CHAPITRE II
Pascal a dit : La première chose qui s' offre à l homme , quand il se considère lui-même , c'est son corps , c'est-à-dire une certaine portion de matière qui lui est propre.
Pour Descartes, la première chose qui s’offre à l’homme, quand il se considère lui-même, c'est sa pensée , c est-à-dire ce par quoi il doute, ce par quoi il affirme, ce par quoi il nie.
« Je puis, dit-il, supposer que je n’ai pas de corps, que je n’occupe aucun espace, que le monde matériel n est qu une illusion, une apparence trompeuse; mais, par cela même que je fais cette supposition, je ne puis pas douter de ma propre existence : mon doute en est la garantie » {Disc, de la Mélh., IVe part.).
« Je suis une chose vraie et vraiment existante : mais quelle chose? — Une chose qui pense, c’est-àdire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent » (IIe et IIIe Méditai.).
Voilà ce qui m’est essentiel ; tout le reste est accessoire.
Je pense, donc je suis.
J’imagine aussi et je sens.
Or, imaginer n’est rien autre chose que contempler la figure ou l'image d'un corps , c’est-à-dire, d’une certaine portion de matière qui occupe un certain espace, qui est limitée et divisible (Méd. II) ; et cette faculté dont je me sers lorsque je m'applique à la considération des choses matérielles est capable de me persuader leur existence , car le néant ne peut se rendre présent à la pensée ; et si les corps sont présents à mon imagination, c’est qu’ils existent (Médit. VI).
De plus,ye ne puis douter qu'il n’y ait en moi une certaine faculté passive de sentir (Médit. VI), c’està-dire de recevoir et de connaître des qualités qui sont absolument distinctes de ma pensée et qui ne peuvent être rapportées qu’à la substance étendue.
Je sens que j’ai une tête, des mains, des pieds, et tous les autres membres dont se compose mon corps. Je sens que ce corps est placé entre beaucoup d’autres desquels il est capable de recevoir diverses commodités et incommodités, et je remarque ces commodités par un sentiment de plaisir et de volupté, et ces incommodités par un sentiment de douleur; et je ressens aussi en moi la faim, la soif
et d'autres semblables appétits; comme aussi, de certaines inclinations corporelles vers la joie, la tristesse, la colère, et d’autres semblables passions
(i ibidem , passim).
Par ces passions et ces sentiments, « la nature m’enseigne que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire , mais outre cela, que je lui suis conjoint très-étroitement, et tellement confondu et mêlé que je compose comme un seul tout avec lui. Car si cela n’était, lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu’une chose qui pense , mais j’apercevrais cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau. Et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connaîtrais simplement cela même, sans en être averti par des sentiments confus de faim et de soif, lesquels sentiments ne sont autre chose que de certaines façons confuses dépenser qui proviennent et dépendent de ï union et comme du mélange de l'esprit avec le corps (Méd. Yl). »
Ce qui n’empêche pas que l’esprit ne soit essentiellement différent du corps en ce que le corps, de sa nature, est toujours divisible, et que l’esprit est entièrement indivisible; car si je me considère moimême, « en tant que je suis seulement une chose
qui pense, je ne puis distinguer en moi aucunes parties, mais je connais et conçois fort clairement que je suis une chose absolument une et entière (Médit. YI). »
Il en est tout autrement à l’égard du corps : le corps peut être mis en pièces, il est susceptible d’augmentation et de diminution, et je puis par la pensée le diviser à l’infini.
La substance dont le caractère essentiel est de penser, ne saurait donc être confondue avec cette autre substance dont le caractère essentiel est d’occuper un certain espace ; toutefois, ces deux substances sont tellement unies pour constituer l’homme, que l’on ne peut arriver à la connaissance de l’être pensant, si l’on ne parvient à connaître l’être étendu auquel il est intimement uni.
Et d’abord, dit Descartes, gardons-nous de croire que lame pensante soit le principe et la cause de tous les mouvements du corps et de ses fonctions, et qu’elle ait pour attribut, comme quelques-uns se l’imaginent, de digérer les viandes dans l’estomac et de mouvoir le cœur.
De ce que nous commandons, en certains cas, à notre corps et faisons mouvoir nos membres par la volonté, nous en concluons que le corps est, en tout et pour tout, sous la dépendance de l’âme; et de ce que le sentiment et la connaissance, la chaleur et le
mouvement cessent en nous avec la vie, nous croyons pouvoir en conclure que le principe du sentiment et de la connaissance est aussi le principe du mouvement, de la chaleur et de la vie, mais nous de- \ lions prendre garde qu’il y a des corps inanimés, tels que la flamme, par exemple, dans lesquels il y a plus de chaleur et de mouvement qu’il n’y en a en nous {les Pass., Ire part. , art. iv).
