‹ Descartes considéré comme physiologiste et comme médecinChapitre 12 sur 46 · SA MÉTHODE, ETC · texte numérisé non relu

SA MÉTHODE, ETC

dans le monde , tâchant d'y être spectateur plutôt qu acteur en toutes les comédies qui s' y jouent (1).

Cependant, il ne laissait échapper aucune occasion de faire des expériences, de recueillir des observations, et de conférer, non-seulement avec les hommes les plus éclairés et les plus doctes des diverses contrées qu’il parcourait, mais encore avec les ouvriers les plus habiles dans la mécanique et la fabrication des instruments d’optique ; et s’il en recevait souvent des leçons, il arrivait aussi quelquefois qu’il leur en donnait, car il ne tarda pas à devenir habile, particulièrement dans la fabrication des verres grossissants et des prismes. En traversant les Alpes pour se rendre en Italie, il étudiait la figure et la composition de la neige et de la glace qui s’offraient sans cesse à ses regards. Dans le séjour qu’il fit à Rome (1624), des parhélies qui s’y produisirent, fixèrent longtemps son attention et lui inspirèrent le désir de traiter en détail des météores, ce qu’il a fait quelques années après. Dans ses traversées sur mer, il s’occupait du mouvement des flots et de celui des vents (2). Partout, il s’enquérait avec soin de la nature de l’air et de celle des eaux ; partout, il observait ce que nous nommons aujourd’hui le physique et le moral de l’homme ; et

(1) Disc, de la Méth., IIIe partie.

(2) Voir Baillet, t. II, p. 388.

de temps à autre, comme pour se délasser de ses observations et faire, sous une autre forme, l’application de sa méthode à laquelle il ne cessait de s’exercer, il résolvait les problèmes de hautes ma- * thématiques en circulation dans le monde savant ; et, en cela comme en toutes choses, il montrait tant de supériorité que, sans qu’il eût encore rien publié, son opinion connue ou soupçonnée, sur quelque matière que ce fût, faisait déjà autorité. On lui attribuait même des opinions qu’il n’avait pas ; on lui prêtait une philosophie nouvelle fort au-dessus des idées communes ; et, par le fait, il n’avait point encore de philosophie arrêtée ; il n’avait, après ces neuf années d’exploration et d’étude, pris aucun parti sur les principales questions qui préoccupent les sages. L’entreprise lui paraissait si hardie, qu’il en aurait encore retardé l’exécution, s’il ne s’était enfin cru obligé de répondre à l’attente du public et aux sollicitations de ses amis qui le pressaient de s’exprimer. Peut-être même éprouvait-il le besoin de mettre un terme à ses incertitudes. 11 s’agissait donc de se recueillir, de rassembler ses observations, de comparer, de contrôler ce qu’il avait vu, entendu, éprouvé. Tout ce qui pouvait interrompre le cours de ses pensées et leur enchaînement aurait rendu ses efforts inutiles. Un nouveau genre de vie lui devenait nécessaire. Il était trop connu en

France, il y était trop à portée de ses amis et des curieux pour y espérer une retraite sûre. Paris lui eût offert sans doute de grandes ressources, mais Paris était, comme aujourd’hui, un tourbillon où l’esprit a peine à se fixer. Il disait que l'air seul de cette ' ville le disposait à concevoir des chimères (1).

Le climat de l’Italie lui semblait dangereux, trop excitant pour un homme qui veut se rendre maître de ses pensées ; et peut-être aussi en était-il éloigné par d’autres considérations. 11 avait besoin de solitude et de liberté : il choisit la Hollande ; et dès qu’il s’y fut retiré, en 1629, il ne s’en éloigna plus qu’à de rares intervalles, et pour peu de temps, jusqu’à ce que sa mauvaise étoile et les sollicitations de la reine Christine l’attirassent à Stockholm où il trouva la mort en 1650.

