‹ Descartes, Bacon, Leibnitz: Discours de la méthodeChapitre 15 sur 31 · IM BA€ON · texte numérisé non relu

IM BA€ON

prit humain une route sûre , partant de l'observation et d^une expérience réglée et bien fondée; mais que tout ait été abandonné aux ténèbres de la tradition , aux tourbillons de l'argumentation , aux flots incertains du hasard et d'une expérience sans règle et sans suite. Que Ton examine avec imparliaMté et application qœHe est la méthode que les hommes ont employée d'ordinaire dans leurs recherches et leurs découvertes^ et Fon remarquera d^d)ord un mode de découverte bien simple et bien dépourvu d'art, qui est très-fanplier à tous les esprits. Ce mode consiste, lorsque l'on entreprend une reeh^*che , à s'enquérir d'abord do tout ce que les autres ont dit sur le sujet, à y joindre ensuite ses propres méditations , en agitant et tourmentant beanooiqy son esprit, et ^invoquant en quelque aorte pour qn^l nom rende des oracles ; procédé qui est tout à iût sans valeur, et a pour unique fondement les opinions.

Tel auita*e emploie , pour faire ses découvertes , la dialectique , dont le nom seul a quelque rapport avec la méthode qu'il s*agit de mettre en œuvre. En effet , l'invention , où aboutit la dialectique , n'est pas cdle des principes et des lois générales d*où Ton peut tirer les arts , mais eeUe des principes qui sont conformes à l'esprit des arts existants. Quant aux esprits plus curieux et importuns, qui se créent une tâche plusdifficile et tnterrogeqt la dialectique sur la valeur même des principes et des axiomes dont ils lui demandent la preuve, elle tes renvoie, par une réponse bien connue, à la foi et comme au respect religieux qu'il faut accorder à chacun de» sirts dans sa q>hère. Reste fobser*

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vatiou pure das fûts que Ton nomme rencûntres, lorsqu'ils se f^s^iteat d'eux-mêmes, et expériences, lorsqu'on les a cbercbés. Ce genre d'expérience n'est autre chose qu'un faisceau roiB{Hiy comme on dit, et que œs tâtonnements par lesquels un homme cherche dans l'obscurité à trouyer son chemin , tuidis qu'il serait beaucoup plus facile et plus prudent pour lui d'attendre le jour, ou d'allus^ier un flambeau et de poursuivre ensuite sa route à la lumière. La véritable méthode expérimentale, au contraire, aUume d'abord le flambeau , ensuite à la lumière du flambeau elle montre la route, §a coBnmençant par une expérience bien réglée et approfondie , qiu ne sort point de ses limites , et où né sa glisse point Terreur^ en tirant de cette expérience des lois générales, et réciproquement de ces k»s gâiéndes bien établira ^ des expériences nouvelles ; car le Verbe de Dieu n'a point opéré dans l'univers sans ordre et ssms mesure. Que les bommea oesseut doDQ de s'étopner quUls n'aient poûst fourni la carrière des sdences , puisqu'ils osa dévié de la vraie route , négligeant et abandonnant ^tièremeiit l'expârience, m s'y embarrassant comme dans un laby^ rintbe , et y tournant sans cesse sur ei£)LHaQâmes , tandis que la vrsie méthode conduit Fe^parit par tme route certaine , à travers ka forêts de Texpérience , aux champs ouverts et éclairés des principes.

83. Ce mal a été singulièrement développé par une opinion ou un préjugé fort ancien, mais pldn d'arr6ganoe et de pâ-il , qui consiste en ce que la majesté de l'esprit humain est abaissée , s'il se renferme lon^ temps (fams Texpérienoe et l'étode d^s âdts que les

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sens perçoivent dans le monde matériel ; en ce que surtout ces faits ne se découvrent qu'avec labeur, n'offrent à Tesprit qu'un vil sujet de méditation , sont très-difiBciles à exprimer, ne servent qu'aux métiers qu'on dédaigne , se présentent en nombre infini , et donnent peu de prise à l'intelligence par leur subtilité naturelle. Tout revient donc à ce point , que jusqu'ici la vraie route a non-seulement été abandonnée, mais encore interdite et fermée ; Texpérience méprisée , ou pour le moins mal dirigée , quand elle ne fut pas négligée complètement.

84. Ce qui arrêta encore le progrès des sciences , c'est que les hommes furent retenus, comme fascinés, par leur respect aveugle pour l'antiquité, par l'autorité de ceux que l'on i*egarda comme de grands philosophes ; et enfin par l'entraînement général des suffrages. Nous avons déjà parlé de ce commun accord des esprits.

L'opinion que les hommes ont de l'antiqq^é est faite avec beaucoup de négligence, et ne s'accorde guère avec l'expression même d'antiquité, La vieillesse et l'ancienneté du monde doivent être considérées comme l'antiquité véritable ; et c'est à notre temps qu'elles conviennent bien plutôt , qu'à l'âge de jeunesse auquel les anciens assistèrent. Cet âge, à l'égard du nôtre, est l'ancien et le plus vieux; à l'égard du monde, le nouveau est le plus jeune. Or, en même sorte que nous attendons une plus ample connaissance des choses humaines et un jugement plus mûr d'un vieillard que d'un jeune homme, à cause de son expérience , du nombre et de la variété

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des choses qu'il a vues, eiUendues et pensées; de même, il est juste d'attendre de notre temps (s'il connaissait ses forces, et s'il voulait les éprouver et s'en servir) de beaucoup plus grandes choses que des temps anciens ; car il est le vieillard du monde , et il se trouve riche d'une infinité d'observations et d'expériences*

Il faut tenir cwipte aussi des navigations de long cours , et des grands voyages si fréquents dans ces derniers siècles , et qui ont de beaucoup étendu la connaissance de la nature, et produit des découvertes d'où peut sortir une nouvelle lumière pour la philosophie. Bien plus, ce serait une honte pour les hommes, si après c[ue de nouveaux espaces du globe matériel, c'est-à-dire des terres, des mers et des cieux ont été découverts et mis en lumière de notre temps, le globe intellectuel restait enfermé dans ses anciennes et étroites limites.

Quant à ce qui touche les auteurs, c'est une souveraine pusillanimité que de leur accorder infiniment, et de dénier ses droits à Fauteur des auteurs , et par là même au principe de toute autorité , le temps. On dit , avec beaucoup de justesse , que la vérité est fille du temps et non de Tautorité. Il ne faut donc pas s'étonner si cette fascination qu'exercent l'antiquité , les auteurs et le consentement général , a paralysé le génie de l'homme, au point que , comme une victime de sortilèges, il ne pût lier commerce avec les choses

elles-mêmes.

85. Ce n'est pas seulement l'admiration pour l'antiquité, les auteurs et l'accord des esprits, qui a

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confrateft findastrie humaine k se reposer dans îes découvertes d^ fahes, mais encore Fadmiration pour les inventions elîes-tnêmes, qui depuis longtemps déjà étaient acquises en certain nombre au genre humain. Certes , celui qui se mettra devant les yeux toute cette variété d'cAjets et ce taxe brillant que les arts mécaniques ont créés et déployés pour orner ta vie de FbomiM , inclinera picriôt à Mmiref Topulence qu'à reconnaître la pauvre bomaine ; sans remarquer que les observations premières de Fîiromme et les opérations de la nature (qoî sont comme l'âme et le premier moteur de toute cette création des arts) , ne sont ni nombreuses , ni demandées aux profondears de la nature, et que l'honneur du reste revient à la patience, au mouvement délicat et bien réglé de la main et des instruments. C'est, par exemple, une chose délicate, et qui témoigne de. beaucoup de soin , que la fabrication des horloges , qui semblent imiter les mouvements célestes par ceux de leurs roueS', et les pulsations organiques par leurs battements successifs et réglés ; et pourtant, c*est un art qui repose tout entier sur une on deux lois naturelles.

D'un autre côté, si Fon examine les finesses des arts libéraux , ou celles des arts mécaniques dans la préparation des substances naturelles, ou toutes autres de ce genre , comme la découverte des mouvements célestes dans Tastronomîe, des accords dans la musique , des lettres de Talphabet ( qui ne sont pas encore usitées en Chine), dans la grammaire ; an bien, dans les arts mécaniques, les œuvre» de Bacchos et de Cérèd, c'est-à-dire la préparation dn vin et de la

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bi^e, des pfttes de toutes sortes, des mets exquis, des liqueurs distillées , et autres imrentions de ce genre; et si Ton songe en même temps combien de irièdes il a fallu pour que ces arts, tous andens (à l'exeeptiou de la distillation), en Tinssent au point on ils sont aujourd'hui, sur coiôbien peu d'obserrations et * de principes naturels 3s reposent, comme nous l'ayons déjà dit pour les liorloges; et encore, avec quelle foclHté ils ont pu être inventés, dans des eircon* stances propices et par des traits'de lumière frappant tout à coup les esprits , on s'afflrancfaira bientôt de toute admiration, et Ton déplorera le malheur des hommes , de n'avoir retiré de tant de siècles qu^un tribut si chétif de découvertes. Et cependant, ces dé^ eourerles elles-mêmes , dont nous avons fait mention, sont plus anciennes que la philosophie et que les arts de l'esprit; de façon qu'à dire le vrai, Icnvqae les sdences rationnelles et dogmatiques commene^ot, on cessa de fain des découvertes utiles.

Si Ton se transporte des ateliers dans tes biUiothèques , et que l'on admire d'abord KinmieBse variété de livres qu'elles contiennent, lorsqu'on examinera attentivement le sujet et le contenu de ces livres , on tombera dans un étonnement tout opposé ; et après s'être assuré que les répétitions ne finissent pas , et que les auteurs font et disent toujours les mêmes choses, on cessera d'admirer la variété des écrits, et Ton déclarera que c'est «ne merveille que des sujets si restreints et si pauvres aient seuls jusqu'ici occupé et absoii>é les esprits.

Si Kon veut ensuite jeter un coup d^œit sur des

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éludes réputées plus curieuses que sensées, et que Ton pénètre un peu dans les secrets des alchimistes et des magiciens, on ne saura peut-être si l'on doit plutôt rire que pleurer sur de telles folies. L*alchiniiste entretient un espoir éternel, et, lorsque révénement trompe son attente , il en accuse ses propres errements ; il se dit qu'il n'a pas assez bien compris les formules de l'art et des auteurs ; U se plonge dans la tradition , et recueille avidement les demi-mots qui se disent bas à Toreillè; ou bien il pense que quelque chose a été de travers dans ses opérations, qui doivent être minutieusement réglées , et il recommence ses expériences à l'infini : et cependant , lorsqu'au milieu des chances de l'expérience, il rencontre quelque fait d'un aspect nouveau ou d'une utilité qu'on ne peut contester , son esprit se repaît de cette espèce de gage, il le vante et l'exalte ; et il poursuit, tout animé d'espoir. On ne peut cependant nier que les alchimistes aient fait beaucoup de découvertes et rendu de véritables services aux hommes; mais on peut assez bien leur appliquer cet apologue du vieillard qui lègue à ses enfants un trésor enfoui dans une vigne, en feignant de ne savoir dans quel endroit au juste ; les enfants de s'employer de tous leur^ bras à remuer la vigne ; l'or ne parait point , mais de ce travail naît une riche vendange.