Ce n est pas 1 absence de lame qui fait cesser ces mouvements et cette chaleur, mais l’âme ne s'absente, lorsqu'on meurt , qu’à cause que cette chaleur cesse et que les organes qui servent à mouvoir le corps se corrompent (art. v).
« Le corps d’un homme vivant diffère autant de celui d’un homme mort que fait une montre lorsqu’elle est montée et qu’elle a en soi le principe corporel des mouvements pour lesquels elle est instituée, avec tout ce qui est requis pour son action, et la même montre lorsqu’elle est rompue et que le principe de son mouvement cesse d’agir (art. v). » Un exposé succinct du mécanisme du corps humain viendra à 1 appui de cette comparaison.
Il n’y a personne, dit Descartes, qui ne sache que le corps est composé d’un grand nombre d’os, de muscles, de nerfs, de veines, d’artères, et avec cela d’un cœur, d’un cerveau, d’un foie, d’un poumon, et d un long tube dont l’estomac est le principal
renflement, et qui présente à sa surface des pertuis par où le suc des aliments passe dans les veines, se mêle au sang qu’elles contiennent et en augmente ainsi la quantité (. Delaform . clu fœtus, lre part., § 6).
« Et ceux que l’autorité des anciens n’a pas entièrement aveuglés, et qui ont voulu ouvrir les yeux à la découverte de Harvey, ne doutent point que toutes les veines et les artères du corps ne soient comme des ruisseaux par où le sang coule sans cesse fort promptement, en prenant son cours de la cavité droite du cœur par la veine artérieuse dont les branches sont éparses en tout le poumon et jointes à celles de l’artère veineuse par laquelle il passe du poumon dans le côté gauche du cœur, puis va de là dans la grande artère, dont les branches, répandues dans tout le corps, sont jointes aux branches des veines qui portent de rechef le même sang en la cavité droite du cœur, en sorte que ces deux cavités sont comme des écluses par chacune desquelles passe tout le sang à chaque tour qu’il fait dans le corps {Passions, Irc part., art. vu). »
On sait de plus que tous les mouvements des membres dépendent des muscles, et que les mouvements des muscles, comme aussi tous les sens, dépendent des nerfs qui viennent du cerveau {ibid., art. vin).
Maison ne sait pas communément en quelle fa-
çon les nerfs contribuent aux mouvements et aux sens, ni quel est le principe corporel qui les fait agir. — Ce principe est une espèce de feu sans lumière , dont le cœur est le foyer.
On ne peut douter qu’il n’y ait de la chaleur dans le cœur, car on la peut sentir même de la main quand on ouvre le corps de quelque animal vivant [De la form. du fœt., IIe part.).
Le premier effet de cette chaleur est de dilater le sang dont les cavités du cœur sont remplies , ce qui est cause que ce sang , ayant besoin d'occuper un plus grand lieu , passe avec impétuosité de la cavité droite dans la veine artérieuse , et de la gauche clans la grande artère , au moyen de quoi il porte la chaleur et la nourriture à tout le corps ( les Pass., Ire part., art. ix).
Mais ce qu’il y a de plus considérable, ajoute Descartes, c’est que les plus vives et les plus subtiles parties du sang que la chaleur a raréfiées dans le cœur, montent naturellement au cerveau parles artères qui y vont en ligne droite, et composent comme un air ou un vent très-subtil qu’on nomme les esprits animaux , lesquels dilatent le cerveau, le rendent propre à recevoir les impressions des objets extérieurs, et aussi celles de l’âme, c’est-à-dire à être l’organe ou le siège du sens commun , de Y imagination et de la mémoire ; puis ce même air ou ces
mêmes esprits coulent du cerveau par les nerfs dans tous les muscles, disposent les nerfs à servir d’organes aux sens extérieurs, et, enflant diversement les muscles, donnent le mouvement à tous les membres [les Pass., Ire part. , art. x. — De la form. du fœt., Ire part., § 7).
Telle est l’idée sommaire que Descartes, avant d’entrer dans l’examen des détails, nous donne de la nature humaine. C’est, à ses yeux, nous ne saurions trop le répéter, un tout composé de deux principes distincts, qui existent indépendamment l’un de l’autre, mais qui, dans l’espèce, se prêtent une mutuelle assistance et concourent par là à la perfection de l’ensemble. Il insiste sur cette distinction capitale, et il annonce qu’il s’appliquera à la rendre toujours plus sensible, afin , dit-il, que connaissant ce quil y a en chacune de nos actions qui ne dépend que du corps , et ce qu'il y a qui dépend de l'âme , nous -puissions mieux nous servir tant de lui que d’elle , et guérir ou prévenir leurs maladies {De la form. du fœt ., lre part., § 7).
Voyons si Descartes a été fidèle à ce programme.