‹ Désarmement ou alliance anglaiseChapitre 41 sur 88 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

peuples, la fédération de toutes les nations civilisées sinon encore la fédération mondiale, et nous nous trouverions être, à un degré plus haut encore qu'en dix-sept-cent-quatre-vingt-douze, les initiateurs du progrès humain.

Quand un peuple s'élève en civilisation, il s'abaisse, je l'ai dit, en puissance militaire. La France Cïi est là. Si donc elle s'obstine à se maintenir sur ^c terrain de la force matérielle qui ne peut plus être utilement le sien, elle tombe fatalement à un ^ng inférieur : elle ne dirige plus; elle suit.

Mais qu'elle abandonne résolument ce terrain

impropre à son évolution actuelle ! A la manière

des larves qui, devenues insectes parfaits, chan-

&ent de milieu en prenant des ailes, qu'elle sorte

^^ son ancienne enveloppe ! Qu'elle se place sur

^^ champ plus vaste, celui de la paix et de la

fraternité humaines! Elle garde alors le rang que

^ I^évolution lui avait conquis. Ce rang je veux

^ Ivii conserver — ce qui excite la commisération

^ Clemenceau à mon égard — tandis que natio-

^istes et radicaux veulent le lui faire perdre.

Telle est la différence qui diversifie nos deux patriotismes.

J'ai écrit il y a 3 ans, et par les considérations qui précèdent je viens de contrerisquer cette pensée :

Le sacrifice d'un peuple voué en holocauste au progrès humain me remplit d'admiration. Je voudrais voir la France désarmer sans s'occuper de ce que font les autres. Il se pourrait qu'elle succombât sous quelque agression monstrueuse. Mais même alors elle ne périrait pas tout entière.

Tout le clan nationaliste avec M. Judet et M. Bailby, tout le clan radical avec Clemenceau, le Petit Méridional et Goblet, m'en ont fait un crime ; et en cela ils se trouvaient d'accord — il n'est que juste de le confesser — avec l'immense majorité de nos concitoyens qui n'ont pas encore dépouillé l'enveloppe de la chrysalide. M. Ernest Judet estime — je l'ai déjà cité — que :

Le premier droit, comme le premier devoir d'un être constitué est de se conser\'er, de durer, et de faire à son maintien tous les sacrifices de sa chimère messianique ou de sa logique révolutionnaire.

Telle n'est pas l'opinion de Clemenceau. A ses yeux « le premier devoir pour un être constitué » n'est pas l'obéissance à l'instinct de conservation. C'est au contraire la victoire de la raison sur cet

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instinct animaL Sur ce point mes deux adversaires m'opposent des arguments diamétralement opposés, et je constate non sans plaisir cette dissidence de vues entre eux.

En réalité, c'est ici Qemenceau qui a raison. Affirmer que, pour tout être vivant, le premier droit et le premier devoir est de se conserver, c'est faire l'apologie de la lâcheté. Considérons alors comme criminel l'honmie qui se jette à l'eau ou dans les flammes pour sauver son semblable ! proclamons le droit à la désertion, que dis-je? le devoir de déserter, non plus comme le fait M. Hervé en vue d'un idéal supérieur et pour s'insurger contre la société, mais pour conserver sa propre personne, cet être constitué que nous ne pouvons pas exposer à la mort sans démériter ! Taxons d'imbécilité et de témérité coupable les peuples qui, n'étant pas menacés eux-mêmes, courent aux armes pour défendre d'autres peuples opprimés! La France volant en 18^9 au secours de l'Italie, et s'exposant ainsi à une défaite possible; la république du fleuve Orange rayée de la carte des nations pour être allée défendre sa sœur du Transvaal, ont transgressé les devoirs de la conservation et doivent être flétries !

Je ne développe pas davantage. J'en ai assez dit je crois pour établir que la doctrine de M. Judet

est celle de l'égoïsme et de la peur. Cette doctrinelà, je la repousse pour les individus comme pour les nations.

Le devoir de l'homme est, au contraire, de mépriser assez sa vie pour la faire passer après l'honneur; et l'honneur consiste non dans de vaines pratiques, mais dans le dévouement à l'humanité.

Jamais ceux qui se sont dévoués n'ont été traités de sots. Jamais les peuples qui ont porté secours à d'autres peuples victimes d'agressions injustes n'ont été taxés de témérité et d'imprudence. Le sacrifice a toujours été honoré parmi les hommes; et les grands peuples comme les héros ont toujours été les peuples et les hommes aux yeux desquels la vie ne comptait pas devant un grand œuvre à accomplir.

Seulement, voilà !

Courir aux armes pour défendre l'Italie, le Transvaal, la Pologne... avant l'alliance russe, c'est grand aux yeux de Clemenceau ; c'est même grand aux yeux de Judet, qui ne manquera pas de prétendre que je l'ai mal compris et que j'ai tiré de ses prémisses des conséquences qui n'y étaient pas contenues.

On a le droit d'exposer sa vie, mais à la condition que ce soit sur un champ de bataille. D'au-

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