Nous n'attaquons point la gloire des auteui
anciens, nous leur laissons à tous leur mérite; nous ne comparons ni les esprits ni les talevts , mais les méthodes; notre rôle n'est point celui d'un juge, mais celui d'un guide.
33. Il faut le dire franchement , on ne peut porter aucun jugement sur notre méthode, ni sur les découvertes qu'elle a fournies, au nom des prénotions (c'està-dire de la raison telle qu'on l'entend aujourd'hui) ; car on ne peut demander que Ton reconnaisse pour autorité cela même que l'on veut juger.
34. Expliquer et faire entendre ce que nous avons en vue, n'est pas même chose facile ; car on ne comprend jamais ce qui est nouveau que par analogie avec ce qui est ancien.
35. Borgia a dit de l'expédition des Français en Italie, qu'ils étaient venus la craie en main pour marquer les hôtelleries, et non avec des armes pour les forcer; c'est de cette façon que je veux laisser pénétrer ma doctrine dans les esprits disposés et propres à la recevoir; il ne faut pas chercher à convaincre, lorsqu'il y a dissentiment sur les principes mêmes et les notions fondamentales, et les formes de la démonstration.
36. Le seul moyen que nous ayons pour faire goûter nos pensées , c'est dé tourner les esprits vers l'étude des faits, de leurs séries et de leurs ordres; et d'obtenir d'eux qu'ils s'interdisent pour un temps l'usage des notions, et commencent à pratiquer la réalité:
37. Notre méthode , à son début, a une grande analogie avec les procédés de ceux qui soutenaient Vacatalepsie; mais , à la fin , il y a entre eux et nous une
différence immense et une véHtable opposition. Ils affirment, effc, tout simplement, que l'on ne peut rien savoir; nous, que Ton ne peut savoir beaucoup de ce qui concerne la nature, avec la méthode qui est maintenant en usage ; mais ils enlèvent par cela même toute autorité à Tintelligence et aux sens; et nous, nous recherchons et nous donnons des aides à Tune et apx autres.
38. Les idoles et les fausses notions qui ont envahi déjà l'esprit humain et y ont jeté de profondes racines, non-seulement occupent tellement Tintelligence , que la vérité n'y peut trouver que difficilement accès; mais encore, cet accès obtenu, elles vont accourir au milieu de la restauration des sciences, et y susciteront mille embarras, à moins que les hommes avertis ne se mettent en garde contre elles, autant qu'il se peut faire.
39. Il y a quatre sortes d'idoles qui remplissent Pesprit humain ; pour nous faire entendre , nous leur donnons les noms suivants : la première espèce d'idoles, ce sont celles de la tribu ; la seconde, les idoles de la caverne; la troisième, les idoles du forum; la quatrième, les idoles du théâtre.
40. La formation de notions et de principes, au moyen d'une induction légitime, est certainement le vrai remède pour détruire et dissiper les idoles; mais il sera toutefois fort utile de faire connaître ces idoles elles-mêmes. Il y a le même rapport entre un traité des idoles et l'interprétation de la nature , qu'il y a entre le traité des sophismes et la dialectique vulgaire.
41. Les idoles de la tribu ont leur fondement dans la nature même de l'homme , et dans la trib\i ou le
110 fiAGON.
genre humain. On affirme à tort t[ue le sens humain est la mesure des choses; bien au contraite, toutes les perceptions, tant des sens que de l'esprit, ont bien plus de rapport à nous qu'à la nature. L^entendement humain est à Tëgard dbs choses comme un miroir in^ fidUe qui , recevant leurs rayons , mêle sa nature propre à leur nature, et ainsi les dévie et les coirompt.
42. Les idoles de la caverne ont leur fondement dans la nature individuelle de chacun; car chaque homme , indépendamment des erreurs communes à tout le genre humain, a en lui une certaine caverne où la lumière de la nature est brisée et corrompue, soit à cause de dispositions naturelles particulières à chacun, soit en vertu de Téducation et du commerce avec d'autres hommes , soit en conséquence des lectures et de l'autorité de ceux que chacun révère et admire ^ soit en raison de la différence des impressions, selon qu'elles frappent un esprit prévenu et agité , ou un esprit égal et cahne, et dans bien d^autres circonstances; en sorte que Tesprit humain, suivant qu'il est disposé dans chacun des hommes, est chose tout à fait variable, pleine de troubles, et presque gouvernée parle hasard. De là ce mot si juste d*Héraclite: que les hommes cherchent la science dans leurs petites sphères, et non dans la grande sph^ universelle.
43. Il y a aussi des idoles qui viennent de la réunion et de la société des hommes , 'gt que nous nommons idoles du forum , pour signifier le commerce et la communauté des hommes où'eUes prennent naissance. Les hommes communiquent entre eux par le langage ; mais le sens des mots est réglé pat la con^
NOVUM ORGANUBL 111
ception^ vulgaire. C'est pourquoi l'esprit, à qui une langue mal faite est déplorablement imposée, s'en trouve importuné d'une façon étrange. Les définitions et les explications dont les savants ont coutume de se prémunir et s'armer en beaucoup de sujets , ne les affranchissent pas pour cela de cette tyrannie. Mais les mots font violence à l'esprit et troublent tout, et les hommes sont entraînés par eux dans des controverses et des imaginations innombrables et vaines.
44. Il y a enfin des idoles introduites dans Tesprit par les divers systèmes des philosophes et les mauvaises méthodes 4^ démonstration; nous les nommons idoles du théâtre, parce qu'autant de philosophies inventées et accréditées jusqu'ici, autant, selon nous , de pièces créées et jouées , dont chacune contient un monde imaginaire et théâtral. Ce n'est pas seulement des systèmes actuellement répandus, et des anciennes sectes de philosophie que nous parlons ; car on peut imaginer et composer bien d'autres pièces de ce genre, et des erreurs entièrement différentes ont des causes presque semblables. Nous ne voulons pas non plus parler ici seulement des systèmes de philosophie universelle, mais encore des principes et des axiomes des diverses sciences , dont la tradition , une foi aveugle et Tirréflexicm ont fait toute l'autorité. Mais il faut parler plus longuement et explicitement de chacune de ces espèces d'iddles , pour que l'esprit humain puisse s'en préserver.
46. L'esprit humain est porté naturellement à supposer dans les choses plus d'ordre et de ressejnblance qu'il n'y en trouve ; et tandis que la nature est pleine
d'exceptions et de différences, Tesprit voit partout harmonie, accord et similitude. De là cette fiction que tous les corps célestes décrivent en se mouvant des cercles parfaits; des lignes spirales et tortueuses, on n'admet que le nom. De là Tintroduction de Télément du feu et de son orbite , pour compléter la symétrie avec les trois autres que l'expérience découvre. De là encore cette supposition que les éléments sont, en suivant une échelle de progression ascendante, dix fois plus légers les uns que les autres; et tant d'autres rêves de ce genre. Et ce n'est pas seulement les principes que Ton peut trouver chimériques , mais encore les notions elles-mêmes!
