ARTICLE DE E. LOCKROY EN RÉPONSE AUX TROIS ARTICLES DE NAQUET
La Dépêche (de Toulouse) du 14 juillet 1905.
36' année. N^ 13,536.
La Patrie et Alfred Naquet.
Au moment même où il commençait dans ce journal un article sur « l'Evolution des Patries », mon vieil ami Alfred Naquet m'adressaitv une longue lettre, que je regrette de ne pouvoir reproduire, parce qu'elle est à la fois d'une grande beauté et d'une grande éloquence, où il me faisait l'honneur de me prendre à partie et de m'exposer sa thèse. J'allais lui répondre par la poste, lorsqu'il m'apparut qu'il était plus simple de lui adresser quelques observations dans la Dépêche, Il y a toujours profit à causer avec Alfred Naquet. C'est un grand esprit et un grand cœur. Et même alors qu'on croit qu'il se trompe, on est obligé de reconnaître la générosité et la hauteur de sa pensée.
Il voit le monde se transformer, les patries disparaître, les nations se fondre en un seul peuple. Bientôt, d'après lui, nous ne serons plus Français, mais Européens, et
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bientôt encore nous ne serons plus Européens, mai$ Planétaires. Cette perspective n'a rien qui m'épouvante ni me répugne. Je ne demande pas mieux que de deve^ nir Planétaire. Assurément, la suppression des frontières^ la concorde universelle, la fraternité des hoounes sont choses souhaitables. Je les souhaite autant que Naquet. Ce qui me paraît difficile^ c'est de les réaliser.
Cette réalisation ne semble pas embarrasser Naquet. Elle est, à son avis, dans Tordre naturel des choses. La logique et l'histoire le prouvent à la fois, et Naquet, dans une page admirable d'ailleurs» montre les patries s'agrandissant, peu à peu, se fondant pour ainsi dire, les unes dans les autres, et s'acheminant inévitablement vers l'unité. Il cite le Corse, Français depuis un siècle; l'Alsacien, Allemand depuis trente ans. 11 eo conclut que les Papous deviendront des Européens avant longtemps, ce que je ne veux pas nier, parce que j'ignore l'avenir. Mais la théorie historique de Naquet me paraît assez discutable. Est-il donc vrai que, depuis le commencement du monde, les Patries se soiçnt agrandies au point de nous faire espérer leur disparition ? Est-il donc vrai qu'elles se pénètrent si bien, qu'au bout de quelques années elles perdent jusqu'au souvenir d'avoir vécu ? Peut-être étonnerait-on bien les Polonais, si on leur affirmait qu'ils sont devenus Russes ou Prussiens, et peut-être les habitants de la Macédoine apprendraient-ils avec surprise qu'ils sont Turcs de cœur et d'esprit. Il n'y a que des nationalités qui persistent en dépit de la tyrannie et de l'oppression. Il y en a qui résistent même à un régime de liberté. C'est le cas de la Norvège. L'amour de la patrie est encore aujourd'hui un sentiment si naturel et si fort, que pour
APPENDICÇ ZO'J
une question de drapeai; Qt de consulat on risque une Révolution. La Norvège, qui nç veut même pas de l'union suédoise, s'acheminc^trelle vers l'union européenne ?
Mais est-il exact quç toujours l'idée de patrie est allé élargissant, son cercle ; englobant, petit à petit, des; po* pulatioas d'abord étraug^res et ennemies ? Naqqet parle du moyen âge et des territoires féodaux qui ont fini par composer la France. Il est vrai que la France s'est unifiée par la communauté des idées et des intérêts, plus que par la similitude des races. C'est un pays composite, dont la Royauté a réuni les morceaux et dont la Révolution a fait un bloc. Mais cela prouve-t-il que la France s'est manifestée au delà de ses frontières naturelles et qu'elle ait jamais réussi à se répandre autrement que par la conquête, en Allemagne, en Elspagne ou en Italie ? On pourrait soutenir, au contraire, en remontant le cours de l'histoire, que les Patries, au lieu de s'étendre, sesontfractionnées. Le monde antique a connu la plus grande patrie qui ait jamais existé sur le continent. C'était l'Empire. Romain. Alors, les peuples Içs plus divers, assez libres chacun chez eux, car l'Empire respectait leurs institutions, leurs mœurs, leurs religions, leurs habitudes, vivaient dans une fraternité qui, sans l'esclavage, eût été complète. Gaulois, Germains, S/riens, Numides, Itaiotes, Ibériens étaient devenus concitoyens. Ont-ils continué à vivre ainsi ? Comment ont-ils agrandi ces états-unis d'Asie, d'Afrique et d'Europe ? Comment se sont-ils acheminé vers l'unité ? Naquet le sait mieux que moi. Ils ont cassé la grande patrie en petits morceaux. Ils ont brisé le jeu de patience. L'œuvre des Scipion, des César, des Auguste
s'en est allée en poussière. Le souvenir même s'en est perdu. Et les patriotismes locaux ont repoussé plus vivaces^ sur les ruines du monde ancien.