Les partisans de la magie naturelle , qui expliquent tout par les sympathies et les antipathies de la nature, ont. attribué aux choses, par des conjectures oiseuses et faites avec une négligence extrême , des vertus et des opérations merveilleuses; et s'ils ont enrichi la

pratique de quelques œuvres, ces nouveaulés sont de telle sorte qu'on peut les admirer , mais non 8*eu servir.

Quant à la md^e surnaturelle ( si toutefois elle mérite qu'on en parle), ce que nous devons surtout remarquer en elle, c'est qu'il n'y a qu'un cercle d'objets bien déteiminé, dans lequel les arts surnaturels et superstitieux, dans tous les temps et chez tous les peuples, et les religions elles-mêmes, aient pu s'exercer et déployer leurs prestiges. Nous pouvons donc n'en point tenir compte. Remarquons cependant qu'il n'y a rien d'étonnant que l'opinion d'une richesse imaginaire ait été la cause d'une misère réelle.

86. L'admiration des hommes pour les arts et les doctrines, assez simple par ellennême et presque puérile , s'est accrue par l'artifice et les ruses de ceux qui ont fondé et propagé les sciences. Ils nous les donnent si ambitieusefnent et avec tant d'affectation; ils nous les mettent devant les yeux tellement habillées et faisant si belle figure , qu'on les croirait parfaites de tous points et complètement achevées, A voir leur marche et leurs divisions, elles semblent renfermer et comprendre tout ce que peut compo|*ter leur sujet. Et quoique ces divisions soient bien pauvrement remplies , et que ces titres reposent sur des boîtes vides, cependant, pour l'intelligence vulgaire, elles ont la forme et la teneur de sciences achevées et complètes.

Mais ceux qui les premiers , et dans les temps les plus anciens , recherchaient la vérité de meilleure foi et avec plu? de bonheur, avaient coutume de ren^

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fermer le§ pengées quHls avaient recueillies dans teur eoftteinplalioii de la nature en des aphorismes ou brèves sentences, éparses, et que ne liait auetme méthode ; et ils ne feignaient ni ne iaisiâent profeafidon d'avoir embrassé la vikité tout entière. Mais de la manière dont on agit maintenaftt, H n^est pas étWEOiaBt que les honnaes ne chercbeiit nem Au delà de ce qu'on leur donna comme des ouvrages parfaits et absolument aœomplis.

^7. Les doctrines aneienaes oei vu s'aeercâtre leur eonsidération et leur autorité par la vanité et ta lé«gèreté de ceux qui proposèrent des nouveautés, surtout dans la partie active et pratique de la philosophie natmreUe. Car le monde n'a point manqué de charlatans et de fous , qui , en 'partie par crédulité » en partie par issposture, ont acâibLé le genre humain de toQtes sortes de promesses et de miracles ; prolongation de la vie y venue tardive de la vieillesse , souhgeotôttt des maux , recfaressement des défauts oatu*rels , prestiges, des sens , suspension et excitation des appétits f illunination et eiudtaitàon des facultés intellectuelles, transformation des substances, multiplication des mouvements , redoublement de leur puissance à volonté , impt essions et altératicms de l'air , conduite et direction des influences célestes , divina* tien de l'avenir, reproduction du passé, révélation des mystères, et bien d'autres de même sorte. Quelqu'un a dit de ces beaux faiseurs de promesses, sans se tromper beaucoup, à notre avis : qu'il y a en pbilosofdnie autant de diiérwice entre de telles ehissètes et les vraies ^betrines, qu'il y en a en histoire enti^ Ws hauts (sûts de

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Jales Césen" et d'Alexandre le Grand, et les hauts faits d'Amadis des Gaules cni d'ArtIrar de Bretagne. O» trooYe que ces illustres capitaines o«rt fait en réalité de plus grandes choses qu^on n'en attribue à ces héros îmagimôres , mais par des moyens mokts fabuleux et qui ne tiennent pas tant da prodige. Cependant il ne serait pas juste de reftiser de croire à ce qu'il y a de vrai dans ITiistoire, parée que des feUes Tienaent souvent l'aHérer et la corrompre. Toutefois il n'y a rien d'étonnant que les im^posteurs qui ont esMtyé de telles tentatives, aient porté un grave préjudicet aux nonveant efforts phitosopliiques (à ceux surtout qui promettent de porter des fruits), à ce point que l'excès de leur forfiinterie et le dégoût qu'elle a causé ont 6té d'avance toute grandenr aux entreprises de ce genre.

88. Mais les sciences ont eu bien pins à souffrir encore de k pusinanimité , comiae de l'humilité et de la bissesse des idées que l'esprit huminn s'est rendues fevorttea Et pourtant (ce quHl y a de jrfus déplorable), cette pusillanimité ne s'est pas rencontrée sans arrogance et sans dédain.

D'abord, e^est un artifice familier à tous les arts que de calomnier la nature au nom de leur faiblesse , et de faire (fune impossibilité qui leur est propre, une impossibifité naturelle. Il est certain que l'art ne peut être condamné, si c^estlui qui juge. La philosophie qui règne maint^iant , nourrit pareillement dans son sein certains principes qui ne vont à rien moins , si Von n'y prend garde , (jnk pefsaêder aux homn^tcfoé Ir^en ne doit >ieB attvadre Ae» aria et de V'méÊKÈney

de véritablement difiBcile , et par où la nature soit soumise et hardiment domptée, comme nous Tavons déjà remarqué à propos de Tbétérogénéité de la chaleur du feu et du soleil , et de la combinaison des corps. A les bien juger, toutes ces idées reviennent à circonscrire injustement la puissance humaine, à produire un désespoir faux et imaginaire, qui, non-seulement détruise tout bon augure, mais encore enlève à l'industrie de l'homme tous ses aiguillons et tous ses ressorts , et coupe à Texpérience ses ailes ; tandis que ceux qui propagent ces idées sont inquiets seulement de donner à leur art une réputation de perfection , s'efforçant de recueillir une gloire aussi vaine que coupable , dont le fondement est ce préjugé, que tout ce qui jusqu'à ce jour n'a pas été découvert et compris, ne pourra jamais être découvert ni compris par l'homme. Mais si par hasard un esprit veut s'appliquer à l'étude de la réalité et faire quelque découverte nouvelle, il se propose pour but unique de poursuivre et de mettre au jour une seule découverte , et rien de plus ; conmoie, par exemple , la nature de l'aimant , le flux et le reflux de la mer, le thème céleste , et autres sujets de ce genre, qui semblent avoir quelque chose de mystérieux , et dont jusqu'ici l'on s'est occupé avec peu de succès ; tandis qu'il est fort inhabile à étudier la nature d'une chose dans cette chose seule , puisque la même nature qui paraît ici dérobée et secrète, ailleurs est manifeste et presque palpable ; dans le premier cas, elle excitç l'admiration ; dans le second , on ne la remarque même pas; comme on peut le voir pour la consistance , à laquelle on ne fait aucune attention dans

le bois ou dans la pierre , et que Ton se contente d'appeler solidité , sans se demander pourquoi il n'y a pas là séparation ou solution de continuité ; mais celjte même consistance paraît très^-ingénieuse et très-subtile dans les bulles d*eau qui se moulent dans de certaines petites pellicules artistement gonflées en forme demisphérique , de façon à ne présenter, pendant un court instant , aucune solution de continuité.

Et certainement, toutes ces natures qui passent pour secrètes, sont, dans d'autres objets, manifestes et soumises à la loi commune ; et on ne les saisira jamais ainsi si les honunes concentrent toutes leurs expériences et leurs méditations sur les premiers objets. Généralement et vulgairement on regarde dans les arts mécaniques comme des inventions nouvelles un raffinement habile des anciennes inventions, un tour plus élégant qu'on leur donne , leur réunion ou leur combinaison , Fart de les mieux accommoder aux usages, de les produire dans des proportions de volume ou de masse plus considérables ou plus restreintes que de coutume , et tous les autres changements de cette espèce.

Il n'est donc pas étonnant que les inventions nobles et dignes du genre humain n'aient pas vu le jour, lorsque les hommes étaient satisfaits et charmés d'efforts aussi maigres et puérils, lorsquMls pensaient même avoir poursuivi et atteint par là quelque chose de vraiment grand.

89. Nous devons dire aussi que la philosophie naturelle a rencontré dans tous les temps un adversaire terrible dans la superstition et dans un zèle religieux,

ayeugle «t immodéré. Nous voyons chez 1m Grecs ceux qui dévoilèrent les premiers aux hommes étonnés les causes naturelles de la foudre et des tempêtes, accusés, pour cette révélation , d'impiété envers les dieux : et plus tard excommuniés, sans beaucoup plus de raison, par quelques-uns des anciens Pères de TÉglise , ceux qui prouvaient, -par des démonstrations évidentes^, qu'aucun homme de bon sens ne voudrait aujourd'hui révoquer en doute, que la terre est ronde, et que, par conséquent, U existe des antipodes.

Bien plus, au point où en sont maintenant les cho* ses , les théologiens scolastiques , par leurs sommes et leurs méthodes , ont rendu très-difficile et périlleux de parler de la nature ; car, en rédigeant en corps de doctrine , et sous forme de traités complets toute la théologie , ce qui était certainemait de leur ressort , ils ont fait plus, et ont mêlé au corps de la rdigion , beaucoup plus quHl ne convenait , la philosophie épineuse et conten lieuse d'Arigtote.

A la même fin reviennent , quoique d'une autre façon , les travaux de ceux qui n'ont pas craint de déduire la vérité chrétienne des principes , et de la confirmer par l'autorité deapkilosûphes, célébrant avec beaucoup de pompe et de sotainité , comme légitime, ce mariage de la foi e4 de la raison, et flattant les esprits par cette agréable variété , mais aussi mêlant les choses divines aux choses humaineB , sans qu'il y eût la moindre parité entre leurs valeurs. Mais dans ces sortes de combinaisons de la philosophie avec la théologie , ne sont ecMnpris que les dogmes pUUosophiques actu^ement admis; quant aux nouvelles théo-

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ries, quelque supériorité qu'elles puissent présenter, leur arrêt est prononcé à TaTance.

Enfin , vous Irouverez Pineptie de eertains théolo^ g^ns aller à ce pmnt , qu^ils interdisent à peu près toute philosophie, quelque châtiée qu'elle soit. Les uns craignent tout simplement qu'une étude de la nature trop approfondie n*entraîne l'homme au delà des limites de modération qui lui sont prescrites, torturant les paroles de la sainte Écriture , prononcées contre ceux qui veulent pénétrer dans les mystères divins , pour les appliquer aux secrets de la nature, dont la recherche n*eat nullement interdite. D'autres pensent , aivec plus de finesse, que si les lois de la nature sont ignorées, il sem bien plus facile de rapporter chacun des évé&MMDts à la puissance et à la verge de Dieu , ce qui , selon eux, est du plus grand intérêt pour la religi<m ; et ce n'est là rien autre chose que de vouloir Servir Dieu par le mensonge. D'autres craignent que , parla contagion de Fexsmple, les mouvements et les révolutions philosophiques ne se communiquent à la religion, et n'y déterminent, par contre-coup, de$r bouleversements. D^autres semUent redouter que par l'étude de la i^ature on n'arrive à quelque découverte qui renverse eu au moins ébranle la religion , surtout dans l'esprit des ignorants. Mais ces deux dernières craintes nous semblent témoigner d'une sagesse bien terrestre , comme si ceux qui les ont conçues se dé~ fiaient, au fond de leur esprit et dans leurs secrètes pensées , de la solidité de la rdigion et de Fempire de la foi sur la raison, et redoutaient en conséquence quelque péri) pour elle de la reeherdie de la vérité

dans Tordre naturel. Mais , à bien voir, la philosophie naturelle est , après la parole de Dieu , le remède le plus certain contre la superstition , et en même temps le plus ferme soutien de la foi. C'est à bon droit qu'on la donne à la religion conmie la plus fidèle des servantes, puisque Tune manifeste la volonté de Dieu , et Tautre sa puissance. C'est un mot excellent que celui-ci : Vous errez, en ne connaissant ni les Écritures ni la puissance de Dieu, où sont jointes et unies, par un lien indispensable , l'information de la volonté et la méditation sur ia puissance. Cependant il ne faut pas s'étonner si les progrès de la philosophie naturelle ont été arrêtés , lorsque la religion , qui a tant de pouvoir sur l'esprit des hommes , a été tournée et emportée contre elle par le zèle ignorant et maladroit de quelques-uns.