46. L'esprit humain, dès qu'une fois certaines idées Pont séduit, soit par leur charme, soit par l'empire de la tradition et de la foi qu'on leur prête , contraint tout le reste de revenir à ces idées et de s'accorder avec elles ; et quoique les expériences qui démentent ces idées soient plus nombreuses et plus ^concluanted , l'esprit ou les néglige , ou les méprise , ou par une distinction les écarte et les rejette , non pas sans un très-grand dommage ; mais il faut bien conserver intacte toute l'autorité de ces préjugés chéris. J'aime beaucoup la réponse de celui à qui Ton montrait suspendus dans un temple les tableaux votifs de ceux qui avaient échappé au péril du naufrage, que Ton pressait de déclarer, devant de tels témoins, s'il reconnaissait la providence des dieux, et qui répartît : « Mais où donc a-t-on peint ceux qui , malgré leurs vœux , périrent? >» C'est ainsi que procède toute superstition , astrologie, interprétation des songes , divination , présages ; les
hommes enchantés de ces sortes de chimères, tiennent note des prédictions réalisées; mais de celles, bien plus nombreuses , que l'événement déçoit, ils ne tiennent compte et passent outre. C'est là un fléau qui pénètre bien plus subtilement encore la philosophie et les sciences ; dès qu'un dogme y est reçu , il dénature tout ce qui lui est contraire , quelque force et raison qu'il y rencontre , et le soumet à sa mesure. Et quand bien même l'esprit n'aurait ni légèreté ni faiblesse, il conserve toujours une propension dangereuse à être plus vivement frappé d'un fait positif que d'une expérience négative; tandis que régulièrement il devrait prêter autant de crédit à l'une qu'à l'autre , et qu'au contraire , c'est surtout dans l'expérience négative que se trouve le fondement des véritables principes.
47. L'esprit humain est surtout frappé des faits qui se présentent ensemble et instantanément à lui, et dont l'imîïgination est remplie d'ordinaire ; une tendance certaine, mais imperceptible, le porte à supposer et à croire que tout le reste ressemble à ces quelques faits qui l'assiègent ; il est, de son naturel, peu tenté d'aborder ces expériences inaccoutumées et en dehors des sentiers battus où les principes viennent s'épfouver comme au feu, et très-inhabile aies traiter, à moins que des règles de fer et une autorité inexorable ne lui &ssent violence en ce point.
48. L'esprit humain s'échappe sans cesse et ne peut jamais trouver d'arrêt ni de bornes; il en cherche toujours plus loin, mais en vain. C'est ainsi que l'on ne peut comprendre que le monde se termine quelque
part, et imaginer des bornes sans concevoir encore quelque chose au delà. C'est ainsi encore que Ton ne peut comprendre comment une éternité s'est écoulée jusqu'à ce jour; c^r cette distinction dont on se sert habituellement, de V infini d'avant, et de \ infini d'or près, ne peut se soutenir d'aucune façon ; il s'ensuivrait en effet qu'il y a un infini plus grand qu'un autre infini, que l'infini a un terme et devient ainsi fini^ la divisibilité à Finfini de la ligne nous jette dans un semblable embarras, qui vient de ce mouvement sans terme de la pansée. Mais où cette impuissance de se fixer entraine le plus d'inconvénients, c'est dans la recherche des causes ^ car, tandis que les lois les plud générales de la nature doivent être des faits primitifs (comme ils le sont en effet) , et dont la cause n'existe réellement pas, l'esprit humain^ qui ne peut se reposer nulle part, cherche encore quelque chose de plus clair que ces faits. Mais ^ors il arrive que voulant remonter plus haut dans la nature , il redescend vers J'hojnme , çn s'adressant aux causes finales , causes qui existent bien plus dans notre esprit que dans la réalité , et dont l'étude a corrompu étrangement la philosophie. H 'Y ^ autant d'impéritie et de légèreté à demander la cause des faits les plus généraux, qu'à ne point rechercher celle des faits secondaires et dérivés. '
49. L'esprit humain ne reçoit pas avec sincérité la lumière des choses , mais il y mêle sa volonté et ses passions; c'est ainsi qu'il se fait une science à gon goût : car la vérité que l'homme reçoit le plus volontiers c*est celle qu'il désire. Il rejette les vérités difficiles à saisir , à cause de son impatience à atteindre le
NOYUM OBGANUM. 115
résultat ; les principes qui le restreignent, parce que son espérance y trouve des bornes ; les lois les plus hautes de la nature , parce qu'elles gênent ses superstitions ; la lumière de llejcpéhence , par une arro^ gance superbe, poiir que son intelligence ne paraisse pas s'occuper d'objets méprisables et fugitifs ; les idées extraordinaires, parce qu'elles choquent les opinions vulgaires s enSn , d'inpombrables et secrètes passions pénètrent de toute» parts l'esprit et cprrompent le jugement,
60. Mais la pins grande source d'erreurs et d'embarras pour l'esprit humain , se trouve dans la grossièreté , l'imbécillité et les sJ>errations des sens, qpi donnent aux choses qui les frappent plus d'importance qu'à celles dopt ils ne sont pas frappés immédiatement, quoique 1q3 dernières en aient réellement plus que les autres. L'esprit ne va guère plus loin que l'c^ ; aussi l'oèservatiou de ce qui est invisible estelle complètement ou à peu près nulle. C'est pourquoi» toutes les opération» des esprits dans les corps tangibles nous échappent et demeurent inconnues. Nous ne remarquons pas non plus dans les choses visibles les changements d'états insensibles, quQ l'on nomme d'ordinajre altérations , et qui sont en effet un transport des {loties les pttis ténues. Et cependant, $i ces opérations et ces changements ne sont connus et mis en lumière, on ne peut rien produire de grand dans la nature en £|it d'industrie. D'un autre côté, la nature de l'air et de tous les corps plus légers que l'air (et il y en a beaucoup), nous e^t presque entièrement inconnue. Les aens par eux-mêmes sont très-bornés et
nous trompeat souvent , et les instruments ne peuvent leur donner beaucoup d^étendue ni de finesse ; mais toute véritable interprétation de la nature repose sur Texamen des faits et sur des expériences prépai*éeâ et concluantes ; dans cette méthode , les sens jugent de l'expérience seulement , et l'expérience , de la nature et de l'objet à conndtre.
51 . L'esprit humain de sa nature est porté aux abstractions, et regarde comme stable ce qui est dans un continuel changement. 11 vaut mieux fractionner la nature que l'abstraire ; c'est ce qu'a fait l'école de Démocrite , qui a mieux pénétré dans la nature que toutes les autres. Ce qu'il faut considérer, c'est la matière, ses états et ses^changements d^états , ses opérations fondamentales , et les lois de l'opération ou du mouvement; quant aux formes, ce sont des inventions de l'esprit humain , à moins qu'on ne veuille appeler formes ces lois des opérations corporelles'. * 52. Voilà les idoles que nous appelons idoles de la tribu, qui ont leur origine, ou dans la régularité inhérente à Tessence de l'esprit humain, ou dans ses préjugés, ou dans son étroite portée, ou dans son instabilité continuelle , ou dans son commerce avec les passions , ou dans l'imbécillité des sens , ou dans le mode de l'impression que nous recevons des choses.
53. Les idoles de la caverne viennent de la constitution d'esprit et de corps particulière à chacun ; et aussi de l'éducation , de la coutume , des circonstances. Cette espèce d'erreurs est très-nombreuse et variée; cependant nous indiquerons celles dont il faut le plus
se garder, et qui ont la plus pernicieuse influence sur l'esprit qu'elles corrompent.
54. Les hommes aiment les sciences et les études spéciales , ou parce qu'ils s'en croient les auteurs et inventeurs , ou parce qu'ils y ont consacré beaucoup d'efforts et se sont particulièrement familiarisés avec elles. Lorsque les hommes de cette classe se tournent vers la philosophie et les théories générales , ils les corrompent et les altèrent en conséquence de leurs études favorites ; c'est ce que Ton voit très-manifestement dans Aristote , qui asservit tellement la philosophie naturelle à sa logique , qu'il fit de la première une science à peu près vaine et une arène de discussions. Les chimistes, avec quelques essais au fourneau, ont construit une philosophie imaginaire et d'une portée fort restreinte ; bien mieux , Gilbert, après avoir observé les propriétés de l'aimant avec une application extrême , se fit sur-le-champ une philosophie en harmonie parfaite avec l'objet dont son esprit était possédé.
