accident, dans de pareilles conditions! M. Lambert (1), dans le cas intéressant qu'il a rapporté, en a observé une qui dura trois heures!
La fièvre persiste au même degré que dans la période précédente, ou plutôt elle augmente encore d'intensité et passe au type continu, si jusqqe-là elle avait été irrégulièrement intermittente. Le pouls diminue de force et perd toute ampleur et toute résistance. Il devient misérable, petit, à peine sensible, et atteint 120 à l/iO pulsations par minute. Enfin , les accidents cérébraux ne tardent pas à se manifester , et s'annoncent par de la céphalalgie, des rêvasseries et des hallucinations de la vue et de l'ouïe. Ces troubles sensoriels se produisent d'abord pendant la nuit, qui est agitée et sans sommeil réparateur; puis bientôt la malade offre dans ses réponses des réflexions étranges et se montre inquiète ou préoccupée d'objets imaginaires. Son esprit, toutefois, peut être encore fixé et
(1) Lambert, Gazelle des hûpHauœ, 1852.
l'on obtient alors des réponses justes et sensées. Mais un délire continu et tranquille ne tarde pas à succéder à ce délire léger et intermitleiit. La voix, jusque-là seulement très-affaiblie, perd son timbre naturel et s'altère sensiblement. La vue se trouble, la sensibilité se perd, tous les sens s'émoussent; les extrémités se refroidissent de plus en plus, la peau se couvre d'une sueur visqueuse, enfin la malheureuse femme tombe dans la somnolence, le coma, puis succombe.
Chose étonnante cependant, il est commun de voir les vomissements cesser dans cette période. La malade peut prendre alors quelque nourriture que son estomac tolère^ et la digestion si longtemps impossible semble enfin s'opérer. Mais les forces sont trop épuisées, et les sources de la vie par trop compromises; cette apparente amélioration n'est que passagère, et le plus habituellement l'indice d'une mort imminente. Le fait que nous venons de rapporter est, en efiet, un des plus exceptionnels et des plus étonnants qui soient dans la science, et l'on se tromperait gravement si l'on croyait qu'il en dût être souvent ainsi. Il est d'ailleurs vraisemblable que, dans ce cas, la mort probable du fœtus et l'arrêt de la grossesse ont puissamment contribué à la guérison.
Quoi qu'il en soit, ce calme trompeur de la période ultime des vomissements n'est pas absolument constant, et il est des observations où ces derniers n'ont réellement cédé qu'à la mort. La malade de M. Lambert (1) en est un exemple frappant : cette malheureuse succomba, pendant là période de somnolence, dans un effort de vomissement.
En face d'un cortège de symptômes si graves et d'un désordre aussi eff"rayant, n'est-il pas surprenant, et je dirais presque incroyable, de voir la grossesse n'en être souvent que très-peu compromise ou même nullement influencée. Tel est cependant le résultat constaté un grand nombre de fois. Mais nous reviendrons tout à l'heure sur celte question , à propos des divers modes de terminaison de la maladie.
Dans la description qui précède, rjous avons eu particulière-
(1) Lambert, Gazette des hôpitaux, 1852.
ment en vue les vomissements incoercibles dépendant de la grossesse ou d'une circonstance elle-même plus ou moins subordonnée à cette dernière. Mais, ainsi que nous l'avons l'ait remarquer au début de notre travail, il est des causes assez nombreuses qui peuvent provoquer des vomissements opiniâtres pendant la grossesse, sans qu'on puisse toutefois déterminer d'une manière bien précise la nullité ou la part d'action que la gestation prend à ce fâcheux résultat. Est-il besoin d'ajouter que la maladie peut alors revêtir un caractère et présenter des symptômes un peu différents, selon la nature et le degré d'influence de cette cause? que dans les cas de cancer ou d'ulcère de l'estomac, par exemple, la douleur épigastrique pourra être plus vive et plus ' persistante, les matières vomies présenter du sang en plus ou moins grande quantité et à des époques plus rapprochées? que l'exploration de la région pourra faire reconnaître l'existence d'une tumeur, etc., etc.? que dans les faits de hernie épigastrique, comme celui qui a été publié par Pipelet (1), les vomissements auront précédé depuis un temps variable le début de la grossesse, si la hernie date elle-même d'une époque antérieure à cette dernière? et que l'examen attentif de l'abdomen pourra conduire à un diagnostic plus ou moins précis? Nous ne croyons pas devoir insister ici sur ces variétés nombreuses de phénomènes dont l'exposé trouvera sa place naturelle aux chapitres consacrés à l'étiologie et au diagnostic.