CHAPITRE PREMIER I
au moins sous la forme qu'elles revêtent actuellement. Elles ne représentent que les stades successifs de la grande révolution qui conduit à l'unification humaine. Notre espèce, partie de la famille, de la tribu, du clan, va par étapes à l'unité planétaire. Les patries sont l'une de ces étapes.
Aux tribus, aux clans, ont succédé les villes, ces patries homéopathiques souvent brillantes de la Grèce ou de l'Italie que, en ce qui concerne l'Italie, le poète Giusti appelait Vltalta in pilole, l'Italie en pilules.
Puis sont venues les provinces, les régions, les comtés, les duchés, les royaumes, les républiques.
L'Europe a connu une époque où il existait des Landgraves et des Margraves et pas d'Allemagne ; où il y avait des républiques de Venise, de Florence, de Gênes, de Pise, d'Amalfi, des états pontificaux, un duché de Lombardie... et pas d'Italie ; où il y avait une Provence, un Comtat venaissin, un Languedoc, une Navarre, une Normandie, une Bretagne... et pas de France; où la péninsule ibérique était divisée en plusieurs royaumes, mais où l'Espagne n'était encore qu'une expression géographique.
Ces comtés, ces duchés, ces royaumes, ces républiques, tantôt unis à un monarque par une
vague vassalité, tantôt entièrement indépendants, étaient des patries, et donnaient lieu à des patriotismes embryonnaires qui ne le cédaient en rien en intensité à nos patriotismes d'aujourd'hui.
Carpentras était alors l'ennemie d'Avignon quoique ces deux villes fissent partie du comtat l'une et l'autre, tant le particularisme allait loin. Ces sentiments se sont même conservés assez longtemps pour que, dans mon enfance, en 1840, il m'ait été encore donné d'entendre des carpentrassiens, mes compatriotes, s'indigner ostensiblement de ce qu'on était allé porter des secours aux Avignonnais inondés.
On voit encore à Venise les superbes portes sculptées de la cathédrale de Gênes, apportées comme trophées dans la ville des lagunes par les armées de la sérenissime république à la suite d'une guerre contre Gênes la superbe.
On aurait sans doute fort étonné les patriotes vénitiens et génois de ces temps là si on leur avait prédit qu'ils seraient un jour réconciliés et frères dans une Italie une et indivisible.
Pourquoi ce qui s'est produit hier ne se reproduirait-il pas demain sur une plus grande échelle ? Pourquoi Paris et Berlin, Saint-Pétersbourg et Londres, Madrid, Vienne et Rome ne deviendraient-elles pas les villes principales d'une Europe