55. La distinction la plus grave et en quelque façon fondamentale à signaler entre les esprits , relativement à la philosophie et aux sciences , c'est que les uns ont plus d'aptitude et d'habileté à remarquer les différences des choses , les autres à remarquer les ressemblances. Les esprits fermes et pénétrants peuvent fixer leur attention et la concentrer sur les différences même les plus subtiles : les esprits élevés et qui raisonnent , saisissent et réunissent les ressemblances même les plus légères et les plus générales des êtres ; l'une et l'autre
118 PAGON.
SQrte d'esprit tombe facilement dans Teseè^ , en saisissant ou des points, ou des ombres.
56. Qn trouve certains- esprits remplis d'admiration pour tout ce qui est antique , certains autres de passion et d'entraînement pour la nouveauté ; bien peu sont faits de telle sorte qu'ils puissent garder une mesure , et ne point aller battre en brèche ce que les anciens ont fondé de bon , ou mépriser ce que les modernes apportent de raisonnable à leur tour. £(; ce n'est pas sans un grand dommage pour la philosophie et les sciences , que les esprits se font aiosi les partisftl^ plutôt que les juges de l'antiquité et de la nouveauté ; ce n'est pas à Theureuse conditioa d'un siècle ou d^uo autre , chose variable et périssable , qu'il iaut dernander la vérité , ipais à la lumière de l'eicpérience et de la nature, qui est éti^nelle; Il faut doac renoncer à ces engouements , et veiller à ce que Tesprit ne reçoive pas d'eux ses convictions.
67. L'élude exclusive de la nature et des corps dans leurs éléments, brise en quelque sorte l'intelligence et la met en pièces ; l'étude exclusive de la nature et des corps dans leur composition et leur disposition générale , jette l'esprit dans une adnûratiop qui l'éperve. C'est ce que l'on vojt parfaitement en comparant l'école de Leucippe et Pémocritç aux autres sectçs philosophiques : celle-là #e préoccupe tellement des éléments des choses, qu'elle néglige les composés; les loutres d^menrent teUement en extase devant les composés I qn'ejles ne peuvent pénétrer jusqu'aux éléments; il faut donc faire succéder c^s études Tune à
NOTUM OBGAMUM. 119
l'autre et les cultiver alternativement , pour que l'esprit devienne à la fois pénétran), et étendu , et que Top puisse éviter -les inconvénients que nous avons indiqués ^^t les idoles qui en proviennent*
68. Voilà les soins qu'il faut prendre pour éloigner et dissiper lès idoles de la caverne y qui viennent surtout de la prédomipance de certains goûts, de l'observation excessive des différences ou des ressemblances, de l'engouement pour certaines époques, enfin , d'une vue trop étendue pu trop partielle des choses. En général , tout esprit , en étudiant la nature , doit se d^er de ses tendances et de ses prédilections, et apporter en tout ce qui les touche une réserve extrême, pour conserver à l'intelligence toute sa sincérité et sa pureté.
69. he» plus dangereuses de toutes les idoles sont celles du forum, fui viennent à l'esprit de son alliance nvec le langage. Les hommes croient que leur raison commande aux mots ; mais les mots exercent souvent à leur jtour une influence toute-puissante sur Fintelligence , ce qui rend la philosophie et les sciences sophistiques et Qiifeuses. Le sens des mots est déterminé selon la portée de l'intelligence vulgaire , et le langage coupe la p^re par des lignes que cette intelligence §per£oit 1(B pips facilement. Lorsqu'un esprit plus pé- Tiétrmt W up@ Q{>serv^Qn plup attentive veut transporter ces lignes pour les mettre miçux enharmonie avec 1^ réalité , le lapgage y fait obstacle ; d'où il arriva q^e 4fi giwdes et solennelles controverses d'hommes tirès-doctes dégénèrent souvent en disputes 4e mots; tandis qu'il rendrait mieux commencer* sui^ vaut la prudente habitude des mathématiciens, par
couper court à toute discussion , en définissant rigoureusement les termes. Ceperidant les définitions pour les choses naturelles et matérielles ne peuvent remédier à ce mal , pacce que les définitions se font^ellesmêmes avec des motsr, et que les mots engendrent les mots ; de telle sorte qu'il est néces^ire de recourir aux faits, à leurs séries et à leurs ordres, comme nous le dirons bientôt, lorsque nous en serons venus à la méthode et aux principes suivant lesquels on doit fonder les notions et les lois générales.
^. Les idoles qui sont imposées à Tintelligence par le langage , sont de deux espèces : ou ce sont des noms de choses qui n'existent point (car de même qu'il y a des choses qui manquent de noms parce qu'on ne les a pas observées , il y a aussi des noms qui manquent de choses et ne nomment que desrâjses de notice imagination), ou des noms de choses qui existent, m£iis confus et mal définis , et reposant sur une vue de la nature beaucoup trop prompte et incomplète. De la première espèce sont les expressions suivantes '.for^ tune, premier mobile, orbes planétaires, élément du feu, et autres fictions de cette sorte , dont la racine est dans de fausses et vaines théories. Cette espèce d'idoles est celle que Ton détruit le plus facilement , parce qu'on peut les anéantir en gardant pour les théories un éloignement constant et ferme.
Mais l'autre espèce , formée par une abstraction inhabile et vicieuse, enlace bien plus solidement notre esprit où elle a de profondes racines. Choisissons pour exemple cette expression, V humide, et voyons quel rapport existe entre les divers objets qu'elle si-
NOYUM OBGANUM. 121
gnifie : nous trouverons que cette expression est le signe confus de diverses at tion^ qui n'ont point de rapport vérital:^ et ne peuvent se réduire à une seule. Car nou»entendons par là, et ce qui se répand facilement autour d'un autre corps, et ce qui en soi est indéterminé et ïfa point de consistance ; et ce qui cède facilement de tous côtés ; et ce qui se divise et se disperse facilement; et ce qui s'unit et se rassemble facilement ; et ce qui facilement coule et se met en mouvement ; et ce qui adhère facilement à un autre corps et l'humecte; et ce qui facilement fond et se réduit cq liquide , lorsqu'il a pris une forme solide. C'est pourquoi , lorsqu'on en vient à appliquer cette expression^ si vous la prenez dans un sens, la flamme est humide; dans un autre , l'air n'est pas humide , dans un troisième, la menue piMissière est humide; dans un antre encore, le verre est humide ; en sorte que Ton reconnaît facilement que cette notion a été empruntée à l'eau et aux liqueurs communes et vulgaires, précipitamment et sans aucune précaution pour en vérifier la justesse.
Dans les mots , il y a certains degrés d'imperfection et d'erreur. Le genre le moins imparfait de tous est celui des noms qui désignent quelque substance déterminée , surtout parmi les espèces inférieures , et dont l'existence est bien établie (car nous avons de la craie j de la boue, une bonne notion ; de la terre, une mauvaise); une classe plus imparfaite est celle des noms d'actions, comme engendrer, corrompre, altérer; la plus imparfaite de toutes est celle des noms de qualités (à l'exception des objets immédiats de nos
sensations), comme le grave, le doux, le léger, le dense, etc. Cependant, parmi toutes ces classes diverses , il est impossible quMl ne se trouve pas des notions un peu meilleures que les autres , selon 1^'étendue de Texpérience quia frappé les sens.