Son premier soin, sa première occupation dans la solitude fut de chercher un point de départ à la philosophie. 11 n’était pas de ceux qui s’imaginent qu’il n’y a de réalité que dans ce que l’on voit et dans ce que l’on touche ; il savait que les sens nous trompent souvent, et que, dans l’étude même des sciences naturelles, nous empruntons à la métaphysique les principes qui nous dirigent. Il aspirait à trouver une vérité inébranlable sur laquelle il pût asseoir avec confiance ses jugements. De peur

(1) Œuvres complètes publiées par V. Cousin, t. X, p. 134.

de se laisser surprendre par une préoccupation quelconque, il résolut encore une fois de regarder comme incertain, illusoire, absolument faux, tout ce qu’il avait cru vrai jusque-là, aussi bien l’existence des corps que les propositions de la géométrie; mais, dans ce doute universel, il reconnut bientôt qu’il ne pouvait douter de sa propre pensée; que celui qui estimait ainsi que tout était faux devait nécessairement être lui-même quelque chose. Je pense , dit-il, donc je suis (1). C’est là line vérité que les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne sauraient ébranler : elle lui parut donc de nature à pouvoir être acceptée comme premier principe de la philosophie qu’il cherchait.

De l’existence de cet être en proie à l’incertitude et au doute, par conséquent très-imparfait, et chez lequel pourtant il trouve l’idée de la perfection, il conclut à l’existence d’un être supérieur d’où nous vient cette idée, d’un être qui a tout l’être possible, par conséquent toute la perfection possible, et d’où émanent toutes choses.

Ainsi assuré de l’existence de l’âme et de celle de Dieu, il se demande s’il peut mettre plus longtemps en doute l’existence des corps, et il reconnaît que leur réalité presse tellement sa conviction que, s’il était à cet égard dans l’illusion, ce serait l’auteur

(t) Disc, cle laMètli., IVe partie.

même de son être, c’est-à-dire Dieu, l’être tout parfait, qui le tromperait, ce qui n’est pas un instant admissible.

Voilà donc \' étendue livrée à sa contemplation : il l'envisage de prime abord comme l’écoulement de la puissance divine, et en même temps, comme le milieu où nous devons vivre, comme le théâtre de nos actions ; et dès lors, il n’en détache que rarement ses regards, il en fait l’objet presque constant de ses études, et il nous en donne lui-même la raison :

« Comme je crois qu’il est très-nécessaire d’avoir bien compris une fois en sa vie les principes de la métaphysique, à cause que ce sont eux qui nous donnent la connaissance de Dieu et de notre âme, je crois aussi qu’il serait très-nuisible d’occuper souvent son entendement à les méditer, à cause qu’il ne pourrait si bien vaquer aux fondions de l’imagination et des sens ; mais que le meilleur est de retenir en sa mémoire et en sa créance les conclusions qu’on en a une fois tirées, puis employer le reste du temps qu’on a pour l’étude aux pensées où l’entendement agit avec l’imagination et les sens (1 ) . »

N’est-il pas curieux de voir comment le premier métaphysicien de son siècle parle de la métaphysique, et quelle place il lui a faite dans ses études ? Ceux qui jugent Descartes sur les déclamations des philo-

M) Œuvr. compl., t. IX, p. 13 1.

soplies du dix-huitième siècle se persuadent qu’il a consumé sa vie dans les abstractions. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Dans une lettre confidentielle à madame Élisabeth, princesse Palatine, il lui déclare qu’il a toujours évité de se laisser absorber par les pensées qui occupent l'entendement seul , et même qu’?7 s'est fait une règle de ne leur accorder que fort peu d'heures par an (1). Ses études habituelles portaient sur des objets sensibles, et il avait soin de ne les prolonger jamais jusqu’à la fatigue, afin de conserver toute la liberté de son jugement.

C’est en suivant cette discipline qu’il fît son Traité du Monde, où il exposait amplement ce qu’il concevait de la lumière , des astres d'où elle procède , de la terre qui la réfléchit , des corps qui sont sur la terre , à cause , dit-il, qu'ils sont ou colorés , ou transparents , ou lumineux , et enfin de ï homme à cause qu'il en est le spectateur (2).

Jusqu’àsa retraite en Hollande, il s’était beaucoup occupé d’optique, de météorologie et de physique générale, moins d’anatomie et de chimie ; mais ayant à parler de l’homme, il s’applique avec zèle à l’étude de l’anatomie :« J’étudie maintenant (1630), écrit-il au père Mersenne, en chimie et en anatomie tout ensemble, et apprends tous les jours quel-

(1) Œuvr. compl., 1. IX, p. 131.

