CHAPITRE CmaUlÈME IO
extérieure. Toute conquête, tout amoindrissement aurait pour conséquence d'y arrêter pour un ^emps la lutte féconde des idées et des intérêts économiques, et de la remplacer par une lutte nationaliste rétrograde, ce qui entraînerait une diminution d'énergie dans Thumanité.
Il est évident que ceci n'est pas applicable à des assemblages comme la Russie, qui ne constituent pas un groupement normal ayant trouvé sa voie évolutive, qui ne représentent qu'un troupeau d'esclaves menés à coups de nagaïkas par une bureaucratie oppressive. La suppression de Tétat actuel quel qu'en soit le moyen est là la condition nécessaire de tout progrès ; l'éradication du gouvernement s'impose, ne saurait être payée trop cher, et la défaite qui l'y tuerait définitivement ouvrirait l'ère de la vie pour la nation. Mais le cas de la Russie n'est certainement pas celui de la France dont l'écrasement par des peuples monarchistes enrayerait pour un temps la marche du genre humain.
Telle n'est pas la conception de M. Hervé. Il considère le prolétaire comme n'ayant pas de patrie; celle-ci n'existant à ses yeux que pour qui possède et participe par là même aux avantages qui découlent de son existence. A ses yeux le bourgeois seul a une pa.rie et l'on conçoit qu'il la
défende puisque c'est son patrimoine. Quant à l'ouvrier, sa patrie, c'est sa classe; le travailleur français appartient à la même patrie que l'ouvrier allemand, et à une patrie ennemie de celle à laquelle appartient le bourgeois français.
Hervé constate en outre que les conditions économiques sont à peu de chose pires semblables chez tous les peuples de civilisation occidentale, et il dit par suite aux travailleurs : que vous importe d'être français ou allemands, puisque économiquement votre situation économique est la même en France et en Allemagne ? vous n'avez qu'un devoir, celui de défendre votre classe; et une seule chose serait criminelle de votre part : tirer sur vos frères de classe allemands. Si donc une guerre éclate désintéressez vous en, ou plutôt profitez de la désorganisation qu'elle amènera pour accomplir la révolution sociale chez vous tandis que les prolétaires allemands la réaliseront chez eux.
Cet ensemble de syllogismes serait irréprochable s'il était exact que les travailleurs n'eussent pas de patrie, et s'il était indifférent pour eux, au point de vue de leur émancipation finale, de vivre sous tel ou tel autre code bourgeois. Malheureusement ce sont là des idées simplistes qui ne tiennent pas compte de la complexité des phénomènes.