6}. Quant aux idoles du théâtre , elles ne sont pa« innées en nous, ou introduites furtivement dans l'esprit ; mais ce sont les fables des systèmes et le|s mauvaises méthodes de démonstration qui nous les imposent. Essayer et entreprendre de les réfuter , ce serait ne pas être conséquent à ce que nous avons déjà exposé. Comme nous ne sommes d'accord ni sur 1^ principes, ni sur le mode de démomtration , toute argumentation est impossible. C'est une bonne fortune que de ne rien 6ter à la gloire des anciens. Et nous n'attaquons en rien leur mérite , puisque ce n'est ici absolument qu'une question de méthode. Comme dit le proverbe : le boiteux qui est sur le bon chemin, ar^ rive avant le coureur qui n'y est pas. Il est même trèsr évident que lorsqu'on court hors de la bonne route, plus on est habile et prompt, plus on dévie.
Telle est notre méthode de découvertes scientifiques, qu'elle ne laisse pas beaucoup à la pénétration et à la vigueur des esprits , mais rend toutes les intelligences à peu près égales* Tout de mèm^ que, pour tracer une ligne droite ou décrire un cercle parfoit , la fermeté de la main et l'exercice jouent un grand rôle, si l'on ne se sert que de la main , mais sont de médiocre ou de nulle importance , si Top emploie la règle ou le compas : ainsi fait notre méikoàe. Mai^ quoiqu'il ne serve de rien de réfuter chaque systôme en
NOTUM QBGANUM. 123
particulier , il faut cepepdant dire un |E00t des sectes Qp général et de ces sortes de théorie , des signes auxquels on peut les juger et qui )ei condamnent , et touc)ier quelque chose des omises d'un si grand ipsuccès et d*un accord si lopget si général dans l'erreur, pour faciUter l'accès à la vérité , et pour que l'esprit humain se purifie plus volontiers et bannisse les idoles.
62. Les idoles du théâtre, ou des systèmes, sont nopikireuses, peuvept Vètfe plus encore, et le seront peut-être un jour; car si pendant beaucoup de siècles 1^ esprits n'ftvdif^t pus été absorbés par la religion ^ 1^ théologie; si les gouvernepients, et surtout les Q^narchies, p'étaîent pas enpemis de ces sortes de nouveautés , même de pure spéculation , à tel poipt que les hommes ne peuvent s'y appliquer (|u'à leurs risquQs et périls, n'pn retirant aucun fruit, pais au contraire exposés par là même au mépris et à la haine, on aurait vu naître, sans aucun doute , bien d'autres sectes de philosophie , semblables à celles qui fleurirent autrefois dans la Grèce avec une grande variété. Pe même que sur les phépon^ènes de l'espace éthéré on peut élever plusieurs thèmes célestes ; de même , et bien plus encore , sur les phénomènes de la philosophie, on peut construire des théories diverses, et les pièces de ce théâtre ont encore ce caractère comp^un avec celles des poètes, de présenter les faits dans des narrations mieux ordonnées et plus élé^ntes que les narrations véridiqîjes de l'histoire, et de les offrir tels qu'op les ferait à plaisic
l^ïf. généra ces $y^tème$f donpept à la philosophie pouf base , qn quelques ^ts aju^quel^ ils deipuideiM^
trop , ou beaucoup de faits auxquels ils demandent trop peu , en sorte que d'un côté comme de l'autre , la philosophie repose sur une base beaucoup trop étroite d'expérience et d'histoire naturelle , et ne conclut que d'après des données légitimement trop restreintes. Les rationalistes s'emparent de diverses expériences les plus vulgaires, qu'ils ne constatent point avec scrupule, et n'examinent pas avec beaucoup de soin, et mettent tout le reste dans la méditation et les évolutions de l'esprit
Il est une autre espèce de philosophes, qui, versés exclusivement dans un petit nombre d'expériences où leur esprit s'absorbe ,osent tirer de là une philosophie entière, ramenant tout de vive force et d'une étrange manière fleur explication favorite.
Il en est une troisième espèce , qui introduisent dans la philosophie la théologie et les traditions , au nom de la foi et de l'autorité ; quelques-uns parmi eux ont poussé la folie jusqu'à demander la «^'.MM.r- aux invocations des esprits et des génies.
Ainsi toutes les fausses philosophies se ramènent à trois classes : la sophistique , l'empirique et la superstitieuse.
63. Un exemple très-manifeste du premier genre , se voit dans Aristote , qui a corrompu la philosophie naturelle par sa dialectique ; construit le monde avec ses caté^Dries ; attribué à l'âme humaine cette noble substance , une nature exprimée par des termes de seconde intention ; tranché la question du dense et du rare, qui donnent au corps de plus ou moins grandes dimensions en étendue, par la pauvre distinction de
NOYUM ORGANUM. 125
la puissance et de l'acte; donné à chaque corps un mouvement unique et particulier, et afiin»é que lorsqu'un corps participe à un second mouvement, c'est du dehors que celui-ci lui vient ; et imposé à la nature une infinité d'autres lois arbitraires; toujours plus occupé de mettre dans les réponses un armngeroent logique, et de donner à l'esprit quelque chose de positif dans les termes, que de pénétrer dans la réalité ; ce dont on est surtout frappé en comparant sa philosophie avec les autres systèmes en honneur chez les Grecs. En effet, les homéoméries d'Anaxagore, les atomes de Leucippe et Démocrite , le ciel et la terre de Parménide , Xsihaineei V amitié d'Empédocle , la résolution des corps dans l'élément indifférent du feu, et leur retour à l'état de densité d'Héraclit^^ sentent leur philosophie naturelle, et ont un certain goût d'expérience et de réalité; tandis que la physique d'Aristote ne contient, la plupart du temps, rien de plus que les termes de sa dialectique ; et c'est encore cette dialectique qu'il a refaite plus tard sous le nom plus solennel de métaphysique , où les termes devaient, selon lui, disparaître entièrement devant la réalité. Et que personne ne se récrie , en songeant que ses livres sur les animaux, \e& problèmes et d'autres traités encore , sont pleins de faits. 11 avait commencé par établir des principes généraux, sans consulter l'expérience et fonder légitimement sur elle les principes; et , après avoir décrété à sa guise les lois de la nature, il fit de l'expérience l'esclave violentée de son système ; de telle sorte , qu'à ce titre , il mérite plus de reproches encore que ses sectateurs modernes (les philo-
sophes scolastiqueg) , qui ont pégligé complètement Texpérience.
64. Mais la philosophie empirique a mis au monde des opinions bien plus étranges et monstrueuses que la philosophie sophistique et rationaliste ; parce qu'elle n'avait plus son fondement dans la lumière des notioos vulgaires (lumière faible et superficielle, il est vrai, mais en quelque façon universelle et d'une portée fort étendue) , mais dans les limites étroite^ et obscure» d'un petit nombre d'expériences. C'est pourquoi une semblable philosophie , aux yeux de ceux qui passent leur vie à foire de ces sortes d'expériences , et -qui en ont Timagination pour ainsi diie infestée, parait vraisemblable et presque certaine; aux yeux de^ autres , inadmissible et vaine. Noua en trouvons uo exemple remarquable dans les systèmes des chimistes ; mais à répoque où nous sommes , on n'en trouverait pas ailleurs , si ce n'est peut-être dans la philosophie de Gilbert. Toutefois il n'en est pas moins très-important de se mettre en garde contre de tels systèmes ; car nous prévoyons et augurons déjà que si l'esprit humain, excité par nos conseils , se tourne sérieusement vers l'expérience , en disant adieu aux doctrines sophistiques, alors, par sa précipitation, son entrûnement prématuré , et le saut, ou plutôt le vol par où il s'élè-^ vera aux lois générales et aux principes des choses, il y aura pour lui un péril constant de tomber dans ces sortes de Systèmes : et nous devons, dès maintenant, aller au-devant de ce danger.