(2) Disc, de la Méth., Ve part.

que chose que je ne trouve pas dans les livres (1). »

L’homme pourtant ne venait qu’en dernier et n’occupait qu’une place secondaire dans le Traité du Monde. Lorsqu’un motif de prudence, sans doute exagérée, eut décidé Descartes à supprimer cet ouvrage qu’il avait mis cinq ans à composer, il fit de l’accessoire du livre le principal objet de son attention. S’il continua à étudier les forces de la nature, ce fut surtout en vue de l’homme et de ses besoins, dans l’espoir de lui procurer de réels avantages pour la commodité de la vie, et principalement pour la conservation de la santé, laquelle, dit-il, est certainement le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie : car même l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps que s'il est possible de trouver (quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu’ici, je crois que cest dans la médecine qu’on doit le chercher (2).

Il forma donc le dessein d'employer toute sa vie à la recherche d'une science si nécessaire (3), et nous ne pouvons douter qu’il n’ait été fidèle à ce dessein. Le témoignage de ses contemporains, et la nature de ses écrits, dont les deux tiers se rapportent à la physiologie, l’attestent assez.

(1) Œuvr. compl., t. VI, p. 101. — (2) Disc, de la Méth., VIe partie. — (3) Ibid. Vl° partie.

Nous avons vu que, dès l’année 1629, c’est-à-dire dès la première année de son établissement en Hollande, il s’occupait assidûment d’anatomie et de chimie. Il y avait alors quelques mois seulement que Harvey avait rendu publique sa découverte de la circulation du sang. Descartes fut un des premiers à reconnaître et à proclamer cette découverte. Il avait des relations en Angleterre ; il y fit même un voyage en 1631, et il ne serait pas impossible qu’il y eût vu Harvey ; cela même paraît probable, bien que sa correspondance ne nous apprenne rien à cet égard. Toujours est-il que, dès ce moment, il ne cessa d’étudier la structure du cœur et d’observer sur des animaux vivants les battements de cet organe. Dans 1 z Discours de la Méthode , publié en 1637, il donne une démonstration en règle de la circulation du sang en renvoyant à Harvey l’honneur de l’avoir découverte. Interrogé de tous côtés sur cette question, il y revient sans cesse dans sa correspondance (1) ; il en instruit ceux qui obtiennent l’insigne faveur de le visiter, en répétant devant eux ses expériences; et finalement, par son influence, la doctrine de la circulation est introduite dans 1 enseignement public.

Un jeune médecin de grande espérance, M. de

(i) Voyez en particulier, à la date de 1638, dans le tome VII des Œuvres complètes, édition de M. V. Cousin, les lettres d’un médecin de Louvain (Plempius) à Descartes et les réponses de celui-ci.

Roy, connu depuis sous le nom de Regius , alors professeur particulier à Utrecht, fut si ravi de la lecture des Essais (1) et se pénétra si bien de tout ce qui y était enseigné, qu’il fut bientôt en état de composer un traité complet de physiologie d’après les principes de Descartes. Il en faisait l’objet de ses leçons, et cet enseignement libre eut tant de succès qu’il valut à Régius, en 1638, le titre officiel de professeur de médecine et de philosophie dans l’université d’ Utrecht. Nous l’apprenons par une lettre de Descartes qui raconte le fait au père Mersenne en ces termes :

« J’ai reçu cette semaine des lettres d’un docteur que je n’ai jamais vu, ni connu, qui me remercie de ce que je l’ai fait professeur en médecine dans une université où il n’eût jamais osé prétendre sans moi. Ce qui lui est arrivé parce qu’ayant enseigné en particulier quelque chose de ma philosophie à des étudians de ce lieu-là, ils y ont pris un tel goût qu’ils ont prié le magistrat de leur donner ce professeur (2). »

A cette époque, Descartes travaillait à composer un Abrégé de médecine qu’il tirait en partie des livres, en partie de ses propres observations et de ses raison-

(t) On désignait ainsi le volume contenant le Discours de la Méthode, la Dioptrique, les Météores et la Géométrie.