90. D'un autre côté , dans les usages et les statuts des écoles , des académies , des collèges et autres établissements semblables , destinés à être le siège des hommes doctes et le foyer de la science , on trouve que tout est contraire aux progrès des sciences. Les leotures et les exercices y sont tellement disposés , qu'il ne peut entrer facilement dans un esprit de penser ou d'étudier quoi que ce soit en dehors des habitudes. Si l'un ou l'autre entreprend d'user de la liberté de son jugement, c'est une tâche solitaire qu'il se crée; car il ne peut retirer aucun secours de la société de ses collègues. S'il aborde ces difiScultés , il éprouvera qu'un tel zèle et une telle magnanimité sont des obstacles sérieux au progrès de sa carrière. Car les études, dans ces établissements, sont renfermées dans les

écrits de certains auteurs comme dans une prison. Sf quelqu'un vient à exprimer une opinion différente de la leur, on lui court sus sur-le-champ comme à un brouillon et à un sectateur de nouveautés. Mais il y a une grande différence entre le monde politique et le monde scientifique; ce dernier n'est pas mis comme l'autre en péril par un nouveau mouvement ou de nouvelles lumières. Dans un État , un changement même en mieux est redouté à cause des troubles qu'il entraîne ; car la force des États est dans Fautorité , Faccord des esprits , la réputation qu'ils se sont faite , l'opinion de leur puissance , et non dans des démonstrations. Dans les sciences et les arts , au contraire , comme dans les mines de métaux , tout doit retentir du bruit des nouveaux travaux et des progrès ultérieurs. Voilà ce qui est conforme à la saine raison , mais on est loin de s'y rendre dans la pratique ; et le gouvernement des doctrines, et cette police des sciences dont nous parlions en ont durement arrêté les progrès.

91 . Et quand bien même on cesserait de voir d'un œil défavorable les nouvelles tentatives de l'esprit , ce serait encore un assez grand obstacle à l'avancement des sciences , que de laisser les efforts de ce genre sans récompense. La culture des sciences et le prix de cette culture ne sont pas dans les mêmes mains ; ce sont les grands esprits qui font avancer les sciences , mais le prix et la récompense de leurs travaux se trouvent dans la main du peuple et des princes , qui , sauf de très-rares exceptions, sont médiocrement instruits. Les progrès de ce genre, nonnseulement

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manquent de récompenses et ne sont pas rémunâ^ par les hommes ^ mais le suffrage du publie aussi leur fait défaut ; ils sont en effet au-dessus de la portée de rimmense majorité des hommes , et le vent des oj»* nions popul^res les renverse et les anéantit facilement. Il n'y a donc rien d'étonnant que ce qui n'était pas en honneur n'ait pas prospéré.

92. Mais de tous les obstacles à TavanCement des sciences et aux conquêtes à faire dans leur domaine , le plus grand est le désespoir des hommes et la pré* f I somption d'impossibilité. Les hommes prudents et sévères apportent, dans ces sortes de choses ^ beau^ coup de défiance , songeant toujours à l'obsourité de la nature, à la brièveté de la vie^ aux erreurs des sens, à l'infirmité du jugement > aux difficultés de l'expérience, et à tous les embari^as de cette espèce. C'est pourquoi ils pensent qu'à travers les révolutions des temps et des divers âges du monde , les sciences ont des flux et reflux; qu'à certaines époques» elles avancent et fleurissent ; à d'autres , déclinent et lao« guissent ; de façon cependant que » parvenus à un certain degré et à un certain état , il leur soit impossible d'aller plus avant

Si quelqu'un vient à espéref ou à promettre davan^ tagC) ils pensent que c'est là le fruit d'un esprit qui n'a pas encore de maturité et n'est pas maître de lui ; et que , dans des entreprises de ce genre, les commencements sont brillants, la suite pénible, et la fin pleine de confusion. Or, comme cette manière de voir devient facilement celle des hommes graves et des bons esprits , il faut que nous nous assurions bien que

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lA Bëdttt^tkm d'une eottepriie exoeBinle et Rdmin^e ne relâche ni n'altère id là sétëritë de notre juge-^ ment) et que nous examinions scru j[>uleu8ement quelles espérances Iniient en eSét pour nous , et de quel côté eUes ée montrent ; rejetons donc toute espérance dont le fondement soit léger^ disoatons et pesons oelies qui semblent ayoirle plus de solidité. Bien plUS) appe-* Ions à nos oonsetls la prudmce politique qui se défie de ce qu'elle n'a pas encore tui| et augure toujours un peu mal des afihires humaines. •*** Nous allons donc parler de nos espérances; ûar nous ne sommes point des charlatans^ nous ne Toulons point ftiire violence ni tendre d'embûdies aux esprits, mais conduire les hommes par la main et de leur plein gré. Et quoique ^ pour donner aux hommes une ferme espérance , le moyen le plus puissant soit certainement de les eon-« duire , comme nous le ferons phis tard ^ en fMrésence des faits , surtout tels qu'ils se trouTeront disposés et ordonnés daus nos tables de découvertes (ce qui con-* cerne la seconde, mAis bien plus encore la qtmCrième partie de notre intttatrêtioH) ^ puisque là, ce ne sont plus des espérances 9 mais en quelque sorte la réalité elle«»méme ; cependant , pour fisiire tout aveo ordre et douceur , nous allons poureuivre la tâche que nous avons entreprise de préparer les esprits : faire con^ naître nos espérances , n'entre pas pour peu dans cette préparation. Car, sans elles, tout ce que nous avons dit est plutôt de nature à affliger les hommes (en leur faisant prendre en pitié to^ites les sciences dans leur état pr^nt, et en redoublant en eux le sentiment et la connaissance ^e leur malheureuse condition) , qu'à

éveiller leur zèle et les exciter à faire des expériences. Il faut donc découvrir et proposer nos conjectures y qui rendent probable tout ce que nous espérons de cette entreprise nouvelle ; comme autrefois Colomb , avant son admirable traversée de la mer Atlantique , fit conniutre les raisons qui lui persuadaient que Ton pouvait découvrir des terres et des continents nouveaux au delà de ceux que Ton connaissait déjà ; ses raisons furent d'abord méprisées , mais plus tard Texpériençe les confirma , et çUes devinrent la source et Torigine des plus grandes choses.

93. C'est par Dieu que nous devons commence* ; car cette entreprise, à cause des biens excellents qu'elle renferme , est manifestement inspirée de Dieu , qui est l'auteur de tout bien et le père des lumières. Dans les ouvrages divins , les plus petits commencements arrivent certainement à leur fin. Et ce que Ton dit des choses spirituelles, que le royaume de Dieu arrive sans qu'on l'aperçoive, peut se vérifier dans tous les grands ouvrages de la Providence : l'événement y coule tranquillement sans bruit et sans éclat , et l'œuvre est consommée, avant que les honmies y aient songé ou l'aient remarquée. Nous devons rappeler aussi la prophétie de Daniel , sur les derniers temps du monde : Beaucoup passeront au delà , et la science se multipliera ; par où il entend et signifie manifestement qu'il est dans les destins , c'estrà-dire dans les plans de la Providence, que le parcours entier du monde, qui par tant de navigations lointaines parait déjà accompli , ou du moins en pleine exécution, et Favanceibent des sciences, se rencontrent dfes le même âge.

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94. Vient ensuite le motif le plus puissant de tous , pour fonder nos espérances , qui se tire des erreurs du temps passé , et des^ méthodes essayées jusqu'ici. Quelqu'un a renfermé dans ce peu de mots une critique excellente de la mauvaise administration d'un État : « Ce qui est la condamnation du passé, doit être la source de notre espérance pour l'avenir. Si vous aviez fait parfaitement votre devoir, et que cependant les aflaires publiques n'en fussent pas en meilleur état, il ne serait plus possible d'espérer pour elles un avenir meilleur; mais comme les affaires ne sont pas aujourd'hui en mauvais état par la force même des choses , mais par vos fautes , on peut espérer que , revenus de vos erreurs , et vos esprits corrigés , elles prendront ime tournure bien plus heureuse. » Tout pareillement, si les hommes, pendant tant de siècles , avaient suivi la vraie méthode de découvertes et de culture scientifique, sans faire plus de progrès, ce serait très-certainement une opinion audacieuse et téméraire que d'espérer une amélioration inconnue jusqu'ici. Mais si l'on s'est trompé de route , et si les hommes ont consumé leurs peines dans une direction qui ne pouvait les conduire à rien , il s'ensuit que ce n'est pas dans les choses elles-mêmes , sur lesquelles ne s'étend pas notre pouvoir, que se trouve la difficulté j mais dans l'esprit humain et dans la manière dont on Ta exercé , ce à quoi l'on peut remédier certainement. Ce sera donc une chose excellente que de montrer ces errements ; car autant d'obstacles ils auront créés dans le passé, autant de motifs d'espérance on devra concevoir pour l'avenir. Et quoique, nous

en ayons d^à touché quelque choeei àum œ que nous avoufi dit plus haut , cependaut il qouba paru utile de les expliquer ici brièvemeat en termes tHW et «impies.

05. Les sciences ont été traitées > ou par les empi^ riquesi ou par les dogmatiques. Les empiriques ^ sem^ blables aux fourmis^ ne savent qu'amasser et user : les ralionaiistes » semblable^ aux araignées ^ font diet toiles qu'ils tirent d'eux-nrëmes ; le procéda de l^beiUe tient le milieu entre ces deux : elle recueille ses maté* riaux sur les fleurs des jardins et des champs > mais elle les transforme et les distille par une v&rUi qui lui est propre t c'est l'image du yéritable tratail de la philosophie, qui ne se fie pas aux seules foroes de l'esprit humain et n'y prend mâme pas son principal appui ; qui ne se contente pas non plus de dëp<H^ dans la mémoire^ sans y rien dMâigsr» des matériaux recueillis dans l'histoire naturelle et les arts mécani» ques , mais les porte jusque dans l'esprit modifiés et transformés^ C'est pourquoi il y a tout i espétel* d'une alliance intime et sacrée de ces deux facultés expérimentale et rationnelle ^ alliance qui ne s'est pas encore rencontrée.

96. Jusqu'ici , la philosophie naturelle fie s'est jamais trouvée pure, mais toujours infestée et corrompue : dans l'école d' Aristoie , par la logique ; dans l'école de Platon, par la théologie naturelle ; dans le néoplatonisme de Proclus et des autres, parles mathématiques qui doivent terminer la philosophie naturelle et, non l'engendrer et la produire. Maison doit espérer beaucoup mieux d'une philosophie naturelle , pure et sans mélange.