65. Mais la philosophie corrompue par la superstition est envahie par la théologie ; voilà le pire de tous
NOVtJM OBGANUM. 127
les fléaux , et le plus redoutable pour les systèmes entiers ou pour leurs diverses parties. L'esprit humain n^est pas moins accessible aux impressions de l'imagination qu'à celles des notions vulgaires. La philosophie sophistique est batailleuse, enlace l'esprit dans ses pièges; mais cette autre philosophie, toute gonflée d'imagination , et qui ressemble à la poésie , flatte davantage l'esprit. Il y a en effiet , chez rbonune , une certaine ambition d'intelligence , aussi bien que de volonté, surtout chez les esprits élevés. On trouve dans la Grèce des exemples éclatants de ce genre de philosophie, particulièrement dans Pythagore, où la superstition est des plus lourdes et grossières ; dans Platon et son école , où elle est à la fois plus relevée et plus dangereuse. On retrouve encore la super^ stition dans certaines parties des autres philosophies, où se sont introduites les formes abstraites, les causes finales et les causes premières -, et où le plus souvent sept omises les causes moyennes, et ainsi du reste. On ne saurait trop se mettre en garde contre un tel péril; car la pire chose au monde, c'est Tapothéose des erreurs, et l'on doit considérer comme le premier fléau de l'esprit, l'autorité sacrée donnée à de vaines fictions. Quelques modernes sont tombés dans ce défaut avec une telle légèreté , qu'ils ont essayé de fonder ]& philosophie naturelle sur le premier chapitre de la Genèse, le livre de Job, et autres traités de l'Écriture sainte ^ interrogeant la mort au milieu de la vie. 11 faut d'autant plus réprimer ces folles tentatives, que du mélange impur des choses divines et humaines , il sort non-seulement une philosophie chimérique, mais en-
core une religion hérétique. C*e8t donc un précepte des plus salutaires, de contenir Tintempérance de son esprit , en ne donnant à la foi que ce qui est matière de foi.
66. Nous venons de parler des mauvaises autorités des philosophies^ qui sont fondées ou sur les notions vulgaires , ou sur un petit nombre d'expérience^ , ou sur la superstition. Mais il fhut dire aussi quelques mots de la fausse direction que prend d'ordinaire la contemplation de l'esprit , surtout dans la philosophie naturelle. L'esprit humain prend de fausses idées en voyant ce qui se pratique dans les arts mécaniques où les corps sont le plus souvent transformés par composition et séparation, et s'imagine qu'il se passe quelque chose de semblable dans les opérations de la nature. C'est de là qu'est venue la fiction des éléments et de leur concours pour composer les corps naturels. D'un autre côté, lorsque l'homme contemple le libre jeu de la nature , il rencontre bientôt les espèces des choses, des animaux , des plantes , des minéraux ; et de là , il vient facilement à penser qu'il y a dans la nature des formes primordiales des choses, qu'elle s'efforce de réaliser dans ses œuvres ; et que la variété des individus vient des obstacles que rencontre la nature dans son travail , de ses aberrations , ou du conflit des diverses espèces et d'une sorte de fusion des unes dans les autres. La première idée nous a valu les qualités premières élémentaires ; là seconde, les propriétés occultes et les vertus spécifiques ; l'une et l'autre reviennent à un ordre de vaines spéculations, où l'esprit se repose, croyant juger d'un seul trait les choses, et qui
le détournent des connaissances solides. Mais les médecins s'appliquent avec bien plus de fruit aux qualités secondes des choses et aux opérations dérivées , comme attirer, repousser, amoindrir, épaissir, dilater, resserrer, résoudre, hâter, et autres semblables ; et s'ils ne corrompaient par ces deux notions générales des qualités élémentaires et des vertus spécifiques, toutes celles-ci qui sont bien faîtes, en r§menant les qualités secondes aux qualités premières et à leurs mélanges subtils et incomn^nsurables, ou en négligeant de les poursuivre jusqu'aux qualités tierces et quatrièmes, mais en brisant mal à propos la contemplation, ils tireraient, certes, de leurs idées, un parti bien meilleur encore. Et ce n'est pas seulement dans les opérations des substances médicinales qu'il faut chercher de telles vertus ; toutes les opérations des corps naturels doivent on offrir, sinon d'identiques , au moins de semblables.
Mais un inconvénient bien plus grand encore, vient de ce que Ton contemple et recherche les principes passifs des choses, desquels sortent les faits, et non les principes actifs par lesquels les faits s'accomplissent. Les prepiiers , en effet , sont bons pour les discours; les seconds, pour les opérations. Ces distinctions vulgaires du mouvement reçues dans la philosophie naturelle , en génération, corruption, augmentation , diminution , altération et transport, ne sont d^aucune utilité. Car voici tout ce qu'elles signifient : si un corps ; sans éprouver d'autre altération, change de lieu, c'est là un transport; si , conservant son lieu et son espèce, il change de qualité, c'est une alté-
ISO BACON.
ration ; si, de ce changement, il résulte que la masse et la quantité du corps ne soit plus la même , c*est un mouvement d'augmentation ou de diminution ; s*il est changé au point de perdre son espèce et sa substance pour en prendre une autre, c'est une génération et une corruption. Mais*ce sont là des considérations tout à fait vulgaires et qui ne pénètrent nulieâient dans la nature ; ce sont les mesures et les périodes seulement , non pas les espèces du mouvement. Elles nous font bien entendre le jusqu'où, mais non le comment ni de quelle source. Elles ne nous disent rien deft attractions secrètes ou du mouvement insensible des parties; mais lorsque le mouvement présente aux Sens, d'une façon grossiè're, le corps dans des conditions autres qu'auparavant, c'est la qu'elles vont établir leur division. Lorsque les philosophes veulent parler dés causes des mouvements, et les 'diviser d'après leurs causes , ils présentent , avec une négligence extrême, pour toute dlstinctîoh , celle du mouvement naturel et violent ; distinction tout à fait vulgaire, car le mouvement violent n'est en réalité .qu*un mouvement naturel, par lequel un agent extérieur met , par son opération , un corps dan* un autre éiat qu'auparavant.
Mais , négligeant ces distinctions , si l'on observe, par exetnple, qu'il y a dans les corps un principe d'attraction mutuelle, en telle façon qu'ils ne souffrent point que la continuité Ûe la nature soit rompue et déchirée , et que le vide s'y produise ; ou si l'on dit qu^il y a dans les corps une tendance à recouvrer leurs dimension et étendue tiaturelles , en sorte que si on
NOVUM ORGANUIL 131
les comprime ou on les étend en deçà ou au delà, surle-champ ils s'efforceront de rentrer dans leur première sphère , et de reprendre leu» primitive extension ; ou si l'on dit qu'il y a dans les corps une tendance à s'agréger aux masses de nature semblable, leà corps denses tendant vers l'orbe de la terre , les corps légecS et rares vers l'orbe céleste ; ces distinctions et d'autres semblables seront les véritables genres physiques des mouvements. Les autres au contraire sont purement logique» et scolastiques, comme cette comparaison entre les deux espèces le prouve manifestement.
Ce n'est pas aussi un moindre inconvénient que de ne s'occuper, dans les phildsophies , qu'à rechercher et déterminer les premiers principes, et en quelque façon les extrémités les plus reculées de la nature; tandis^ue toute l'utilité et les ressources, pour les opérations , consistent dans la connaissance des causes intermédiaires. 11 résulte de ce défaut , que les hommes ne cessent d'abstraire la nature, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à la matière potentielle et informe ; et d'un autre côté ne cessent de la couper jusqu'à ce qu'ils rencontrent l'atome; et quand bien même ces résultats seraient vrais, ils ne pourraient servir beaucoup à augmenter les richesses de l'homme.
67. 11 faut aussi mettre l'esprit en garde contre les excès des philosophies, eu ce qui touche le fondement de la certitude et les règles cte doute, car de tels excès semblent consolider et en quelque façon perpétuer les idoles, en rendant contre elles toute agression impossible.
