CHAPITRE PREMIER 3I
rable pour nous la perte de cette Alsace, dont la race faisait le plus frappant contraste avec celles des autres parties du pays, et dont les éléments populaires ne parlaient pas notre langue, que vient-on nous parler de l'impossibilité où nous nous trouverions de réunir jamais TEurope en une grande fédération républicaine ? Les éléments en seraient infiniment moins disparates que ceux qui se sont agrégés dans nos patries contemporaines. Que Clemenceau « n'ait jamais pu venir à bout de sentir et de penser comme un Américain ? » C'est possible. Mais je connais des Chinois qui sont venus à bout de sentir et de penser comme des Français; cela fait compensation, et l'infirmité sentimentale de Clemenceau ne pèse d'aucun poids dans l'argumentation.
Clemenceau dit, il est vrai, qu'il ne répugne pas à la fédération des peuples, sauf à charger nos arrières-petits-neveux de la réaliser. Mais il ajoute aussitôt que cette fédération elle-même présuppose des patries parce qu'on ne peut fédérer que ce qui existe.
A mon grand regret, je suis obligé de lui faire
remarquer qu'il commet ici la plus lourde des erreurs.
Ce qui doit — ce qui peut — être uni en une Europe fédérative, ce ne sont pas — Proudhon, Saint-Simon et Auguste Comte l'ont proclamé — nos patries actuelles ; mais bien des groupes infiniment plus petits, dont la plupart n'existent pas, et devraient être taillés dans les nations existantes.
Proudhon a écrit :
Une fédération entre grandes monarchies, à plus forte raison entre démocraties impériales, est chose impossible. Des Etats comme la France, TAutriche, TAngleterre, la Russie, la Prusse, peuvent faire entre eux des traités d'alliance ou de commerce : il répugne qu'ils se fédéralisent (i).
C'est là une vérité qu'il faut être un bien médiocre observateur pour ne pas reconnaître.
Aucune unité, centraliste ou fédérale, ne peut exister là où un seul des éléments qui la composent ou un petit nombre d'entre eux est assez fort pour pouvoir à la rigueur tenir tête à l'ensemble.
Les hommes qui ont créé les nations contemporaines l'avaient bien compris.
Lorsqu'en 1789 les Constituants voulurent donner le dernier sceau à l'unité française, ils n'eurent
(i) Proudhon : Du principe fédératlf. — Paris, Dentu, i86^. — Page 71.