97. Personne jusqu'ici ne s*est rencontré avec un esprit assez ferme et rigoureux, pour s*iniposer déterroinément la loi de ruiner complètement en lui toutes les théories et les notions communes, et d'appliquer de nouveau à l'étude des faits son intelligence purifiée et nette. C'est pout^uoi la raison humaine, telle qu'elle ^st maintenant, est un amas de notions ineohérentes , où le crédit d*autrui , le hasard et les idées puériles que nous nous sommes fttites dans notre enfonce, jouent le principal rôle.

Si un homme d'un âge mûr , jouissant de tous ses sens, et d'un esprit purifié, s'apphque de nouveau à Pexpérieace et à Tétude des feits , on doit bien augurer de son entreprise. Et e*est où nous osons nous promettre la fortime d'Alexandre le Grand; et qu'on ne nous accjase pas de vanité, avant devoir entendu la fiii , qui est faite pour ôter toute vanité.

Il est vrai qu'Esohine paria ainsi d'Alexandre et de ses hauta fkits : « Pour nous, nous ne vivons pas une vie mortelle , mais uotis sommes nés pour que la postérité raconte de nous des merveiBes. » Comme s'il eût vu dans les actions d'Alexandre des miracles.

Mais dans les âges smvants , Tfte^^ivea frappé plus jttate , tm disant d^Alexandre quelque chose âe semblaUe à ceci : <* Ge n'est qu'un heureux audacieux qui a sa mépriser les fent6n»es. » Et notre opinion est ç^ dans les âges à venir on portera de nous le jugement « que ï^us n'avons rien ftiit d'extraordinaire , mais seulement réduit à leur juste valeur des choses dont on se faisait une idée exagérée. » Mais cependant , conmie nous l'avons d^ dît , il n'y a d'espoir que

dans uue régénération des sciences, qui les fasse sortir de Texpérience suivant des lois fixes , et leur donne ainsi un fondement nouveau ; ce à quoi , de l'aveu universel , je pense , personne n'a encore travaillé ni songé.

98. Mais l'expérience , à laquelle il faut décidément recourir» n'a donné jusqu'ici à la philosophie que des fondements très-faibles ou nuls : on n'a pas encore recherché et amassé une forêt de faits et de matériaux dont le nombre, le genre et la certitude fussent en aucune façon suffisants et capables d'éolairer et de guider Tesprit. Mais les hommes doctes, négligents et fadles à la fois , ont recueilli comme des rumeurs de l'expérience, en ont reçu les échos et les bruits pour établir ou confirmer leur philosophie, et ont cependant donné à ces^ vains témoignages tout le poids d'une autorité légitime ; et , semblable à un royaume ou à tout autre État qui gouvernerait ses conseils et ses affiaire», non d'après les lettres et les rapports de ses envoyés ou de messagers dignes de foi, mais d'après les rumeurs publiques et les bruits de carrefour, la philosophie a été gouvernée, en ce qui touche l'expérience, avec une négligence aussi blâmable. Notre histoire naturelle ne recherche rien suivant les véritables règles, ne vérifie, ne compte , ne pèse , ne mesure rien. Mais tout ce qui est indéterminé et vague dans l'observation , devient inexact et faux dans la loi générale. Si l'on s'étonne de ce que nous disons, et si nos plaintes paraissent injustes à ceux qui savent qu'Aristote , un si grand homme et aidé des trésors d'un si grand roi , a écrit sur les animaux une histoire à laquelle il a donné beau-

NOYUM ORGANUM. 173

coup desoins, et que bien d'autres, avec plus de soins encore, quoique avec moins de bruit, ont beaucoup ajouté à cette histoire ; que d'autres encore ont écrit des histoires et des descriptions nombreuses de plantes , de métaux et de fossiles ; ceux-là certainement n'ont pas sufiBsamment entendu et compris ce dont il s'agit ici. Autre chose est une histoire naturelle faite pour elle-même , autre chose une histoire naturelle recueillie pour donner à Fesprit les lumières selon lesquelles la philosophie doit être légitimement fondée. Ces deux histoires naturelles, qui diffèrent sous tant d'autres rapports, diffèrent surtout en ce que la première contient seulement la variété des espèces naturelles , et non les expériences fondamentales des arts mécaniques. En effet, de même que dans un État, la portée de chaque esprit, et le génie particulier de son ci^*actè^e et de ses secrets penchants se montre mieux dans une époque de troubles que dans toute autre ; de même , les secrets de la nature se manifestent mieux sous le fer et le feu des arts , que dans le cours tranquille de ses opérations accoutumées. Ainsi donc il faudra, bien espérer de la philosophie naturelle , alors que l'histoire naturelle, qui en est la base et le fondement, suivra une meilleure méthode; mais auparavant tout espoir serait vain.

99. D'un autre côté , parmi les expériences relatives aux arts mécaniques , nous trouvons une véritable disette de celles qui sont le plus propres à conduire l'esprit aux lois générales. Le mécanicien qui ne se met nullement en peine de, rechercher la vérité, ne donne son attention et ne met la main qu'à ce qui peut

ilU BACON.

faciliter sod opération. Mais on ne pourra concevoir une espérance bien fondée du progrès ultérieur des sciences, que lorsque Fon recevra et Ton rassemblera dans l'histoire naturelle une foule d'expériences qui ne sont par enes-mèmes d'aucune utilité pratique, mais qui ont une grande importance pour la découverte des causes et des lois générales ; expériences que nous appelons himinenses, pour les distinguer des fruo tueuses, et qui ont cette admirable vertu de ne jamais tromper ni décevoir. Connne leur emploi n*esf pas de produire qnelqnetrpération, mais de révéler une cause naturelle , quel que soit Pévénement , il répond toujours également bien à nos désirs, puisqu'il donne une solution à la question.

100. Non- seulement il ftiut rechercher et recueillir un plus grand nombre d^expériences , et d'un autre genre , qu'on ne Ta fait jusqu'aujourd'hui , mais encore n feut employer une méthode toute différente, et suivre un autre ordre et une autre disposition dans f enchaînement et la ^dation des expériences. Une expérience vague et qui n'a (f autre but qu*eIle-raÔme , comme nous Pavons d^à dit , est un pur tâtonnement , phitôt Mt pour étouffer que pour éclairer l'esprit de Hromme; mais, lorsque l'expérience suivra des r^lcs certaines, et s'avancera graduellement dans un ordre méthodique, alors on pourra espérer mieux des sciences.

10t. Lorsque les matériaux de l'histoire naturelle et d*une expérience telle que la réclame l'œuvre véritable de l'intelligence ou Pœuvre philosophique , seront recueillis et sous la main, U ne faut pas croire

qu*il suffise alors à l'esprit cTopérer sur ces matériaux avec ses seules forces et Tunique secours de la mémoire , pas plus qu'on ne pourrait espérer retenir et posséder de mémoire la série entière de quelque éphéméride. Or, Jusqu'ici on a beaucoup plus médité qu'écrit pour faire des découvertes, et personne encore n'a expérimenté, la plume à la main; or, toule bonne découverte doit sortir d'une préparation écrite . Lorsque cet usage se sera répandu , on piDurra alors espérer mieux de l'expérience, gravée enfin par la phime.

109. Et de plus, comme le nombre , et j'ai presque dit l'armée des fiuts, est immense et dispersé au point de confondre et d'éparpiller Ilntelligence , il ne faut . rien espérer de bon des escarmouches , des mouvements légers et des reconnaissances poussées à droite et à gauche par l'esprit, à moins qu'elles n'aient leur fdan et ne soient coordonnées dans des tables de découvertes toutes spéciales , bien disposées et en quel^ que fttçon vivantes , où viennent se réunir toutes les expériences relatives au sujet de recherches , et que Fesprit ne prenne son point d'appui dans ces tables bien ordonnées qui préparent son travail.

103. Mais, après avoir mis sous ses yeux un nombre suffisant de faits méthodiquement enchaînés et groupés, il ne faut pas passer sur-le-champ à la recherche et à la découverte de nouveaux faits ou des opérations de Fart ; ou du moins , si Ton y passe, il ne faut pas y reposer l'esprit. Nous ne nions pa« que lorsque les expériences de tous les arts seront réunies dans un seul corps , et offertes ainsi à la pensée et au jugement

d'un seul homme , on ne puisse , en appliquant les expériences d'un art aux autres arts, faire beaucoup de nouvelles découvertes, utiles à la condition et au bien-être des hommes , par le secours de cette seule

expérience que nous appelons écrite; nmn cependant on doit espérer de cette expérience beaucoup moins que de la nouvelle lumière des lois générales y tirées légitimement de ces faits, suivant une méthode certaine , et qui indiquent et désignent à leur tour une foule de faits nouveaux. La vraie route n'est pas un chemin uni , elle monte et descend; elle monte d'abord aux lois générales, et descend ensuite à la pratique,

104. Cependant il ne faut pas permettre que Tintelligence saute et s'envole des faits aux lois les plus élevées et les plus générales « telles que les principes de la nature et des arts, comme on les nomme, et, leur donnant une autorité incontestable, établisse d'après elles les lois secondaires; ce que Ton a toujours fait jusqu'ici, Tesprit hiunain y étant porté par un entraînement naturel , et de plus y étant formé et habitué depuis longtemps par l'usage des démonstrations toutes syllogistiques. Mais il faudra bien espérer des sciences, lorsque l'esprit montera par la véritable échelle et par des degrés continus et sans solution^ des faits aux lois les moins élevées, ensuite aux lois moyennes, en s'élevant de plus en plus jusqu'à ce qu'il atteigne enfin les plus générales de toutes. Car les lois les moins élevées ne diffèrent pas beaucoup de la simple expérience; mais ces principes suprêmes et très-généraux que la raison emploie maintenant, sont fondés sur les notions , abstraits, et n'ont rien de so-

lide. Les lois intermédiaires, au contraire, sont les principes vrais , solides et en quelque sorte vivants , sur lesquels reposent toutes les affaires et les fortunes humaines; au-dessus d'eux enfin sont les principes suprêmes, mais constitués de teUe façon qu'ils ne soient pas abstraits, et que les principes intermédiaires les déterminent.

Ce ne sont pas des ailes qu'il faut attacher à l'esprit humain, mais plutôt du plomb et des poids, pour Tarrêter dans son emportement et son vol. C'est ce qu'on n'a pas fait jusqu'ici, mais lorsqu'on le fera, on pourra espérer mieux desusciences.

105. Pour établir les lois générales, il faut chercher une autre forme A'indv4:tion que celle que l'on a employée jusqu'ici , et qui ne serve pas à découvrir et à constituer seulement les principes , comme on les nomme , mais encore les lois les moins générales , les intermédiaires, et toutes en un mot. L'induction, qui pi\>cède par une simple énumération , est une chose puérile , qui aboutit à une conclusion précaire, qu'une expérience contradictoire peut ruiner, et qui prononce le plus souvent sur un nombre de faits trop restreint , et sur ceux seulement qui se présentent d'eux-mêmes àTobservation. Mais l'induction , qui sera utile pour la découverte et la démonstratipn des science et des arts , doit séparer la nature par des rejets et des exclusions légitimes^ et, après avoir repoussé tous les faits qu'il convient, conclure en vertu de ceux qu'elle admet; ce que personne n'a encore fait ni essayé, si ce n'est pourtant Platon , qui se sert quelquefois de cette forme d'induction, pour en tirer ses définitions et ses

178 bâgon.

idées. Mais, pour constituer comi^teinent et légitime* ment cette induction ou démonstration , il faut lai ap* pliquer une foule de règles , qui ne sont jaBftais y^iiues à Tesprit d'aucun homme ; de façoA qu^l faut s'en aoeu^ per beaucoup plu* qu'on ne s^est jamais oeeupé du syllogisme; et Ton doit s^ servir de cette induelioii, non-seulement pour découvrir let lois de la nature, mais encore pour déterniner les notions. Et certes, une iBunense eapâranee repose sur cette inductioii.