Il y a un double excès : l'un, dé ceux qui prononcent facilement et rendent les sciences dogmatiques et magistrales; Tautre, de ceux qui ont introduit Vacator lepsie et un examen indéfini et sans terme. Le pre* mier abaisse Tintelligence, le second Ténerve. Car, la philosophie d'Aristote, après avoir, à la façpn des Ottomans qui égorgent leurs frères, anéanti par d'impitoyables réfutations toutes les autres philosophies, établit des dogmes sur toutes choses , et posa ensuite arbitrairement des. questions qui reçurent leurs réponses , pour que tout fûtcertain et déterminé ; usage qui , depuis, s'est toujours conservé dans cette école.
L'école de Platon, de son côté, a introduit Yacata^ lepsie , d'abord eu se jouant et par ironie / en haine des anciens sophistes, Protagoras, Hippias et les autres, qui ne craignaient rien tant que de parsdtre douter de quelque chose. Mais la nouvelle académie a fait 4le YacatcUepsie un dogme , et s'y est tenue comme à la vraie méthode ; avec plus de raison sans doute que ceux qui se donnaient la licence de prononcer sur tout ; car les académiciens disaient qu'ils ne faisaient pas de l'examen une chose dérisoire, comme Pyrrhon et les sceptiques , mais qu'ils savaient bien ce qu'il faut suivre comme probable, quoiqu'ils ne pussent rien regarder comme vi*ai. Cependant, lorsque l'esprit humain a désespéré une seule fois de découvrir la vérité , tout languit dès lors , et les hommes se laissent plus Volontiers entraîner à de douces et aimables discussions, et à parcourir en pensée la nature qu'ils efiQeurent, qu'ils ne se maintiennent dans les rudes labeurs de la véritable méthode. Mais , comme nous l'avons
NOVDM ORGANUM. 133
dit dès le principe , et ce à quoi nous travaillons sans cesse , il ne faut pas ôter aux sens et à Tesprit de rhomme, si faibles par eux-mêmes , leur autorité naturelle , mais leur fournir des secours.
68. Nous avons parlé de chacune des espèces d'idoles et de leur vain éclat ; il faut , par une résolution ferme et solennelle, les proscrire toutes, en délivrer et en purger définitivement l'esprit humain , de telle sorte qu'il n'y ait point d'autre accès au royaume de rhomme, qui est fondé sur les sciences, qu'il n'y en a au royaume des cieux , dans lequel il n*est donné à
-personne d'entrer, si ce n'est sous la figure d'un enfant,
69. Mais les mauvaises AémonstBfltions sont comme les soutiens et l^s défenseurs des idoles , et celles que nous possédons dans les dialectiques, n'ont guère d'autre effet que de soumettre complètement le monde aux pensées de l'homme , et les pensées aux mots. Mais, par une secrète puissance, les démonstrations sont la philosophie et la science elle&-mèmes. Telles elles sont, bien ou mal établies , telles naissent en conséqmnce Tes philosophies et toutes les théories. 'Celles don^ nous nous servons maintenant dans tout le travail par lequel nous tirons de l'expérience et des faits des conclusions, sont vicieuses et insuffisantes. Ce travail se compose de quatre parties, et offre tout autant d'imperfections. Premièrement, les impressions des sens elles-mêmes sont vicieuses , car les sens errent et font défaut. 11 est nécessaire de rectifier leurs errements, et de suppléer leur défaut. Deuxièmement, les notions sont mal tirées des impressions des sens,
elles sont mal définies et confuses , tandis qu'il faut les bien déterminer et définir. Troisièmement , c'est une mauvaise induction que ce^e qui tire les principes des sciences d'une simple énumération, sans faire les exclusions et les solutions, ou les séparations de nature, nécessaires. Enfin , cette méthode de découverte et de démonstration , qui commence par établir les principes les plus généraux , pour leur soumettre en- ' suite et leur conformer les lois secondaires, est la mère de toutes les erreurs et le fléau des sciences. Mais nous parlerons avec plus, de détails de tout ce que nous ne faisons que toucher en passant , lorsqu'après avoir achevé de purger ot purifier Tesprit humain , nous exposerons la véritable méthode pour interpréter la nature.
70. La meilleure démonstration est , sans comparaison , l'expérience , pourvu qu'elle s'en tienne strictement aux observations mêmes. Car si l'on étend une observation à d'autres faits que l'on croit semblables , «à moins d'employer ici beaucoup de prudence et d'ordre, on se trompe nécessairement. P'aiHeur&| Je «mode actuel d'expérience est aveugle et insensé,«Le8 hommes , errant au hasard , sans route certaine , ne prenant conseil que des circonstances fortuites , rencontrent successivement une foule de faits, sans que leur esprit profite beaucoup ) parfois ils sont enchan^ tés , parfois troublés et perdus ; et ils trouvent toujours à chercher plus loin. Presque toujours on fait les expériences avec légèreté et comme si Ton se jouait; on varie un peu les observations déjà recueillies , et si tout ne vient pas à souhait , on méprise l'expérience
et Ton renonce àf^es tentatives. Ceux qui s'appliquent aux expériences plus sérieusement , avec plus de constance et de labeur, consument tous leurs efforts dans un ordre unique d'observations, comme Gilbert, pour Taimant , les chimistes, pour Tor. Agir ainsi , c'est être à la fois très-inexpérimenté et très-court de vue. Car personne ne recherche avec succès la nature de la chose dans la chose elle-même ; mais les recherches doivent s'étendre à des objets plus généraux.
Ceux qui parviennent à fonder une certaine science et des dogmes sur leurs expériences , se hâtent d'arriver, par un zèle intempestif et prématuré , à la pratique : non-seulement pour l'utilité et le profit qu'ils tirent de cette pratique, mais pou? saisir, dans une opération nouvelle, un g^tge certain de l'utilité de leurs autres recherches; et aussi pour se pouvoir vanter aux yeux des hommes , et leur donner une meilleure idée du sujet favori de leurs occupations. Il arrive par là que, semblables à Atalante, ils s'écartent de leur route pour cueillir la pomme d'or, et que cependant ils interrompent leur course et laissent échapper la victoire de leurs mtnns. Mais dans la véritable carrière de l'expérience , et dtos Tordre suivant lequel on doit en tirer des opérations nouvelles , il faut prendre pour modèles l'ordre et la prudence divine. Dieu , le premier jour, créa seulement la lumière , et consacra à cette œuvre un jour entier, pendant lequel il ne fit aucun ouvrage matériel. Pareillement, en toute recherche, il faut d'abord découvrir les causes et les principes véritables , chercher . des expériences lumineuses, et non point fructueuses. Les lois générales, bien découvertes et bien établies ,
ne fournissent pas une opération isolée , mais une pratique abondante , et entraînent après elles les œuvres par troupes. Mais nous parlerons plus tard des voies de l'expérience , qui ne sont pas moins obstruées et empêchées que celle du jugement; dans ce moment, nous n'avons entendu parler que de l'expérience vulgaire , comme d'un mauvais mode de démonstration. L'ordre des choses demande que nous disions maintenant quelques mots des signes (mentionnés ci-devant) auxquels on reconnaît que les philosophies et les systèmes en usage ne valent rien, et des causes d'un fait au premier abord si merveilleux et incroyable. La connaissance des signes dispose l'esprit à reconnaître la vérité , et l'explication des causes détruit le miracle apparent ; et ce sont là deux raisons l>ien puissantes pour faciliter et rendre plus douces la proscription des idoles et leur expulsion de l'esprit humain.
