CHAPITRE I
DESCARTES. — SA MÉTHODE, SES TRAVAUX RELATIFS A L’ANATOMIE ET A LA PHYSIOLOGIE.
Nous venons de voir quel était l’état des sciences médicales au seizième siècle et au commencement du dix-septième. Ces sciences renaissaient : elles étaient renouvelées, agrandies, mais non fixées.
Les découvertes récentes, qui en éclairaient les diverses branches, étaient loin d’être universellement acceptées. L’autorité des anciens était encore prépondérante, et l’explication des phénomènes de la nature par l’intervention de forces occultes et mystérieuses n’avait pas cessé d’être en crédit. Si une grande ardeur de recherches s’était emparée des esprits, cette ardeur, malgré d’illustres exemples, n’était pas toujours bien réglée. La voix puissante
de Bacon, répondant aux instincts et aux besoins de l’époque, rappelait la philosophie à l’observation de la nature, mais sans tracer des règles précises à l’observateur. 11 s’agissait d’assurer sa marche et de la diriger par une méthode rigoureuse. Ce fut l’œuvre de Descartes ; il a consommé et organisé la révolution intellectuelle qui avait éclaté au seizième siècle, il en a été le législateur.
De race bretonne, quoique né en Touraine (1696), Descartes avait les qualités de caractère qui conviennent à de telles entreprises, la hardiesse et la persévérance, une hardiesse qui n’exclut pas la prudence, une persévérance que rien ne lasse ; et, pour l’esprit, les dons les plus rares, l’activité, l’étendue, la pénétration, la justesse, une aptitude égale à l’observation et à la réflexion, à l’analyse et à la synthèse.
Ses premières études lui montrèrent les savants dans un désaccord complet sur les principales questions de la philosophie et de la physique ; ses premiers pas dans le monde lui laissèrent apercevoir une opposition non moins grande entre les usages des hommes, approuvés et suivis d’un côté, et de l’autre repoussés avec blâme ; il en conclut qu’il ne pouvait faire aucun fond sur ce qui lui. avait été enseigné ; et décidé à ne plus chercher d'autre science que celle qui se pourrait trouver en lui-même ou dans
le grand livre du monde , il employa le temps à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions , à recueillir des expériences, à s'éprouver lui-même, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient qu'il en pût tirer quelque profit (1).
Il en usait déjà ainsi depuis plusieurs années, lorsque, se repliant en lui-même et reconnaissant qu’il errait encore dans les ténèbres, sans guide et sans direction, il résolut d’appliquer toutes les forces de son esprit à choisir les chemins qu’il devait suivre pour arriver plus sûrement à discerner le vrai d avec le faux. Il était alors en Allemagne, retenu parla mauvaise saison dans un lieu écarté où, aucune société ne venant le distraire, son génie méditatif put se donner libre carrière.
Il repassa dans sa mémoire tout ce qu’il avait appris des règles de la logique, de l’analyse des géomètres et des procédés de l’algèbre pour la direction de nos pensées; et bien convaincu qu’un petit nombre de lois facilement applicables est de beaucoup préférable à la multitude des préceptes dans lesquels l’esprit s’embarrasse, il réduisit, après y avoir mûrement réfléchi, sa méthode d’investigation aux quatre règles suivantes :
La première, d’éviter soigneusement la précipi-
(1) Discours de la Méthode, Ire partie.
tation et la prévention, et de ne soumettre son esprit qu’à une évidence irrésistible ;
La seconde, de diviser chacune des difficultés qu’il examinerait en autant de points qu’il se pourrait pour y pénétrer plus sûrement et la mieux résoudre;
La troisième, de conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu’à la connaissance des plus composés,
Et la dernière, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales qu’il fût assuré de ne rien omettre (1).
Ces règles simples et précises une fois fixées. Descartes se crut en possession du fil d’Ariane, et, dans la ferme espérance de trouver une issue au labyrinthe des opinions humaines et d’atteindre enfin la pleine lumière, il s’écria transporté d’enthousiasme : J’ai trouvé le fondement d'une science admirable (2).
C’était au mois de novembre de l’année 1619. Il avait alors vingt-trois ans. L’application qu’il fit immédiatement de sa méthode à l’étude de l’algèbre et de la géométrie lui réussit si bien, qu’il ne
(1) Disc, de la Méth ., IIe partie.
(2) Vie de Descaries, par Baillet, 1. 1, ch. xi, p. 51 .
douta plus que, par le même procédé, il ne pût aborder avec un égal succès les difficultés des autres sciences ; mais, faisant réflexion que leurs principes doivent tous être empruntés de la philosophie , en laquelle il n en trouvait pas encore de certains, il jugea qu’il fallait, avant tout , tâcher d'y en établir , et que cela étant la chose du monde la plus importante et où la précipitation et la prévention étaient le plus à craindre , il ne devait point entreprendre d en venir à bout qu'il n’eût atteint un âge plus mûr , et qu il n eût auparavant employé beaucoup de temps à s'y préparer (1).
Il ne pouvait mieux s’y préparer qu’en déracinant de son esprit les fausses opinions qui s’y étaient glissées, et en faisant une ample provision d’expériences qui deviendraient ensuite la matière de ses raisonnements ; et pour cela, le commerce des hommes, les débats contradictoires qui naissent ordinairement dans les assemblées, et la contemplation des phénomènes de la nature en divers temps et en divers lieux, lui parurent préférables aux méditations solitaires dans lesquelles il était plongé depuis quelques mois ; aussi, l’hiver n’était pas encore bien achevé qu’il se remit à voyager; et, pendant les neuf années suivantes, il ne fit autre chose , selon ses propres expressions, que rouler çd et là (1) Disc, de la Mélh., IIe partie.