106. En établissant des lois générales an moyeo de cette induction , il feut examiner attentiv^aient ni la loi générale que l'on établit n^embrasse que les faits â"oà on 1^ tirée, et n'e&oède pas leur mesure, "ou si elle les excède et a une phjis grande portée; que si elle a une plus grande portée, il ftint examiner si elle cou* firme son étendue ps» l'indication de nouveaux faits qui poissent lui servir de caution , pour éviter à la fois de nous immobiliser dans les connaissances déjà acquises, ou de saisir dans un embrassement trop large des ombre» et des formes abstraites, et non des objets solides et qui aient une réalité matérielle. Et, lorsque l'on suivra ces règles , alors enfin pourra briller une espérance légitime.

t&T. Nous devons rappeler ici ce que nou* avons dit plus haut de Textension qu'il feut donner à la philosophie naturdle, et de la nécessité de ramener à e)le toutes les sciences pai'tîculièrea, pour qu'il n'y ait point isolement et scission dans les sciences ; car sans cela on œ peut espérer^ grand progrès.

106. Jusqu^icî nous avons montré comment, en repoussant ou en corrigeant les ^reurs du passé, on

NOVUM OUGAïnm. 179

ôte à l'esprit tout motif de désespérer, et Ton fait nattre en lui l'espoir. Il faut voir maifitetiant si Tespéfance ne peut pas nous venir d^aatres iAiéê encore. Noos sommes d'aiK>iid frappé de cette idée ^ quft si tant de dëcouTertes utiles ont été faites par hasard <m par reaicontre ^ lorsque les hommes ne km ehm*d)aient pas ei peasaient à toute autre cfaoae) personne ne peot douter que nécessair^^it il ne doîte s'en faire beaucoup plus f lorsque les hommes les rechercheront et s'en occuperont , et cela avec «ordre et méthode , et mm pas en couriât et en volt^èantt Car, bien qu'il puisée arriver une ou deox Mê qu'un homme Wa^ contre p^r hasard ce qu'umautre, malgré son art et ses efforts, n*a pu déooatrir, cependant , sans aucun doute , ie contraire doit foire loi générale. Mnsi donc , on doit attendre des intentiotis plus npmbreuses ^ meil* leureset plus fréquentes , dehraiBon, des efforts de l'art et d'esprits bien dirigés qui les poursuivent , que du hasard, de l'instinct des animauii , et de sources semblables d'où sont venues jusqu'aujourd'hui toutes les découvertes.

109. Ce qui doit encore Aous donner de l'espé^ rance , c'est que la plus grande partie des découvertes ftdtes jusqu'aujourd'hui sont de telle sorte , qu^avant leur invention, il ne serait venu à l'esprit de personne qu'on pût j songer sérieusement, mats qu'on les eût plutôt méprisées comme tout à fiait impossibles. Les hommes ont coutume, sur les choses nouvelles, de (aire les devins, à l'exemple des anciens, et d'après les Cantaisios d'une imagination formée et corrompue par eux *, mais rien de plus faux que ce genre de

divination , parce qu'un grand nombre de choses que ' Ton va chercher aux sources de la nature , en coulent par des conduits jusqu'alors ignorés.

Si quelqu'un, par exemple, avant l'invention des eanous, les eût décrits par lears effets, en disant : on vient d'invepter une machine capable d'ébranler et de renverser de loin les murs et les fortifications les plus redoutables ; les hommes auraient tout aussitôt pensé à multiplier et à combiner de mille manières dans leur esprit les forces des machines de guerre, au moyen de poids et de roues, d'impulsions et de chocs; mais qui d'entre eux eût songé au vent de feu qui se répaxtd et souffle avec tant de promptitude et de violence, et quelle imagination s'en serait préoccupée? On n'en avait sous les yeux aucun exemple, si ce n'est peutêtre dans les tremblements de terre et la foudre , d'où les esprits se seraient aussitôt détournés, comme de grandes actions de la nature qu'il n'appartient pas à l'homme d'imiter. De même , si avant ta découverte de la soie, quelqu'un eût parlé d'un fil pour la fabrication des vêtements et des meubles, qui surpasse de beaucoup le fil de lin et la laine en finesse et en solidité à la fois, tout comme en éclat et en douceur, les hommes eussent pensé que l'on voulait parler de quelque plante orientale, ou du poil le plus délicat de quelque animal , ou des plumes et du duvet de certains oiseaux; mais bien certainement aucun ne se fût mis dans l'esprit, qu'il s'agissait de l'ouvrage d'un petit ver, et d'un ouvrage si abondant, qui se renouvelle et se reproduit tous les ans. Si quelqu'un par hasard eût parlé d'un ver, on se serait moqué de lui comme d'unf

NOYUIf ORGANUM. 181

rêveur, et» d'un champion de toiles d'araignées d'un nouveau genre.

Tout pareillement, si avant Tinvention de la boussole , quelqu'un eût dit qu'on avait inventé un instrument avec lequel on sWientait facilement et l'on relevait exactement. les points du ciel, les hommes aussitôt eussent mis leur imagination en mouvement pour se figurer de cent manières diverses un perfectionnement apporté aux instruments astronomiques; mais que l'on pût découvrir un indicateur mobile qui correspondît si parfaitement aux points célestes, et qui, loin d'être lui-même dans le ciel, se composât d'une pierre ou d'un métal , voilà ce que tout le monde eût déclaré incroyable. Voilà cependant des découvertes , et d'autres du même genre , qui pendant tant de diècles ont été refusées à l'esprit humain , et qui enfin ne sont pas venues de la philosophie , comme les arts logiqdes , mais de l'occasion et du hasard ; et elles sont bien , comme nous le disions , d'une telle espèce , qu'elles n'offrent absolument aucun rapport avec tout ce qui était connu antérieurement, et qu'aucun signe avant-coureur ne pouvait mettre l'espnt sur leur trace.

Il y a donc tout lieu d'espérer que la nature nous cache encore une foule de secrets d'un excellent usage , qui n'ont aucune parenté et aucune similitude avec ceux qu'elle nous a dévoilés , et qui sont en dehors de tous les sentiers battus de notre imagination , qui cependant n'-ont pas encore été découverts, mais qui, sans aucun doute , se révéleront quelque jour d'eux-mêmes à travers le long circuit des âges, comme se sont

révélés les premiers ; mais que Ton peut saisir promptement, immédiatement et tous ensemble, par la méthode que nous proposons maintenant.

. 110. Il est des inventions d'une autre sorte qui prouvent que le genre humain peut avoir sous sa main des découvertes de grande importance , qu'il ne remarquera et ne soupçonnera pas même. Les découvertes de la poudre à canon , de la soie , de la boussole , du sucre , du papier et autres semblables , paraissent reposer sur la connaissance de quelques qualités secrètes de la nature; mais certainement l'art de Timprimerie n'a rien de mystérieux et qui ne puisse venir à l'esprit de tout le monde. Et néanmoins les hommes ne remarquant pas que les moules des lettres se disposent , il est vrai , avec plus de difiBculté que les lettres elles-mêmes ne se tracent à la main, mais que les moules une fois disposés, peuvent servir à un nombre infini d^impressions , tandis que les lettres tracées à la main ne servent qu'à un seul manuscrit; ou peut-ôtre ne songeant pas que l'on peut épaissir l'encre au point qu'elle teigne et ne coule plus , surtout quand les lettres sont renversées , et que Timpression se fait de bas en haut; les hommes, disons-nous, ont été privés pendant tant de siècles de cette magnifique invention, qui rend de si grands services à la propagation des sciences.

Le sort de l'intelligence humaine , dans cette carrière de découvertes, est d'être si légère et si mal réglée , que d'abord elle se défie d'elle-même , et que bientôt après elle se méprise. Il lui semble d'abord clu'il est incroyable qu'on puisse faire une telle dé-

NOYDM ORGANUII. iS3

oouvarte;.puis , lorsqu'elle est faite, il lai semble derechef qu'il est incroyable qu'elle ait pu se dérober si longtemps aux hommes. Et certainement c'est un beau tojet d'espérances que de penser qu'il reste encore un grand nombre de découvertes à faire, que Ton peut attendre non^seulement de procédés inconnus à mettre en lumière, mais encore du transport, de la combinaison et de Tapplication des procédés connus , au moyen de rexpérience écrite dont nous avons parlé.

111. Voici encore un autre motif d'espérer : que Ton calcule les dépenses infinies d'esprit , de temps et d'ai^ent que font les hommes pour des objets et des études d'un usage et d'un prix bien inférieurs , et l'on verra que ^ils en appUquaient seulement une partie à une œuvre solide et sensée^ il n'est point de difficulté dont ils ne vinssent à bout. Nous présentons cette observation, parce que nous avouons complètement qu'une collection d'expériences pour l'histoire naturelle, comme nous l'entendons et telle qu'elle doit être» est un grand ouvrage, et en quelque façon royal , et qui demande beaucoup de travaux et de dépenses.

1 12. Que cependant personne ne s'effraye de la multitude des faits qui doit plutôt nourrir notre espérance. Les phénomènes particuliers des arts et de la nature, sont comme des bataillons, en regard des conceptions de l'esprit, éloignées et privées de la lumière des 6ûls. Et d'ailleurs cette voie a une issue certaine , et à laquelle on touche presque; l'autre , au contraire , n'a aucune issue et se replie indéfiniment sur ellaHndme, Les hommes jusqu'ici ont fait de bien

18/i BACON.

courtes haltes dans Texpérience , et c'est à peine s'Hs Font eiSeurée ; mais , en revanche, ils ont perdu un temps infini en méditations et en fictions intellectuelles. Mais si nous avions près de nous quelqu'un qui pût répondre à toutes les questions sur les phénomènes naturels , avant peu d'années toutes les causes seraient découvertes et les sciences achevées.

113. Nous pensons aussi que notre propre exemple peut être pour les hommes un sujet de légitime espérance ; et ce n'est point pour nous vanter que nous Je disons , mais parce qu'il est utile de le dire. Que ceux à qui manquerait la confiance jettent les yeux sur moi^ qui suis engagé dans les affaires plus qu'homme de mon époque, dont la santé n'est pus très-solide et me perd ainsi beaucoup de temps , qui , d'ailleurs, entre le premier dans cette carrière nouvelle , ne marche sur les traces de personne , et n'ai absolument aucun compagnon de mon entreprise; et qui cependant, ayant abordé résolument la vraie méthode et soumis mon esprit à Texpérience, ai rendu , à ce que je pense, certains services effectifs ; et qulls jugent tout ce que l'on doit attendre d'hommes riches de loisirs , de l'association des travaux , de la suite des temps , après les gages que nous avons nous-même donnés; surtout dans une route qui n'est pas seulement accessible aux esprits isolés, comme la méthode rationnelle, mais où les travaux et les labeurs des hommes, surtout en ce qui concerne le recueil des expériences, peuvent parfaitement être divisés , et ensuite réunis. Les hommes viendront enfin à connsdtre leurs forces , lorsqu'ils ne recommenceront pas tons la même œuvre,

NOVUII ORGANUM. 185

mais lorsqu'ils se partageront entre eux une tâche commune.

