CHAPITRE PREMIER
en plusieurs fractions visant chacune un idéal diflPérent, on peut dire qu'il existe plusieurs patries, et même des patries antagonistes, dans une même patrie. C'est, à des degrés divers, le cas des principales nations européennes et américaines ; c'est surtout le cas de la France.
En rompant brusquement et irrévocablement avec l'ancien régime, la Révolution française, ainsi que l'observe judicieusement l'historien anglais Macaulay, a créé une France nouvelle dont les aspirations sont absolument diflFérentes de celles de nos pères. Entre la France chrétienne, monarchique, guerrière de Louis XIV et la France démocratique et socialiste moderne, il ne reste aucun point de contact. Nous, fils de la Révolution, nous sommes certainement plus rapprochés d'un révolutionnaire allemand ou russe que d'un conservateur français ; et un conservateur français se sent pliïs près d'un conservateur étranger que d'un français révolutionnaire. Ce sentiment trouvait admirablement son expression dans ces paroles, que j'ai entendu proférer en 1871 par un monarchiste sans doute patriote qui lisait les nouvelles de la Commune : « heureusement que les Prussiens sont autour de Paris et que nous n'avons pas à trembler pour l'ordre comme aux journées de juin 1848 ! »
C'est que la patrie va chaque jour en se spiritualisant davantage, dirais-je volontiers, si le mot de spiritualisation ne risquait d'évoquer des idées philosophiques opposées à ma conception de l'univers. La patrie idéale va de plus en plus se substituant à la patrie territoriale.
Je prie M. Judet de ne pas se hâter de fulminer contre ces appréciations. J'ignore s'il est chrétien et monarchiste ; mais il est une chose que je sais, c'est qu'il est à cette heure l'allié fougueux de tous les partis conservateurs et réactionnaires.
Or, il y a un peu plus d'un siècle, lorsqu'après avoir brisé ses anciennes chaînes, le peuple français proclama les droits de l'homme, supprima la monarchie, fit rouler la tête d'un roi sur la plateforme de la guillotine, et lorsque les rois de l'Europe se ruèrent sur lui pour étoufier sa liberté naissante^ l'immense majorité de l'aristocratie française émigra. Elle quitta le sol où dormaient les ancêtres et alla constituer à Coblentz la fameuse armée de Condé qui combattit dans les rangs étrangers contre les armées nationales.
Sous le règne de Bonaparte, on put même voir un homme, qui devait monter plus tard sur le trône de France, écrire de Palerme aux ennemis de son pays pour les féliciter d'une défaite infligée par eux à ceux sur lesquels, dès cette époque, il aspirait à régner.