CHAPITRE PREMIER
D'ailleurs, dût-il s'écrouler, ce ne serait point encore une raison de ne le pas construire.
S'il était dans les destinées humaines qu'une ou plusieurs tentatives infructueuses dussent encore précéder l'édification de la cité future, loin de nous mettre en travers, nous devrions nous efibrcer de doubler au plus vite ces étapes intermédiaires pour arriver plus rapidement à celle qui nous mènerait au but.
Si, même, Lockroy était dans le vrai en supposant que l'humanité est soumise à un mouvement oscillatoire qui l^oblige à passer par d'éternelles alternatives de concentration et de dislocation, si telle était la loi du progrès, il ne nous appartiendrait pas d'y faire obstacle. Bien au contraire, nous devrions, puisque dans cette hypothèse nous nous trouverions momentanément au moins dans une période de concentration, aller dans le sens du mouvement, c'est-à-dire faciliter l'union des patries.
Ces idées ne sont pas pour plaire à M. Ernest Judet, qui écrivait dans Y Eclair du 17 août 1907 :
M. Naquet, anarchiste de cabinet, aura beau ergoter ou
truquer, il ne s'échappera pas de lui-même, de son atavisme et du charme de la dangereuse attraction qui lui fait subordonner son pays — notre patrie — à un idéal plus ou moins supérieur qui est sa destinée explosive, sa mission de rupture universelle, même à ses dépens, avec la vision du suicide pour l'émancipation des autres peuples libérés par nous et nés de nos ruines.
J'estime que c'est là, en effet, une conception tellement sublime, qu'elle est hors nature et radicalement monstrueuse. Le premier droit comme le premier devoir d'un être constitué, individu ou nation, esi de se conserver, de durer et de faire à son maintien tous les sacrifices de sa chimère messianique ou de sa logique révolutionnaire. Sur ce point, M. Naquet, traitant son pays en quantité négligeable, en joujou de laboratoire, est conséquent avec lui-même : jamais nous ne nous comprendrons, jamais nous ne marcherons ensemble.
Je reconnais volontiers qu'entre les vues du directeur de YEclair et les miennes il existe un abîme difficile à franchir. Mais la conception monstrueuse n'est pas la mienne qui, d'ailleurs, a été jadis celle de ses amis actuels. C'est celle qui, au milieu d'une logomachie indigeste, apparaît comme étant la sienne.
La patrie serait-elle donc pour M. Judet un lambeau de terrain ? Se croirait-il obligé de chérir le Dahomey comme il paraît chérir la France, si le hasard, au lieu de le faire naître parmi nous, l'avait fait venir au monde parmi les anciens sujets de Béhanzin ?