(2) Vie de Descartes, t. Il, p. 10.

nements. « J espère, dit-il, pouvoir me servir par provision de ce travail pour obtenir quelque délai de la nature, et, par ce moyen, poursuivre mieux mon dessein dans la suite des temps (1). »

Et quelques mois après, il ajoutait : « J’ai considéré non-seulement ce que Vésalius et les autres écrivent de l’anatomie, mais aussi plusieurs choses plus particulières que celles qu’ils écrivent, lesquelles j’ai remarquées eu faisant moi-même la dissection de divers animaux. C est un exercice où je me suis souvent occupé depuis onze ans, et je crois quil n'y a

yuèi e de médecin qui y ait regardé de si près que moi (2). »

Son application en ce genre était si notoire que ses détracteurs en prenaient occasion de le railler. Voici ce qu il répond à ce sujet au père Mersenne qui lui en donnait avis :

« Il est impossible d’éviter les discours de ceux qui veulent parler sans raison ; et celui dont vous m’écrivez doit avoir 1 esprit bien faible, de m’accuser d aller par les villages pour voir tuer des pourceaux, cai il s en tue bien plus dans les villes que dans les villages, où je n’ai jamais été pour ce sujet. Mais, comme vous m’écrivez, ce n’est pas un crime d’être curieux de l’anatomie, et j’ai été un hiver à Amster-

(1) Lettre à M. Zuitlichen, t. VIII des Œuvres , p. 410.

(2) T. VIII des Œuvres, p. 100.

dam que j’allais quasi tous les jours en la maison d’un boucher pour lui voir tuer des bêtes, et faisais apporter de là en mon logis les parties que je voulais anatomiser plus à loisir ; ce que j’ai encore fait plusieurs fois en tous les lieux où j’ai été, et je ne crois pas qu’aucun homme d’esprit m’en puisse blâmer (1). »

Non, sans doute, et c’est un des titres les plus solides que Descartes ait à notre attention.

On voit par sa correspondance (2) que dans le cours de l’année 1640 il s’occupait beaucoup delà structure du cerveau et des fonctions du système nerveux, ce qui ne l’empêchait pas de reporter souvent sa pensée sur les principes de la métaphysique qui avaient été l’objet de ses premières méditations, et qu’il a toujours considérés non-seulement comme la base de la morale, mais aussi comme le fondement de toute bonne physique ; car si, de son propre aveu, il consacrait la plus grande partie de son temps à l’étude des questions dans lesquelles les sens sont intéressés, il ne perdait point de vue celles qui s’adressent au seul entendement, et jamais homme peut-être n’a su mieux que lui tenir son esprit dégagé de toute

préoccupation exclusive.

Il en donna la preuve par deux publications de

(1) OEuvr. compl., t. VIII, p. 174. - (2) Tome VIII des Œuvres, passim.

grande impôt tance, et d un caractère très— différent, qu’il fit à (rois ans d’intervalle, la publication de ses Méditations, en 1641, et celle de ses Principes en 1644. Dans le premier ouvrage, il traite de l’existence de Dieu et de la distinction de lame d’avec le corps ; dans le second, il expose les lois générales de la physique, la constitution de notre globe et les phénomènes qui s’y rattachent.

Il se proposait de traiter, par la suite, en détail de la nature des minéraux, de celle des plantes et des animaux, et en particulier de celle de l’homme. M ne désespérait même pas de pouvoir donner un traité complet de médecine, de mécanique et de morale (1) ; sa principale ou plutôt son unique ambition étant toujours de concourir, selon la mesure de ses forces, à l’amélioration et au bien-être de ses semblables.

Il était tellement persuadé de l’influence des dispositions du corps sur celles de l’âme, qu’il regardait, en quelque sorte, la morale comme un corollaire de la physique, mais à la condition d’agrandir, d’élever cette science sans abaisser la morale. « Tou te la philosophie, dit-il, est comme un arbre dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales, la (D Vie de Descartes par Baillet, f. II, p. 229.

médecine, la mécanique et la morale; j’entends la plus haute et la plus parfaite morale qui, présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse (1). »

N’est-ce pas ainsi que l 'école dite positive envisage aujourd’hui la morale; et la division que Descartes nous donne de la philosophie ne pourrait-elle pas être acceptée par les maîtres de cette école?

