CHAPITRE PREMIER
Je n'en sais rien; et il ne m'importe guère. Il en est des lois sociales comme des lois physiques : l'énergie ne se perd pas; les forces se composent et se décomposent mais ne s'anéantissent jamais, et plus il y a de composants dans un système, plus il y a de chances pour que le résultat soit imposant.
Les provinces dont se composait la vieille France, les « pilules d'Italie » dont se composait jadis la péninsule, ces patries en miniature possédaient aussi un idéal commun qui en était le ciment.
Dans quelle mesure l'idéal provençal, l'idéal bourguignon, l'idéal breton subsistent-ils dans la France unifiée ? Dans quelle mesure la mentalité napolitaine, romaine, florentine, milanaise, vénitienne, génoise existent-elles encore dans l'Italie reconstituée ?
Je l'ignore.
Il est par contre une chose que je sais : c'est que l'idéal français est supérieur à l'idéal bourguignon ou provençal ; c'est que la mentalité italienne dépasse la mentalité mesquine de Venise ou de Florence; c'est que nul de nous, à moins que ce ne soit M. Barrés avec son particularisme lorrain, ou quelque félibre attardé à la résurrection d'une langue morte, ne regrette la petite patrie morale
à laquelle il appartiendrait si les grandes nationalités ne les avaient pas supprimées en les absorbant. Dans l'avenir, la patrie morale actuelle subsisterat-elle au sein de la grande patrie ? Continuera-t-on à préférer les lieux où Ton a passé son enfance à ceux dont on n'est pas originaire et dont on parie moins parfaitement la langue ? Le personnes nées sur le vieux sol des Gaules ou de la Germanie conserveront-elles ce quelque chose de spécial qui caractérise l'esprit français ou l'esprit allemand ? Ce sont là des questions auxquelles il n'est pas dès à présent aisé de répondre. Ce qui est certain c'est que si le fait se produit nul n'aura à le regretter parce qu'il sera naturel. Il déterminera une diversité féconde et l'on pourra dire tant mieux ! Si, au contraire, l'esprit particulier à chaque peuple se combine assez intimement à celui des autres pour constituer un esprit nouveau distinct de ceux dont il se compose, tels ces composés chimiques dont les propriétés ne rappellent en rien celles des éléments dont ils sont formés, tant mieux encore! Cet esprit nouveau dépassera d'autant celui des nations actuelles que ce dernier dépasse celui des collectivités primitives amalgamées en elles. Personne n'aura à souffrir, du reste, de ces transformations. Elles s'opèrent d*une manière assez lente pour être in-