114. Enfin, qua&d bien même de ce nouveau continent ne soufflerait qu'un vent d'espérance faible et presque insensible, cependant nous affirmons qu'à tout prix il faut tenter l'épreuve , à moins que nous ne nous sentions un cœur bien abject. Ne point tenter l'entreprise , c'est courir un bien autre péril que de ne point y réussir; dans le premier cas, c'est un bien immense que nous risquons ; dans le second, quelques peines seulement. Mais , de ce que nous avons dit , et même de ce que nous n'avons pas dit, il résulte manifestement que nous avons assez d'espérances légitimes pour engager fton-seulement un homme de cœur à tenter l'entreprise , mais aussi un homme prudent et sage à y croire.

115. Nous en avons assez dit pour mettre un terme au désespoir, Fun des obstacles les plus puissants qui s'opposent au progi'ès des sciences et l'arrêtent. Nous avons aussi parlé complètement des signes et des causes des erreurs, de l'inertie et de l'ignorance qui se sont généralement répandues ; où il faut remarquer que les plus subtiles de ces causes , celles que le vulgaire ne peut ni observer, ni juger, doivent être rapportées à ce que nous avons dit des idoles de Tesprit humain.

Et ici doit se terminer la partie destructive de notre instauration, qui se compose de trois critiques : critique de la raison humaine pure et abandonnée à ellemême ; critique des démonstrations , et critique des théories, ou des pkilosophies et doctrines reçues au-

186 bàoom.

jourd*hui. Notre critique a été ce qu'elle pouvait être , fondée sur les signes et Tévidenc^ des causes; car toute autre critique nous était interdite , puisque nous pensons autrement que nos adversaires sur la valeur des principes et le mode de démonstration. Il est doue temps d'en venir enfin à Tart et aux règles de YinHer* pretatioH de la nature; mais auparavant, il nous reste encore quelque chose à dire. Comme nous nous sommes proposé , dans ce premier livre des aphoriêmes, de préparer les esprits tant à comprendre qu'à recevoir ce qui doit suivre , maintenant que le sol est débarrassé et que la place est entièrement nette , il nous reste à mettre l'esprit dans une bonne disposition, et à le rendre favorable aux principes que nous voulons lui proposer. Une entreprise nouvelle rencontre des obstacles, non -seulement dans l'établissement bo*lide des anciennes doctrines ^ mais encore dans l'opinion anticipée et l'idée (awMe que Ton se fiiit d'elle. Nous devons donc nous efforcer de donner , de la doctrine que nou8 4>ropo80tis, une ppinion juste et bonne, mais provisoire, et qui dure jusqu'au moment où la réalité dle-méme sera mise devant les yeux.

116 Nous devons d'abord prier les hommes de ne point penser que notre intention soit de fonder qualque secte en philosophie , à la manière des anciens Grecs, ou de quelques modernes, comme Télésio, Patriciusy Sévérinns; ce n'est point là notre but, et nous ne pensons pas qu^il importe beaucoup aux affaires humaines que l'on sadie quelles sont les opinions abstraites d'un esprit sur la nature et les princi** pes des choses ) et il n'est pas douteux , quant aux

NOYUII ORGANUM. 187

systèmes de cette sorte^ qu'on n'en puisse fidre revivre beaucoup d^anciens, et créer beaucoup de nouiaeaux; tout comme on peut imaginer plusieiBrs thèmes célestes 9 qui cadrent assez bien avec les phénomènes • et diffèrent tous entre eux.

Mais nous n'avons aucun souci de toutes ces choses soumises à Fopinion , et en même temps fort inutiles. Notre but, au conti^aire, est d'essayer » nous pouvons donner à la puissance et à la grandeur de Thomme des fondements plus soUdes et en étendre le domaine. Et quoique nous soyons parvenu de côtés et d'autres , et dans des sujets spéciaux, à des résultats plus vrais, plus certains (à notre sens du moins), et en môme temps plus utiles que ceux qui ont cours maintenant parmi les hommes, et que nous devions rassembler ces résultats dans la cipquième partie de notre in$taurfhtion y cependant nous ne proposons aucune théorie universelle et complète. Il ne nous semble pas que le temps d'une tdle théorie soit encore arrivé. Bien j^t nous n'espérons point que notrç vie se prolongera assez poifl* metU*e la dernière main à la sixième partie de notre instawratUm , destinée à la philosojAie fondée sur la légitime interprétation de la nature, mais ce sera assez pour nous d'arriver à des résvdtats sages et utiles dans la sphère intermédiaire^ de répan^ dre 4&ns la postérité quelques pures semences de vérité , et de ne point faii*e défaut à l'entrée de cette ère de grandes choses.

117. liais de même que nous ne voulons pas fonder de secte, nous ne promettons pas de gratifier les hommes d'inventipns nouvelles. On pourrait cepen-

dant nous dire que nous , qui parlons si souvent des œuvres et y rapportons tout, nous devrions bien en présenter quelques-unes pour gages. Mais notre méthode et notre esprit (nous l'avons souvent déclaré avec beaucoup de netteté , et il est à propos de le répéter encore) ne consistent point à tirer les œuvres des œuvres , ou les expériences des expériences , comme font les empiriques, mais à tirer des œuvres et des expériences les causes et les lois générales , et réciproquement des causes et des lois générales des œuvres et des expériences nouvelles. Et quoique dans nos tables de découvertes , qui composent la quatrième partie de Vinstauration ^ et dans les faits particuliers choisis pour exemples et présentés dans la seconde , et encore dans nos observations sur l'histoire , décrite dans la troisième partie de l'ouvrage, tout honoune, d'une perspicacité et d'une habileté médiocres , pourra trouver d'importantes inventions indiquées et désignées partout; nous avouons toutefois ingénument que Thistoire naturelle que les livres et nos propres expériences nous ont fournie jusqu'ici , n'est ni assez abondante ni assez certaine pour servir et satisfaire à une légitime interprétation de la nature.

C'est pourquoi , si quelqu'un se sent plus enclin et plus propre aux arts mécaniques , et se trouve assez de sagacité pour dépister les inventions à la simple vue de l'expérience , nous lui permettons et lui abandonnons la tâche de recueillir , comme en passant , dans notre histoire naturelle et dans nos tables , une foule de faits , et de leur donner une application pratique , la vraie méthode portant ainsi avant terme des

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intérêts provisoires. Pour nous qui voyons plus haut, nous déplorons tout le temps que perd Tesprit à recueillir de cette sorte des fruits anticipés, comme les globes dorés d'Atalante. Nous n'avons point envie d'étaler avec une joie puérile des pommes d'or, mais tout est pour nous dans le triomphe de l'art sur la nature : nous ne nous hâtons point de recueillir Ue simple mousse ou une moisson en beri>e , mais nous la laissons mûrir pour la récolter.

118. On pourra aussi sans aucun doute remarquer, en parcourant notre histoire naturelle et nos tables de découvertes, quelques expériences peu certaines ou même entièrement fausses, et en conséquence on pensera peut-être que nos découvertes reposent sur des fondements et des principes faux ou douteux. Mais il n'en est rien ; car il est nécessaire que de pareilles imperfections se glissent au début. C^est comme lorsque, dans l'écriture ou l'impression, une lettre ou deux par hasard sont mal formées ou mal placées ; le lecteur d^ordinaire ne s'en trouve pas fort embarrassé , car la vue d'elle-même corrige facilement ces fautes. Que l'on se mette donc dans Tesprit que des expériences fausses peuvent avoir cours dans l'histoire naturelle, dont bientôt les bannira facilement la découverte des causes et des principes. Cependant il est vrai que, si l'histoire naturelle et les expériences étaient remplies d'erreurs nombreuses, répétées, poursuivies, aucune force d'esprit, aucune ressource de l'art ne pourrait y remédier et restituer la vérité. Ainsi donc, si dans notre histoire naturelle, qui a été rassemblée et vérifiée avec tant de soin , de sévérité et presque fle reli-

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gion , il se trouve quelques feits errouéd ou controuxéê , que ne doit-on pa« dire de rbwtoire naturelle Yulgaire, qui, au prix de la n6tre^ s'e^i montrée si négligente et si facile , ou de la phildAophie ^ des sciences élevées sur de tels sables (ou plutôt mit de tels sirtes)? Que personne donc ne e*éasNive de ce que nous avons dit.

119. On rencontrera aussi dans noire bistotre natu* relie beaucoup de choses, ou de peu d'importanoe et vulgaires , ou viles et illibérales , ou m>p sebâles et de pure spéculatimi , et à peu près de nuUe application , toutes choses qui pourront rebuter et aliéner Tesprit.

Quant aux snjets qui paraîtront vnlgûree, nous feront obeerver que d'ordinaire .on ne fait rien autre chose que de rapporter et d^aeeonnnoder les causes des phénomènes rares aux fUts qui se produisent fréquem-. ment , et qu'on ne recherdie jamais les émisée des évë* nemente fréquents , et qu'on les admet comme des foits accordés et reçus.

Ainsi, Ton neredierdiepasles causesde la pesanteur, de la rotation des astres, de la dialeur, du froid ^ de là lumière , de M dureté , de la mollesse , de la rareté, « de la d^isité, de la liquidité, de la coasistanoe, de l'animation , de l'inanimatton , de la similitude , de h dissemblance , et enfin de l'organisation $ mais admetr tant tous ces faits comme manifestes et évidents par eux-mêmes , on raisonne et l'on discute sur les autres phénomènes qui ne sont ni si femiliers ni si fréquents.

Pour nous qui sonmies certains qu'on i^ peot porter aucun jugement sur les phénomtees rares et extraofdtnaires, et encore moins mettre au jour des

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fails nouTMax » ai Ton ne ooantii les cames des phénomènes Yulgidres , et si l'on n'a légitimement décoii* vert et appyit&fcH^fii les eausea des causes y nous sommes oéeesaairemept coBduits à raoeTMr dans notre histoire les bits les plus vulgaires. D'ailleurs , noo» ne cou* naisBODS pas de plus grand obstade au progrès de la philosophie , que cette habitude de ne point remarqvMr et étudier attentivement les choses qijrsont fernilières et fréquentes , de les noter «i passant et de n'en point redi^t^ier les causes : la vraie méthode demande que l'on s'oocupe tout autant d^af^fMrofondir les faits connus que de rechercher les foits inconnus. . 120. Quant à l'utilité et à la bassesse des dioses pour lesqudles il iaut demander grâce d'avance, nous dédarons que leur place est aussi bien marquée dans l'histoire naturelle que celle des choses les plus magnifiques et les plus précieuses. L'histoire naturelle n'en est aucunement souillée ; la lumière du soleil entre également dans les palais et dans les cloaques , sans se souiller jamais. Nous n'élevons pas un capitole et ne dédions pas quelque pyramide à TorgUdl hiunain , mafe nous fondons dans l'intelligence humaine un temple saint à l'image du monde. Nous suivons notre modèle. Tout ce qui est digne de l'existence est digne de la science , qui est l'image de l'existence. Les choses viles existent aussi bien que les choses magnifiques. Ken plus , de même que parfois des odeurs exquises émanent de certaines substances putrides ^ comme le musc et la civette ; ainsi , de faits vils et repoussants sortent quelquefois la plus pure lumière et la plus belle oottMissance. Mais en voilà trop sur ce sujet , car ee

genre de dédain n'appartient qu^aux enfante et aux femmes.