Naquet me dira que je ne tiens pas compte de l*ifivasion des Barbares. Mais l'invasion des Barbares, saut le christianisme qu'elle a affermi, a été un bien. Elle a supprimé une société corrompue et qui tombait en pourriture. Qui, cependant, dit à Naquet qu'il n'y aura plus d'invasions de Barbares ? Qui lui affirme que le genre humain vivra, désormais, sans catastrophes, jusqu'à la mort de la planète ? Qui lui donne cette confiance en l'avenir ? Ce n'est pas le passé qu'il évoque. Ce n'est pas l'histoire, qui lui inâige des démentis.
Il se croit à la veille des états-unis d'Europe et il en exprime sa joie. Ma joie, à moi, est, je l'avoue, moins grande. J'ai peur de voir recommencer l'histoire ancienne. Un grand empire s'élève à nos portes, après s'être constitué à nos dépens, qui vise à ressusciter l'Empire Romain. Si les états-unis d'Europe doivent exister un jour, c'est lui qui sera à leur tête et qui présidera à leurs destinées. La pensée de son chef apparaît plus clairement de jour en jour. Lui aussi, comme Naquet, rêve la fédération de tous les peuples du continent. Il travaille à réaliser les projets de Naquet. Cela m'effraye. Sa domination s'étend du Nord au Sud comme une tache d'huile. Il règne en Autriche aussi bien qu'en Prusse ; il tient l'Italie par un traité ; son influence est prépondérante en Norvège, en Suède, dans tout le Nord. Le gouvernement Roumain est à lui; la Hongrie lui demandera peut-être un jour son fils Attila; la Turquie est sa vassale, et il impose des conférences africaines aux peuples de l'Occident. Oui, voilà un
iomme puissant; voilà une patrie qui grandit, qui monte^ qui absorbe tout autour d'elle. Devons-nous souhaiter qu'elle monte encore, qu'elle grandisse encore et qu'elle domine davantage ? Voulons-nous acheter l'union et l'unité européennes au prix de notre indépendance et de notre liberté ?
Nous n'avons qu'un mot à dire. S. M. Guillaume II nous acceptera pour sujets. La France s'agrandira de l'Allemagne, ou plutôt l'Allemagne s'agrandira de la France, et les états-unis d'Europe seront en bonne voie de formation. Mais Naquet lui-même, se séparant cette fois de M. Hervé, déclare qu'il aime mieux être Français qu'Allemand. Les Allemands obéissent à un kaiser et en France le peuple seul est souverain. Ce n'est pas une petite chose cela, et cette simple différence suffirait à expliquer et à justifier l'idée de patrie. Ce qui constitue la France, ce n'est pas un agglomérat de populations diverses, c'est une communauté d'aspirations vers an idéal de justice, de liberté et de droit humain. Elle est nécessaire au monde : à sa vie intellectuelle et morale. Sa disparition ou son absorption par l'Europe serait un désastre pour tout l'univers. Tant que la pensée qu'elle personnifie n'aura pas pénétré les nations, il faudra la conserver et la défendre. Et même alors que la planète unifiée serait devenue fraternelle, peut-être serait-il nécessaire de garder à ce petit coin de terre, perdu dans la masse internationale, quelque chose de son originalité passée et de son indépendance d'esprit.
Après nous avoir prêché la suppression des patries, Naquet va certainement, comme déjà il me l'a écrit, nous annoncer la fin des guerres défensives ou offensives ; il les juge toutes également odieuses et crimi-
nelles. II enveloppe dans un même anathème^ Bonaparte et Marceau, Frédéric II et Washington. Mais^ puisqu'il en appelle à l'histoire ancienne et moderne^ qu'il me permette une question. Si, autrefois, Thémistocle^ Miltiade^ Aristide avaient été imbus d'idées internationalistes et pacifistes, et si tranquillement ils avaient subi le joug des Xercés et des Barbares d'avance, que serait devenue la Grèce et, après la Grèce^ l'humanité ?
Edouard Lockroy.