Fidèle à son programme, après avoir traité, dans le livre des Principes , des lois générales du monde physique, Descartes reporta sou attention sur l’homme et les animaux, et, dès qu’il fut un peu débarrassé des tracasseries que lui avait suscitées son implacable ennemi Yoet, il s adonna tout à 1 anatomieet aux expériences physiologiques. Ses soins et sa dépense, durant l’année 1645, furent bornés à ce genre de travail. Il ne sortait presque pas de sa maison d’Egmond, et il s’y faisait apporter d’Alcmaer et des autres localités du voisinage toutes sortes d’animaux propres à la dissection. C’est à cette époque qu’ayant reçu la visite d’un gentilhomme qui lui demandait à voir sa bibliothèque et qui le priait de lui dire quels étaient les livres de physique qu’il estimait le plus, il le conduisit sur les derrières de son logis, où était une espèce de galerie ouverte sur

(1) Préface des Principes, t. III des Œuvres, p. 24.

la cour, et tirant un rideau, il lui montra un veau qu’il allait disséquer, et il lui dit : « Voilà ma bibliothèque, voilà l'étucle à laquelle je ml applique le plus maintenant (1). »

11 reprit alors le Traité de l’homme et celui de la Formation du fœtus dès longtemps commencés, et auxquels il est souvent revenu sans les avoir jamais terminés. Heureusement, il n’en a pas été ainsi d’un autre traité où la physiologie tient encore plus de place que la morale, je veux parler du traité des Passions de l'âme que Descartes composa dans le courant des années 1646 et 1647 pour l’instruction de la princesse Palatine. Il ne le livra à l’impression que vers la fin de 1649, après y avoir fait, sur les représentations de son illustre élève, et à la prière de ses amis, des changements notables et des additions propres à rendre sa pensée plus intelligible. Ainsi, cet ouvrage, dont lapublication (1650) a précédé de quelques mois seulement la mort de Descartes, peut être considéré comme la dernière et trèsfidèle expression de sa pensée sur la plupart des questions qui nous intéressent.

Parmi les manuscrits trouvés dans ses papiers, après sa morf, les plus précieux pour nous sont le Traité de l'homme , celui de la Formation du fœtus, et le recueil de ses Lettres.

(1) Vie de Descartes , t. II, p. 273.

Descaries n’estimait pas les deux premiers ouvrages encore dignes de voir le jour; il n’en a pas rassemblé lui-même les fragments ; c’est une œuvre posthume (1); cependant, si l’on veut bien se souvenir qu’il y a travaillé dès sa jeunesse et qu’il y est revenu souvent, on avouera que l’on peut en accepter la doctrine comme sienne, à la condition toutefois de la rapprocher de celle qui est exprimée dans les écrits par lui publiés, selon la recommandation qu’il nous en fait dans le Discours cle la Mélhocle : « Je suis bien aise de prier ici nos neveux de ne croire jamais que les choses qu’on leur dira viennent de moi, lorsque je ne les aurai moi-même point divulguées (2). »

Quant au recueil de ses Lettres, publié d’abord par Clerselier en trois volumes in-4°, et qui en forme cinq aujourd’hui dans l’édition des Œuvres complètes de Descartes , que nous devons à M. Cousin, c’est un trésor inestimable par l’importance et la variété des sujets qui y sont traités. On y trouve des éclaircissements sur toutes les grandes questions dont Descartes s’est occupé, et on voit qu’il y a mis autant de soin, qu’il y a apporté autant d’attention qu’aux écrits destinés à une plus grande publicité. Il y a telles de ces lettres qui sont de véritables

(1) Baillet, (.IF, p. 398.

(2) Disc, de la Méth., VIe partie.

traités de physiologie ou de morale. Je citerai, entre autres, celle à Plempius (1 538) sur les mouvements du cœur et la circulation du sang (1); celles à la princesse Palatine sur les conditions du bonheur (2); celles à M. Chanut, à l’intention de la reine Christine, sur les caractères et les effets de l’amour (3) ; et combien j’en omets qui mériteraient aussi d’être signalées !

