CHAPITRE PREMIER I
puissante que celle des nationalités. Une même religion a englobé des peuples divers, les a façonnés, a présidé à leur naisssance et a assisté à leurs funérailles. Les religions dépassent les patries en étendue et en durée, dans l'espace et dans le temps.
Leur action sur la civilisation s'est, en outre, fait sentir à un bien plus haut degré. Les agglomérations des hommes vivant sur le même sol, « les patries », ont surtout favorisé le mouvement économique, non sans devenir souvent des écoles de brutalité. Les idées religieuses ont éveillé les curiosités, ont amené l'homme à se passionner pour des idées abstraites auxquelles les intérêts matériels étaient étrangers. Elles ont affiné les esprits et les cœurs.
Et, cependant, nous n'apprendrons rien à Clemenceau, en lui disant que ces grandes directrices de la pensée humaine ont fait leur temps, qu'elles sont aujourd'hui des écoles de corruption, et qu'à l'heure où nous sommes, ce qui en subsiste est devenu l'élément le plus funeste, le plus rétrograde de tous ceux contre lesquels nous avons à lutter.
Or, si Clemenceau veut bien récrire le paragraphe que nous venons de citer, en y substituant partout le mot « religion » au mot « patrie », il s'apercevra que le fond du raisonnement reste le
même, ce qui le conduira forcément ou à rejeter son aflGirmation sur la pérennité des patries, ou à admettre la pérennité des religions.
C'est qu'en vertu d'une loi universelle, tout ce qui a été utile devient nuisible, tout ce qui a été élément de force et de progrès devient destructeur d'énergie et obstacle à une action progressive ultérieure, tout ce qui a engendré la vie — même les aliments dont nous nous nourrisssons — finit, si on ne l'élimine, par provoquer la mort.
Celte loi est la conséquence de la tendance que possèdent tous les organismes à se conserver. Une institution nécessaire aujourd'hui cesse de l'être lorsque, p^r suite de transformations conscientes ou inconscientes, elle est susceptible d'être économiquement remplacée. Mais même alors, quoique inutile et encombrante, elle tend à se perpétuer, et fait par cela même obstacle au développement de celle qu'exigent les conditions générales du milieu, opposant pour un temps une barrière à la marche du genre humain. Une instititution vieillie est à la société ce que sont à l'organisme de l'individu les déchets de la nutrition brûlés qui, si nous ne les excrétons pas, nous intoxiquent.
' Les religions offrent un frappant exemple de ce phénomène. Clemenceau le reconnaît. Pourquoi