121. Mais voici une prévention qu'il but examiner avec beaucoup plus de soin; Vesprit vulgaire , et même les intelligences plus relev^^s , qui ne sortent pas du cercle habituel de Texpérience , pourront trouver dans notie histoire beaucoup de choses trop recherchées et qui nç parûtrent satisfaire qu'une curiosité vaine. C'est pourquoi nous avons dit et nous répétons avant tout sur ce sujet, qu'au début de notre entreprise et pendant un temps nous ne recherchons que les expériences lumineuses et non \eè fructueuses; à l'exemple de la création divine, qui , nous l'avons déjà dit souvent, ne produisit le premier jour que la lumière , et lui consacra un jour entier, où elle ne mêla à cette œuvre pure absolument aucun ouvrage matériel.

Si quelqu'un pense donc que des expériences de cette sorte ne sont d^aucun usage , il en juge absolument comme il ferait de la lumière, en déclarant qu'elle ne sert à rien, parce qu'elle n'a rien de solide ni de matériel. Au vrai , il faut dire que la connaissance des natures simples, bien approfondie et définie, est comme la lumière, qui donne accès dans le secret sanctuaire des œuvres, renferme en sa puissance et entraîne après soi toutes les troupes et les bataillons des nouvelles découvertes, et les sources des principes les plus élevés, et cependant par elle-même n'est pas d'un grand usage. Les lettres de l'alphabet, prises isolément, ne signifient rien et ne sont d'aucun us«^e, et cependant elles entrent comme matière première dans la composition et l'arrangement de tout discours.

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Les semences qui ont tant de valeur en germe , n'ont aucun usage par elles-mêmes, si ce n'est lorsqu'elles se dëvâoppent. Et les rayons dispersés de la lumière , s'ils ne viennent èk se réunir, ne peuvent répandre leurs bienfaits.

Si Ton s'offense de certaines subtilités spéculatives, que dira-t-on des scolastiques qui ont fait une part immense aux subtilités? Mais leurs sul^tilités étaient toutes dans les mots ou au moins dans leê nf^ tiens vulgaires , ce qui revient au même , et non dans les choses et dans la natpre; elles n'avaient aucune utilité ni dans leur origine, ni dans leurs conséquences; ce n'étaient pas des subtilités, inutiles pour le moment, mais devant porter dans la suite des fruits infinis, comme sont celles dont nous parlons. Que les hommes tiennent pour certain que toute la subtilité des discussions et des conceptions de l'esprit, lorsqu'on l'emploie après la découverte des principes, est tardive et vient après coup ; et que le véritable temps de la subtilité est celui où l'on examine les titres de l'expérience, et où l'on en tire les lois générales; l'autre subtilité enveloppe la nature et l'embrasse, mais elle ne la saisit ni ne la subjugue , et rien n'est plus vrai que d'appliquer à la nature ce que l'on dit ordinairement de l'occasion ou de la fortune : elle estcheveltœpar devant et chauve par derrière.

Enfin , nous devons dire du mépris dans l'histoire naturelle pour les choses vulgaires, ou viles, ou trop subtiles, et inutiles au début, ce que disait cette femme, et qui doit nous tenir lieu d'oracle, à un prinee tout enflé de sa grandeur, qui rejetait sa de-

demande ) comme indigne de la majesté d'un mo* narqae et trop aiMlessous de lui : têêse^ â4me d'éirc roi; car il tst trèi-certain qu'on ne peut obtrair et exercer l'empire sur la nature , si Ton méprise de ttiJes choses comme trop petites et viles.

ISS. Voici encore une autre pféveation : on dira qu'il eiA hieai extraordinaire et bien dur que nouft r^avernons ainsi toutes les sciences et tous les auteuns à la fois, et cela sans appeler à notre aide quelqu'un des andens qui nous serve de rempaft,tnftis par n^s seules et uniques forces.

Nous savons que , si nous avions voulu agir avec mmns de bonne foi, nous aurions pu retrouver ce que nous proposons aujourd'hui , ou dans les siècles anciens avant Tépoque des Grecs, lorsque fiorissaient , mais sans bruit, les sciences naturelles surtout, qui n'avaient pas encore été envahies par les trompettes et les flûtes des Grecs; ou bien, pur parties au moins, dans quelques-uns des Grecs eux-mêmes , et tirer de là de Tautorité et de l'honneur, comme font les hcMnmes nouveaux qui se feçonnent une noblesse à la fttveur d'une i^éalogie qui les foit descendre de quelque race antique. Pour nous , forts de l'évidence de nos principes , nous rejetons toute feinte et toute imposture , et nous ne pensons pas que notre entreprise soit plus intéressée à ce que ces nouvelles découvertes aient été autrefois connues des anciens, et se soient éteintes et renouvelées ainsi à travers les événements et les âges du monde , que ne le sont les hommes à Savoir si le nouveau monde est Tancienne Ue Atlantide et a été comitt desanciensi ou s'il a été réc^oament découvert

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pour Ie première foûk Les découvertes doivent être deai«iidée« à h loioièra de k oature, et non aux t4n^^res de l'antiquité.

<](Hantà rensemUe de la critique, il, est très-certain que, pour cdui qui examine sérieusement la diose , il y a plus de raison et de modestie à agir aiosi d'un seul coup qu'à ruiner partiellem^ les anciennes autorités. Si les erreurs n'avaient pas eu leurs racines dans les notions preonères» il eèt ^ iaipeaaiMe que c^rtainea découvertes heufeuses n'eussent pas remédié au mal. Mais cc^aame tout reposa sur des erreurs fondamentales 9 et que les hommes négligèrent fdutèt et passèrent sous silence la nature et la rMiié, qu'ils ne portèrent un f^ix jugen^at sur elles , il n'est point étcmnant qu'ite ne vûirent pas à bout de ce dont ils n'avaient nul souci , n'arrivèrent pas au but qu'ils ne s'étaient point marqué, et ne parvinrent pas au terme d'une route où ils n'étaient pas entrés, ou dont ils s'étaient écartés.

Parle-^tpoa de notre présomption? Certes, si quelqu'un se vante de pouvoir, par la fermeté de sa main et la sûr^ de son coup d'o^l , tracer une ligne plus droite et un cercle plus parfait que personne au monde, il y a là comparaison de talents; mais si quelqu'un affirme qu'il peut , avec le secours de la règle et du compas, tracer une ligne plus droite et un cerde plus parfait qu'aucun autre par la seule habileté*de l'œil ou de la main, assurément on ne le taxera pas de forfanterie. Ce que nous disons ici ne s'applique pas seulement à ce premier effort par lequel nous ouvrons la carrière^ mais encore aux travaux de tous ceux qui noaa

y suivront. Notre méthode de découvertes rend à peu près tous les esprits égaux, et Délaisse pas grand'chose à leur excellence naturelle, puisqu'elle veut que tout s'accomplisse par des règles et des démonstrations très-arrêtées. C'est pourquoi, comme nous l'avons dit souvent, dans notre œuvr^ il y a plus de bonheur que de talent : elle est plutôt le firuit du temps que de notre esprit. Il y a en effet du hasard toui aussi bien dans les pensées de Thomme que dans ses actions et ses œuvres.

123. Nous pouvons dire de nous ce que certain autre disait par plaisanterie : « Il ne peut se faire qu'on ait la même manière de voir, quand on boit les uns du vin et les autres de l'eau. » C'est un mot qui tranche parfaitmnent la difficulté. Les autres hommes , tant anciens que nouveaux, ont bu dans les sciences une Uqueur toute crue, comme de l'eau , découlant spontanément de l'intelligence, ou que Yon pompait par les roues de la dialectique d'une sorte de puits ; pour nous , nous buvons et nous versons une liqueur tirée d'une infinité de raisins, tous mûrs et bien 4 point, recueilli^ sur des grappes de toutes sortes^ foulés ensuite au pressoir, rassis et clarifiés^dan»- leâ cuves. Il n'y a donc rien d'étonnaot, si tious ne pouvons nous entendre avec les^ antres.

124. On pourrti prétendre encore que nou^ n'avons point fixé aux sciences le but le meilleur et le plus vrai, nous renvoyant ainsi une critique que nous adressons aux autres doctrines. On dira que la contemplation de la vérité a plus de dignité et de noblesse que toute l'utilité et la grandeur des opérations^e l'industrie ; que

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ce long et soucieux séjour dans l'expérience et la*" matière , et le flot de phénomènes qui se pressent, cloue en quelqucp façon Tesprit à la terre, ou plutôt le plonge dans un tartare de confusion et de perturbation , Téloigne et le prive de k sévérité et de la tranquillité de la sagesse abstraite , qui est un état bien plus divin.

Nous donnons les mains à cette façon de penser, et nous poursuivons avant* et par-dessus tout ce beau fruit qu'elle vante. Nous voulons graver dans Tintelligence humaine une fidèle image du monde tel qu'il se trouve, et non tel^ue la raison de chacun peut l'inventer. Or, pour arriver là, il n'est d*autre moyen que de faire du monde un^ dissection et une anatomie très-exactes. Pour ces manières de mondes et ces singes de créations que l'imagination humaine a inoptement édifiés dans les philosophies, il faut souffler dessus sans pitié. Que les hommes sacheutbien, comme nous levons dit plus haut, quelle différence il y a entre les idoles de l'esprit bumaii^et les idées de l'entendement divin. Les unes ne sont que des abstractions arbitraires, les autres sont les vraies empreintes du Créateur sur ses créatures , empreintes gravées et parfaites en la matière par des lignes véritables et exquises. C'est poufquroi les. eboses sont ici , dans leur nue réalité , la vérité et l'utilité mêmes , et les inventions doiv^t être plus estimées comme gages de la vérité j que comme bienfaitrices de la vie.