Indépendamment de ces écrits publiés par les soins et sous la direction de M. Clerselier, on vit paraître longtemps après, en 1701 , à Amsterdam, un nouveau volume d’OEuvres posthumes, Opéra posthuma Cartesii, comprenant les Règles pour la direction de F esprit et la Recherche de la vérité par les lumières naturelles ,« deux ouvrages, dit M. Cousin, qui égalent en force et surpassent peut-être en lucidité les Méditations et le Discours de la Méthode (4). » Il ne saurait donc y avoir de doute sur leur authenticité, mais il en est autrement des pensées qui suivent, sur la génération des animaux et sur les saveurs. M. Cousin, qui les a pourtant conservées dans la traduction qu’il a faite de ce volume latin, n’y reconnaît pas la marque de Descartes et il n’hésite nullement à en rejeter l’authenticité.

(\) Œuvres compl., t. VII.

(2) Ibid., t. IX.

(3) Ibid., t. X.

(4) Œuvres de Descart'.s, t. XI, Avant-propos.

Quelques soins que l’illustre éditeur eût mis à rassembler tout ce qu’a laissé le père de la philosophie moderne, son beau travail laissait encore apercevoir certaines lacunes, peu importantes sans doute, mais encore regrettables.

L’inventaire des papiers de Descartes, dressé après sa mort, mentionnait, outre les ouvrages que nous venons d’indiquer, des Observations sur la nature des plantes et des animaux; des Pensées détachées sur le système du monde , sur l'cime, sur V organisation des êtres ; un recueil intitulé Democratica , et un autre présentant des expériences avec leurs résultats sous le titre à' Expérimenta.

Après les malheureux hasards auxquels cet héritage scientifique avait été exposé (1), il n’y aurait eu rien d’étonnant que des ouvrages de peu d’étendue eussent péri sans retour. Cependant, on savait par Leibnitz que, lors de son séjour à Paris, en 1676, il avait eu communication de divers manuscrits de Descartes, restés inédits, et qu’il en avait pris copie avec intention de les publier un jour.

Ce qu’étaient devenus les originaux et les copies, on l’ignorait; on en avait perdu la trace, et on n’espérait plus la retrouver, lorsqu’un jeune savant, M. le comte Foucher de Careil, qui s’est donné pour mission de réintégrer et de compléter l’œuvre de Leib- (1) Voycz-en les détails dans Baillet, t. II.

nitz, en poursuivant ses investigations à travers l’Allemagne, a exhumé delà poussière des bibliothèques

es inédits de Descartes, recueillis par Leibnilz; et, plus heureux que lui sous ce rapport, il a pu leur rendre, par la publicité, une seconde vie (1).

C’est donc sur ces documents réunis que nous allons apprécier Descartes comme physiologiste et médecin. Il était surtout physiologiste ; il s’est peu mêlé de médecine proprement dite, quoiqu’il s’en soit quelquefois mêlé. Il confesse en mille endroits que s il s est acquis assez de lumières pour gouverner lui-même sa santé, il ne croit pas en avoir encore assez pour diriger celle des autres, mais il n’est pas aussi modeste quand il s’agit de physiologie; et celui qui se flatte d 'avoir fait autant d expériences quil y a de lignes dans ses écrits (2), a bien la prétention d’être écouté lorsqu’il parle de ces matières, et certainement il en a le droit.

Suivons-Ie donc avec attention dans ce long examen, en contrôlant les opinions de sa jeunesse par celles de son âge mûr, en rapprochant ce qu’il a dit sur les mêmes questions en divers lieux et en divers temps ; et nous acquerrons, je l’espère, la conviction que s’il s’est trompé souvent, le plus souvent

(1) Supplément aux Œuvres de Descartes, en deux parties, par le comte Foucher de Careil. Paris, Ladrange, 1859-1800.

(2) Œuvres compl., t. IX, p. 343.

même, dans l’explication des fonctions organiques ; qu’il a poussée au delà de la signification naturelle des faits, nul peut-être, après Harvey, n’a rendu de plus grands services que lui à la physiologie et aux études médicales par la direction qu’il leur a imprimée.

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