71. Les sciences que nous avons nous viennent presque entièrement des Grecs. Ce que les Romains , les Arabes et les modernes y ont ajouté n'est ni considérable , ni de grande importance; et quelle que soit la valeur de ces additions , elles n'en out pas moins pour base les inventions des Çrecs. Mais la sagesse des Grecs était toute d'enseignement, et se nourrissait dans les discussions ; ce qui est le genre de philosophie le plus opposé à la recherche de la vérité. C'est pourquoi ce nom de sophistes que ceux qui voulurent être considérés comme des philosophes, rejetèrent par mépris sur les anciens rhéteurs, Gorgias, Protagoras, Hippias, Polus, convient à la famille entière, Platon , Aristote, Zenon, Épicure, Théophraste , et à leurs successeurs,
Chrysippe, Garnéftde et les autres. La seule différence entre eux , c'est que les premiers couraient le monde et faisaient en quelque sorte le commerce, parcourant les diverses cités , étalant leur sagesse et demandant unvtdaire; les autres, au contraire, avec plus de solennité et de générosité, demeuraiettt à poste fixe, ouvraient des écoles, et enseignaient gratuitement leur philosophie. Mais les uns comme les ajitres , quoique différant sous les autres rapports , étaient des professeurs, faisaient de la philosophie un sujet de discussions, créaient et défendaient des sectes et des hérésies philosophiques, de façon à ce que Ton pût adresser à toutes leurs doctrines l'épigramme assez juste de Denys sur Platon : « Ce sont là des discours de vieillards oisifs à des jeunes gens sans expérience. » Mais les premiers philosophes de la Grèce , Empédocle , Anaxagore, Leucippe, Démocrite, Parménide, Heraclite, Xénophane, Philolaûs et les autres (nous omettons Pythagore, comme livré à la superstition), n'ont pas, à ce que nous sachions, ouvert d^écoles ; mais ils s'appliquaient à la recherche de la vérité avec moins dejbruit, avec plus de sévérité et de simpUcité, c'està-dire avec moins dWectation et d'ostentation. C'est pourquoi ils y réussirent mieux, à notre avis; mais à la suite des temps, leur*œuvre fut détruite par ces
œuvres plus légères qui répondent mieux à la portée du vulgaire et [Jtaisent davantage à ses goûts; le temps, comme un fleuve, entraînant jusqu'à nous dans son cours tout ce qui est léger et gonflé , et submergeant tout ce qui est de consistance et solide. Et cependant ces esprits solides ont eux-mêmes payé leur
tribut au défaut d6 leur payai eux ausai étaient sollicités par Tambition et la vanité de faire secte et de recueillir les honneurs de la célébrité. Il faut désespérer de la recherche de la vérité, lorsqu'elle se laisse aller à de telles ynisères ; il ne faut non plus jamais oublier ce jugement, ou plutôt cette prophétie d'un prêtre égyptien sur les Grecs : « }]& seront toujours des enfants qui n'auront jamais ni l'antiquité de la science, ni la science de Tàutiquité. » Et certainement ils ont bien le propre des enfants , toujours prêts à bavarder , et incapables d'engendrer; car leur science est toute dans les mots, et stérile d'œuvres. C'est pourquoi l'origine de notre philosophie, ci le caractère du peuple d^Q^ elle est sortie , ne sont pas de bons signes en sa faveur,
72. Le temps et l'âge où cette plkilosophie est née , ne sont pas de meilleurs signes pour elle que la natuve du pays et du peuple qui l'ont produite. A cette époque on n'avait qu'une connaissance fort restreinte et superficielle des temps et du monde , ce qui est d'un extrême inconvénient, surtout pour ceux qui mettent tout dans l'expérience. Une histoire qui remontait à peine à mille années ^ et qui ne méritait pas le nom d'histoire; des fables et de vagues traditions d'antiquité, voilà tout ce qu'ils avaient. Ils ne connaissaient qu'une très-petite partie des pays et des régions du monde ; ils i^pelaient tous les peufHes du nord indistinctement Scythes, tous ceux de l'occident Celtes; ne connaissant rien en Afrique au delà des frontières de l'Ethiopie les plus rapprochées; en Asie, au delà du Gange ; encore bien moins les provinces du nou-^
ve^u monde, pas même par ouï-<lire, et moins encore par quelque bruit certain et qui eût de la consistance ; déclaraient inhabitables beaucoup de climats et de zones, où vivept et respirent une ipfinitë de peuples. On vantait alors comme quelque cho||^ de très-remarquable les voy^es de Pémocrite, Platon, Pythagore, qui certainement ne s'étendaient pas loin et méritent plutôt le nom de promenades. De nos jours, au centrale, la plus grande partie du nouveau monde et toutes les régions extrêmes, de l'ancien sont connues; et le nombre des observations s'est accru dans une proportion infinie. C'est pourquoi, si Von veut, à )a façon des astrologues , chercher des signes dans les temps de leur naissance , on ne trouvera rien de bien favorable pour ces philosôphies.
73. 11 n'y a pas ^ signe plus certain et plus consi- (fiSrable que celui que l'on demande aux résultats. Les inventions utiles sont comme des garants et des cautions de la vérité des phijosophies. Eh bien ! de toutes ces philosophie^ grecqqes et des sciences spéciales qui en sont les corollaires , pourrait-on montrer que soit venue, pendant tant de siècles, une seule expérience qui ait concouru à améliorer et à soulager la condition humaine , et que Ton puisse rapporter cer^ tunement aux spéculationâ et aux dogmes de la philosophie ? Celse avoue avec ingénuité et sagesse que l'on fit â'aboi;d des expériences en médecine , el que les honmies élevèrent emuite des systèmes sur ces expériences , en redierchèrent et en assignèrent les causes , et que les choses ne se passèrent point dans m ordre inverse, l'esprit débutant par 1» philosophie
et la connaissance des causes , tirant de là et créant des expériences. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner que les Égyptiens, qui attribuaient la divinité aux inventeurs des arts, aient consacré plus d'animaux que d'hommes ; oar les animaux, par leur instinct naturel, ont fait beaucoup de découvertes; tandis que les hommes, de leurs discours et de leurs conclusions rationnelles, en ont tiré peu ou point.
Les chimistes ont obtenu quelques résultats , mais ils les doivent plutôt à des circonstances fortuites , et aux transformations des expériences , comme les mécaniciens, qu'à un art déterminé et une théorie régulièrement appliquée ; car la théorie qu'ils ont imaginée est plutôt faite pour troubler Texpérience que pour la seconder. Ceux qui s'occupent de magie naturelle, ^ comme on la nomme , ont fait aussi quelques découvertes, mais de médiocre importance, et qui ressemblent un peu à des impostures. Ainsi donc , de même que c'est un précepte en religion de prouver sa foi par des œuvres; dans la philosophie, à laquelle ce précepte s'applique parfaitement, il faut juger la doctrine par ses fruits, et déclarer vaine celle qui est stérile ; et cela à plus forte raison encore, si, au lieu des fruits de la vigne et de Tolivier, la philosophie produit les ronces et les épines des discussions et des querelles.
74. Il faut aussi demander des signes aux* progrès des philosophies et des sciences. Car tout ce qui a des fondements dans la nature croît et se développe ; tout ce qui n'est fondé que sur Fopinion , a des variations, mais non pas de croissance. C'est pourquoi, si toutes
ces doctrines , qui ressemblent à des planta déracinées, avaient au contraire pris leurs racines et puisé leur sève dans la nature, elles n'auraient pas présenté le spectacle qu'elles offrent depuis tantôt deux raille ans, que les sciences , arrêtées dans leur marche, en demeurent à peu près au même point , eC n'ont fait aucun progrès mémorable, à telle enseigne qu'elles ont surtout fleuri avec leurs premiers fondateurs, et n'ont fait que décliner depuis lors. Dans les arts mécaniques qui ont pour fondement la nature et la lumière de ^expérience, nous voyons arriver tout le contraire ; ces arts , tant qu'ils répondept aux goûts des hommes animés d'un certain souffle, croissent et fleurissent sans cesse, grossiers d'abord, habiles ensuite, délicats enfin , mais toujoursi^ en progrès.