125: On nous objectera peut-être encore que nous faisons à peu près ce qu'on a déjà fait , et que les anciens ont suivi la même méthode que nous. Et certains esprits pourront imaginer qu'il est vraisemblable

({u'a^rès tant de mouvement et d'efforts , nous aboutirons enfin à quelqu'un des systèmes que vit fleurir la Grèce ; car, dira-t-on , les anciens , au début de leurs méditations, rassemblaient un grand nombre de faits et d'exemples, en dressaient des tables, et les classaient en ordre et par chapitres, puis ils tiraient de là leurs philosophies et leurs arts, ne se prononçant qu'après information, et répandant dans leurs écrits des exemples pour prouver leurs assertions et éclaircir leurs idées; mais ils pensaient qu'il eût été superflu et fatigant de produire tous les faits observés, et de mettre au jour les recueils entiers qu'ils en avaient composés ; ils ont fait ce qui se pratique d'ordinaire lorsqu'on élève uo édifiée : après l'avoir achevé , on retire les machines et les échelles. Et certainement il n'est pas nécessaire de croire qu'ils aient suivi un autre procédé; Mais à moins que r<m n'ait complètement oublié ce que nous avons dit plus haut, on répondra facilement à cette objedîen, ou pluto^t à ce scrupule. Nous reconnaissons nousHuèmes chez les anciens, et l'on trouve dans leurs livres une méthode de rechm*ches et d'invention. Mais cette méthode consistait à s'envoler de certains exemples et de quelques faits (auxquels on joignait les notions communes, et probablement quelques-unes des opinions reçues, le plus en faveur) aux oondusions les plus générales et aux premiers principes des sciences, et à tirer de cesprior cipes élevés au rang d'axiomes incontestables , les vérités secondaires et les inférieures, par une série de déductions ( et ces notions, ainsi acquises, constituaient leurs arts. Si on leur proposait des faits nouvc^^uix ou

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des exemples en contradiction avec leurs dogmes , il^ les ramenaient avec habileté à la loi générale par des distinctions ou par des interprétations, ou bien ils les repoussaient tout simplement par des exceptions ; d'un autre côté , ils accommodaient laborieusement et opiniâtrement à leurs principes les causes des faits qui ne leur présentaient pas les mêmes embarras. Mais cette histoire naturelle et cette exp4)»6nce n'étaient point ce qu'elles devaient être, il s'en fallait, certes, de beaucoup, et s'envoler ainsi subitement aux principes les plus généraux perdit tout. '

126.. On nous dira «accise qu'en défendant à l'esprit de juger et d'établir 4^ principes certains, avant d'être parvenu légitimement par les degrés intermédiaires aux lois les plus générales , nous engageons Tintelligence à 8uq[)endre tout jugement, et nous allons directement à Yacatakpsie. Nous n'avons en vue ni ne proposons Fa^^o/^^»^, mais Yewtttul^ie; nous n'ètons point aux seap leur autorité, nous leur donnons des secours; nous ne méprisons point l'in-' telligeoce , nous la réglons. En tout cas , il vaut mieux savoir ce qu'il faut , et croire que nous n'avons pas la toute-science , que de croire que nous avons la toute*science , en ne sachant rien de ce qu'il faut.

127. Voici encore plutôt un doute qu'une objection : on nous demandera si nous ne parlons que de la philosophie naturelle , ou si nous voulons encore impliquer notre méthode aux autres sciences , logiques , morales , politiques. 11 est certain que nous avons en vue toutes ces sciences à la fois , et de môme que la logiq)^ vulgaire f ou règne le syUogi$me , ne s'adresse

pas seulement aux sciences naturelles, mais à toutes sans exception , notre méthode , qui procède par induction , a aussi une portée universelle. Nous composons aussi bien une histoire et dressons des tables de découvertes de la colère , de la crainte , du respect et des autres sentiments, oud^exemples d'affaires civiles, ou des opérations mentales de la mémoire , de la composition et de la division , du jugement et autres semblables, que du chaud et du froid, de la lumière, de la végétation et autres phénomènes du même ordre. Toutefois, comme notre méthode d'interprétation, après que les matériaux OBi été rassemblés et-tnis en ordre dans l'histoire , n'a pas seulement égard aux opérations et à l'exercice de l'intelligence (ainsi .que la logique vulgaire), mais encore à la nature des choses, nous réglons Pesprit de façon à ce qu'il puisse aborder l'étude de cette nature avec des procédés ffkrfaits de tous points. C'est pourquoi , dans notre doctrine de V interprétation, nous faisons entrer un grand nombre de préceptes , qui conforment à beaucoup d'égards la méthode de découverte à la manière d'être et aux conditions du sujet qui fait l'objet de nos recherches.

128. Mais on ne pourra pas même mettre en doute si notr^ intention est de détruire et anéantir la philosophie , les arts et les sciences actuellement en usage ; car, tout au contraire , nous souscrivons volontiers à leur usage , à leur culture et à leurs honneurs ; nous ne nous opposons d'aucune manière à ce qu'elles alimentent les discussions, servent aux discours d'ornement, soient professées dans les chaires, prêtent à la

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vie civile la brièveté et la commodité de leur tour, et, en un mot , aient cours parmi les hommes comme une monnaie reçue par un consentement général. Bien mieux , nous déclarons ouvertement qfUe celles que nous voulons introduire ne seront pas très-propres à ces divers usages, car elles ne pourront , d'aucune sorte , être mises à la portée du vulgaire , si ce n'est cependant par leurs effets et leurs conséquences pratiques. Quant à la sincérité de notre affection et de notre bonne volonté pour les sciences reçues , nos écrits déjà publiés , surtout notre livre sur Y Avancement des sciences, en font foi. Nous me ferons donc pas de nouveaux discours pour en donner la preuve ; mais nous répéterons constamment, qu'avec les méthodes actuelles il n*y a pas de grands progrès possibles dans la théorie des sciences , et que Ton ne peut obtenir une large moisson de conséquences pratiques.

129. 11 ne nous reste plus qu'à dire quelque^ mots de Texcellence du but que nous nous proposons. Placé plus haut, cet éloge eût ressemblé à un beau rêve ; mais maintenant que l'on connaît le fondement de notre espérance , et que nous avons dissipé tous les préjugés contraires, il aura peut-être plus d'autorité. Si nous avions amené à terme notre entre- , prise ; et accompli l'œuvre jusqu'au bout, sans appeler les autres hommes à partager nos travaux et à nous prêter leur secours , nous n'aurions pas essayé un tel éloge , de crainte qu'on ne le prît pour le panégyrique de notre propre mérite; mais puisqu'il faut provoquer les efforts de mes semblables, exciter leur ardeur et enflammer leur zèle, il est très à propos

de remettre devant leurs yeux le prix élevé promis à ces efforts.

En premier lieu , il nous semble que, parmi les actions humaines, la plus belle sans comparaison, c'est de doter le monde de grande^ découvertes , et c'est ainsi qu'en ont jugé les siècles anciens. Ils dé«eN naient les honneurs divins aux inventeurs ; à ceux au contraire qui s'étaient signalés au service de l'État, tels que les fondateurs de villes et d'empires, législateurs , libérateurs de la patrie assiégée de maux cruels, vainqueurs des tyrans, et autres semblables, ils n'accordaient que le titre et le^ prérogatives de héros. Et, si Ton fait une juste comparaison de ces deux sortes

de mérites , on applaudira au jugement des anciens âges ; car le bienfait des découvertes s'étend à tout le genre humain , les services civils à un seul pays seulement : ceux-ci ne durent qu'un temps , les autres sont étemels. Le plus souvent les États n'avancent qu'au milieu des troubles et par de violentes secousses^ mais les découvertes répandent leurs bienfaits sans nuire à personne et sans coûter de larmes.

l,es découvertes sont comme des créations nouvelles, elles imitent les œuvres divines , comme l'a bien dit le poète :

u La première dans les temps anciens , Athènes la célèbre donna aux malheureux mortels les fruits qui se multiplient, récréa la vie, et sanctionna les lois. »

Et il est digne de remarque que Salomon , comblé de tous les biens , puissance, richesses, magnificence des œuvres, armée, serviteurs, flotte, renommée,

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admiration sans réserve , n'en ait choisi aucun poirr se glorifier, mais ait déclaré : que la gloire de Dieu est de dérober ses secrets, la gloire du roi de les dé-couvrir.

D'un autre côté, que Fou songe à la différence qu'il y a entre la condition de l'homme dans un des royaumes les plus civilisés de l'Europe , et la même condition dans une des régions les plus incultes et barbares du nouveau monde; cette différence est telle, que Von peut dire à juste titre que fhomme est un dieu pour l'homme, non-seulement à cause des services et des bienfaits qu'il peut lui rendre , mais par la comparaison de leurs diverses conditions. Et cette diversité, ce n'est pas le sol , ce n'est pas le ciel qui rétablit, ce sont les arts. H faut aussi remarquer la puissance , la vertu et les conséquences des découvertes ; elles n'apparaissent nulle part plus manifestement que dans ces trois inventions, inconnues aux anciens, et dont les origines, quoique récentes, sont obscures et sans gloire : l'imprimerie, la poudre à canon et la boussole, qui ont changé la foce du monde , la première dans les lettres , la seconde dans l'art de la guerre, la troisième dans celui de. la navigation ; d'où sont venu$ des changements tellement innombrables, que jamais empire, secte ou étoile ne pourra se vanter d'avoir exercé sur les choses humaines autant d'influence que ces inventions mécaniques.

* Ensuite, nous distinguerons trois espèces et comme trois degrés d'ambition : la première espèce est celle des hommes qui veulent accroître leur pouvoir dans leur pays : c'est la plus vulgaire et la plus basse; la

seconde , celle des hommes qui s'efforcent d'accroître la puissance et l'empire de leur pays sur le genre humain : celle^i a plus de dignité et n'en porte pat moins tous les caractères d'une passion ; mais ceux qui s'efforcent de fonder et d'étendre l'empire du genre humain lui-même sur la nature entière, oat une ambition (si toutefois on peut lui donner ce nom) incomparablement plus sage et plus relevée que les autres. Mais l'empire de l'homme sur les choses a son unique fondement dans les arts et les sciences, car on ne commande à la nature qu'en lui obéissant.

Disons encore que, si l'utilité d'une découverte particulière a tellement frappé les hommes , qu'ils aient vu plus qu*un homme dans celui qui pouvait ainsi étendre un seul bienfait à tout le genre humain , combien plus relevé ne paraîtra-t-il pas de faire une découverte qui , à elle seule , donne la clef de toutes les autres? Et cependant, pour dire toute la vérité, de même que nous avons de gi*andes obligations à la lumière , qui nous permet d'aller d'un Heu à l'autre , de pratiquer les arts , de lire , de nous reconndtre mutuellement , et que néanmoins la pure contemplation de la lumière elle-même a plus d'excellence et de Beauté que ses usages si multipliés , ainsi bien certainement la pure contemplation des choses dans leur réalité , et dégagée de toute superstition , imposture, erreur ou confusion , renferme en soi plus de dignité que tout le fruit des découvertes.

En dernier lieu , si Ton objecte que les sciences et les arts donnent souvent des armes aux mauvais desseins et aux mauvaises passions, personne ne s'en

mettra Tort en peine. On en peut dire autant de tous les biens du monde : le talent , le courage , les forces , la beauté, les richesses, la lumière elle-même et les autres. Que le genre humain recouvre son empire sur la natttre , qui lui appartient de don divin , et qu^il retrouve sa puissance , la droite raison et une saine religion en sam'ont bien régler Tusage.

130. 11 est temps enfin que nous expliquions Fart ^interpréter la nature. Quoique nous pensions avoir renfermé en cette méthode des préceptes très-utiles et très-vrais, nous sommes loin cependant de lui attribuer une nécessité absolue (à ce point que Ton ne puisse rien sans elle), ou même une entière perfection. Notre opinion est que si les hommes avaient sous la main une histoire exacte de la nature et de l'expérience, et qu'ils en fissent Taliment de leurs pensées ; et que d^aiUeurs ils pussent s'imposer la double obligation de dépouiller les opinions reçues et les notions vulgaires , et s'abstenir pour un temps d^élever leur esprit aux premiers principes et aux lois qui en approchent le plus , il se pourrait que par la propre force de leur intelligence , et sans autre art , ils rencontrassent le vrai procédé àeVinterprétatùm, Car Tinterprétation est l'œuvre vraie et naturelle de l'intelligence , après que l'on a retiré tous les obstacles qui arrêtent sa marche ; mais cependant , au moyen de nos préceptes, le travail de Pesprit aura beaucoup plus de facilité et de solidité.

Nous sommes aussi bien loin d'affirmer qu'on ne puisse rien ajouter à ces préceptes ; mais tout au contraire, nous qui mettons la force de l'intelligence,

non pas dftns sa vertu propre , mais dans son commerce avec la réalité > nous devons déclarer que Tart des découvertes peut se développer avec les découvertes elles-mêmes.

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