CHAPITRE PREMIER 4I
Je ne pense pas qu'il ait le courage logique d'aller jusque là. C'est cependant ce qui semblerait ressortir du passage ci-dessus.
Eh bien ! non ! La patrie n'est pas un lambeau de terrain. C'est un ensemble de mœurs, de coutumes, de traditions qui, plus ou moinsf font corps avec nous-mêmes et auxquelles nous nous sentons d'autant plus attachés qu'elles sont dominées par un idéal plus élevé.
Chez les peuples barbares ou d'une demi-civilisation^ cet ensemble de conditions exerce son empire sur les hommes en dehors de toute réflexion de leur part. Elles constituent pour eux un milieu qui s'incorpore au sol sur lequel ils ont vu le jour, à la terre des aïeux, au Vaterland^ qu'ils aiment sans en discuter la valeur parce qu'ils n*en connaissent pas d'autre.
Mais à mesure que les civilisations se développent, les membres des diverses cités se déplacent. Ils étudient les mœurs, les coutumes, les traditions des autres agglomérations humaines. Ils comparent leurs patries aux patries étrangères, et ils en arrivent à trouver la leur supérieure ou inférieure à telle ou telle autre. Dans le premier cas, leur amour pour le pays qui leur a donné naissance s'accroît; dans le second, il décUne, et l'on voit des citoyens le quitter, en quête d'une nationalité nouvelle.
Nous, nous aimons la France, et certes nous en avons le droit, car la comparaison lui est avantageuse. Mais comme la distance qui la sépare des autres peuples civilisés n'est plus à beaucoup près ce qu'elle a pu être jadis, comme tous les peuples d'Europe et d'Amérique ont, à l'heure présente, à peu près les mêmes idées fondamentales et la même législation, comme il n'existe plus entre eux de diflFérences essentielles, mais de simples diflférences de plus ou de moins, l'amour de la patrie gagne en étendue et perd en intensité. Nous aimons encore, suivant le lieu où nous sommes nés, la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre..., mais nous commençons à aimer l'Europe et l'ensemble du monde civilisé. L'idée de patrie s'élargit. Des patries provinciales les deux derniers siècles nous ont conduits aux patries nationales; le vingtième siècle est en voie de nous mener aux patries continentales et intercontinentales, en attendant la patrie mondiale.
Lorsque chez un peuple les idées sont encore assez peu diversifiées pour que la presque unanimité des citoyens soit éprise du même idéal, le patriotisme des idées semble se confondre avec le patriotisme territorial.
Lorsque, au contraire, ainsi que c'est presque partout le cas de nos jours, un peuple est divisé