76. Il est encore un autre signe à recueillir, si toutefois le nom de signe convient à ce que l'on doit plutôt regarder comme un témoignage , et même comme le plus solide de tous les témoignages : nous voulons dire le propre aveu des auteurs , que l'on suit universellement aujourd'hui. Car ces mêmes hommes qui prononcent avec tant d'assurance sur la nature des choses, lorsque par intervalles ils rentrent en euxmêmes, s'échappent en plaintes sur la subtihté de la nature , l'obscurité des faits et l'infirmité de l'esprit humain. Si ces plaintes étaient au moins sincères, elles pourraient détourner ceux qui sont plus timides d'entreprendre de nouvelles recherches , et exciter à de nouveaux progrès les esprits plus entr^renants et plus audacieux. Mais pour e^ix ce n'est pas assez de faire ces aveux de leur impuissance ; tout ce qu'ils n'ont
ill2 BACON.
point connu ou entrepris , eux ou leurs msdtres , ils le rejettent hors des Fimites du possible , le déclarent , comme autorisés de règles infaillibles , impossible à connaître ou à faire , s'armant avec un orgueil et une jalousie extrêmes , de la faiblesse de leurs découvertes pour calomnier la nature et désespérer tous les esprits. C'est ainsi que se forma la nouvelle Académie qui professa Yacatalepsie, et condamna l'esprit bumain à des ténèbres éternelles. Ainsi s^accrédita l'opinion que les formes des choses ou leurs vraies différences, qui sont en réalité les lois de l'acte pur, ne peuvent être découvertes , et dépassent la portée de l'homme. De là cette opinion dans la philosophie pratique , que la chaleur du soleil et celle du feu diffèrent du tout au tout, afin sans doute que les hommes ne pensent pas qu'ils pourraient , par le secours du feu , produire et créer quelque chose de semblable à ce qui se passe dans la nature j et celle-ci , que la composition seulement est Tœuvre de l'homme , la combinaison l'œuvre exclusive de la nature ; afin sans doute que les hommes n'espèrent point engendrer par art les corps naturels ou les transformer. Noua espérons donc qu'à ce signe les hommes se laisseront facilement persuader de ne point commettre leurs fortupes et leurs labeurs avec des systèmes, non-seulement désespérés, mais encore voués au désespoir.
76. Un signe qu'il ne faut pas omettre non plus , c'est la discorde extrême qui a régné naguère entre les philosophes et la multiplicité des écoles elles-mêmes, ce qui prouve suffisamment que l'esprit n'avait pas une route bien sûre pour s'élever de l'expérience aux
lois , puisqu'une matière unique de philosophie ( à savoir, la nature elle-même), fut tournée et exploitée de Jtant de manières diverses , aussi arbitraires qu'erronées. Et quoique de notre temps les dissentiments et les variétés de dogmes soient en général éteints , en ce qui touche les premiers principes et le corps même de la philosophie , cependant il reste , sur des points particuliers de doctrine , une multitude innombrable de questions et de controverses ; d'où l'on peut facilement juger qu'il n'y a rien de certain ni de juste dans les philosophies elles-mêmes et dans les modes de démonstrations.
77. Quant à l'idée généralement répandue, que la philosophie d'Aristote a rallié les esprits à elle, puisqu'après son apparition les systèmes antérieurs disparurent, et que, depuis lors, on n'en vit naître aucun qui lui fût préférable; de telle sorte qu'elle semble si bien et si solidement établie , qu'elle ait conquis à la fois le passé et l'avenir : d'abord, en ce qui touche la disparition des anciens systèmes , après la publication des ouvrages d'Aristote , l'opinion est fausse ; les livres des anciens philosophes demeurèrent longtemps après jusqu'à l'époque de Cicéron , et pendant les siècles suivants ; mais dans la suite des temps , lorsque l'empire romain fut inondé de barbares , et que la science humaine y fut comme submergée , alors seulement les philosophies d'Aristote et de Platon, comme des tablettes de matière plus légère , furent sauvées sur les flotB des âges. En ce qui touche le consentement donné à cette doctrine , à y regarder de bien près, Topinion commune est encore une erreur. Le véritable consen-
lement est cehii qui vient de Taccord des jugements porté» avec liberté et après examen. Mais la grande majorité de ceux qui ont donné les mains à la philosophie d'Aristote, s'y sont engagés par préjugés et sur la foi d' autrui ; ils ont suivi et ont fait nombre plutôt qu'ils n'ont consenti. Que si c'eût été là un consentement véritable et général , tant s'en faudrait qu'il fallût le tenir pour une solide et légitime autorité, qu'on devrait bien plutôt en tirer une forte présomption pour le parti opposé. Le pire augure est celui que donne le consentement général dans les matières intellectuelles, à l'exception cependant des affaires divines et politiques , où le nombre des suffrages fait loi. Rien ne plut à la multitude que ce qui frappe l'imagination ou asservit l'esprit aux notions vulgaires , comme nous l'avons dit plus haut. On peut très-bien emprunter à la morale, pour l'appliquer à la philosophie, ce mot de Phocion : « Les hommes doivent s'examiner surle-champ pour savoir en quoi ils ont failli ou péché , lorsque la multitude les approuve et les applaudit. » 11 n'y a pas de signe plus défavorable que celui-là. Ainsi donc nous avons montré que tous les signes que l'on peut recueillir sur la vérité et la justesse des phiiosophies et des sciences actuellement en honneur, soit dans leurs origines , soit dans leurs résultats , soit dans leurs progrès , soit dans les aveux de leurs auteurs, soit dans les suffrages qui leur sont acquis, sont tous pour elles d'un mauvais augure.
78. 11 faut en venir maintenant aux causes mêmes des erreurs , et de leur longue domination sur les esprits; ces causes sont si nombreuses et si fortes,
IfOTUH ORGANUM. l/i5
qu'on ne s'étomiera plus que les vérités proposées par nous aujourd'hui aient échappé jusqu'ici à Tinlelligeace humaine, et que Ton admirera plutôt qu'elles soient entrées enfin dans la tête d'un mortel , et se soient offertes à sa penséç ; ce qui , selon nous, est plutôt du bonheur que le fait de Texcellence même de l'esprit , et doit être considéré comme le fruit du temps , bien plus que comme le fruit du talent d'un honftne.
D'abord , ce grand nombre de siècles doit être, dès qu'on y réfléchit, singulièrement réduit: car de ces vingt-cinq sièdes qui renferment à peu près toute rbistoire et les travaux de l'esprit humain , à peine peut-on en distinguer six où fleurirent les sciences , et où elles trouvèrent les temps favorables à leurs progrès. Les âges, comme les contrées , ont leurs déserts et leurs landes. On ne peut compter que trois révolutions et trois périodes dans l'histoire des sciences : la première, chez les Grecs; la seconde, chez les Romains ; et la dernière chez nous, nations occidentales de l'Europe ; et chacune d'elles embrasse à peine deux siècles. Dans le moyen âge , la moisson des sciences ne fut ni abondante ni belle. 11 n'y a aucun motif pour faire mention des Arabes ou des scolastiquea, qui pendant cette époque chargèrent les sciences de nombreux traités , sans en augmenter le poids. Ainsi donc , la première cause d'un si mince progrès dans les sciences , doit être légitimement rapportée aux limites étroites des temps qui furent favorables à leur culture.