CHAPITRE VII
DÏS ESPRITS ANIMAUX.
La doctrine des Esprits doit trouver ici sa place, car dans la pensée des anciens, comme dans celle de Descartes, les esprits émanaient du sang, entraient dans la composition même du cerveau et jouaient un rôle principal dans les phénomènes de la sensibilité. 11 est donc naturel d’en parler avant d aborder l’examen de ces phénomènes, après avoir traité de la formation du sang et de la nutrition proprement dite.
Les anciens, pour rendre compte des mouvements volontaires, avaient imaginé quelque chose d’intermédiaire entre le corps et le principe impalpable de la pensée : c’étaient les esprits , sorte de vapeur qui se dégageait du sang, montait au cerveau, et de là passait dans les nerfs, selon les besoins de la cause.
Ils admettaient trois sortes d 'esprits : les naturels , les vitaux , les animaux. Galien n’admet qu’à regret les naturels , mais enfin il les admet, et il les fait naître dans le foie (1); il fait naître les esprits
(I) Gai. Oper., de Meth. med., Iib. XII.
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vitaux dans le cœur (1), et les animaux dans le cerveau (2), tous émanant du sang et se transformant les uns dans les autres (3).
L 'esprit vital est Y exhalaison même du sang , exhalatio quœdam sanguinis , qui se fait dans le cœur, sous l’influence de la chaleur innée; cette exhalaison s’élève au cerveau, et là, subissant une élaboration nouvelle, elle devient l’esprit animal : ità animalis ex vit ali amplius elaborato habet generationem.
L 'esprit animal est, selon Galien, ce qu’il y a de plus excellent dans le corps humain, et si ce n’est pas la substance même de l’âme, c’en est du moins le premier instrument, primum ipsius instrumentum (4). Le cerveau en est la source : Animalis spi-
ritus cerebrum veluti fontem esse demonstra-
vimus (5).
Cette doctrine était encore celle de la plupart des physiologistes quand Descartes parut : il l’adopta en la modifiant, et, en l’adoptant, il lui assura, grâce à la puissance de sa dialectique, deux siècles de durée. Elle s’accordait avec les vues de notre philosophe sur la matière subtile , c’en était assez. 11 a fait jouer aux esprits , dans sa physiologie, un rôle aussi
(1) Gai. Oper., de Hipp. et Plat, decr ., lib. VII.
(2) Ibid., de Melh. med., lib. XII.
(3) Ibid., de Virtut. corp. disp.
(4) Ibid., de Utilitate respirationis.
(o) Ibid., de Melh. med., lib. XII.
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important que celui qu’il assigne à la matière subtile dans sa Cosmogonie ; mais il ne s’embarrasse pas des ti ois sortes d esprits de Galien : il n’y a pour lui qu une sorte d esprits, les esprits animaux , qu’il fait naître du sang échauffé par le cœur.
Le cœur étant le principal foyer de la chaleur animale, le sang qui y passe est raréfié et comme distille (1), dit Descartes, et la vapeur du sans^ ainsi raréfié et distillé monte continuellement et en grande abondance du cerveau vers le cœur (2) ; ce qui s’explique par la nature même de cette vapeur, par le peu de distance qu’il y a du cœur au cerveau, et par la direction en ligne droite des artères qui vont de l'un à l’autre (H).
« Pour ce qui est des parties du sang qui pénètrent jusqu’au cerveau, elles n’y servent pas seulement à nourrir et à entretenir sa substance, mais principalement aussi à y produire un certain vent très-subtil, ou plutôt une flamme très-vive et trèspure, qu’on nomme les esprits animaux (4). »
La formation définitive des esprits animaux dans le cerveau est due à la transpiration du sang à travers les pores des artères qui se ramifient dans la substance cérébrale; ces rameaux artériels, d’un très-
(1) Disc, de la Méth., (. I des Œuvres, p. 181.
(2) Ibid., p. 183.
(3) T. I, p. 183; t. IV, pp. 45, 344.
(4) L Homme, I. IV des Œuvres, p. 345.
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petit calibre, n’admettent déjà que les parties les plus ténues du sang ; et entre ces parties, celles qui sont les plus subtiles, passant à travers les pores des petits vaisseaux, cessent d'avoir la forme du sang, tout en conservant leur extrême mobilité et leur chaleur, et c’est en cet état quelles constituent les esprits animaux (1).
« Or, dit Descartes, à mesure que ces esprits entrent ainsi dans les concavités du cerveau, ils passent de là dans les pores de la substance, et de ces pores dans les nerfs, où, selon qu’ils entrent, ou meme seulement qu ils tendent à entrer plus ou moins dans les uns que dans les autres, ils ont la torce de changer la figure des muscles en qui ces nerfs sont insérés, et par ce moyen de faire mouvoir tous les membres, ainsi que vous pouvez avoir vu dans les glottes et les fontaines qui sont aux jardins de nos rois, que la seule force dont l’eau se meut en sortant de sa source est suffisante pour y mouvoir diverses machines, et même pour les y faire jouer de quelques instruments, ou prononcer quelques paîoles, selon la diverse disposition des tuyaux qui la conduisent (2). »
Voilà en substance la théorie des esprits animaux chez Descartes. Nous en verrons l’application et les
(1) L’Homme, t. IV des Œuvres, pp. 346, 347.
(2) Ibid., p. 347.
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développements en traitant du système nerveux et des phénomènes de la sensibilité. Cette théorie a régné souverainement pendant tout le dix-septième siècle. Les médecins et les philosophes l’adoptèrent de concert. Malebranche la fait entrer dans toutes les explications qu’il donne des fonctions du corps humain et des rapports de l’âme avec le corps, et Bossuet ainsi que Fénelon se montrent en cela les commentateurs de Descartes.
«Les esprits, dit Bossuet, sont la partie la plus vive et la plus agitée du sang (1).... coulés dans les muscles par les nerfs répandus dans les membres,
ils font le mouvement progressif (2) Dès que les
esprits manquent, les ressorts cessent faute de moteur (3) . . . . Les passions, à les regarder seulement dans le corps, semblent n’être autre chosequ’une agitation extraordinaire des esprits ou du sang, à l’occasion de certains objets qu’il faut fuir ou poursuivre (4). »
A m esure que nous avançons dans le dix-huitième siècle, les esprits animaux perdent de leur crédit. Un jeune étudiant, qui bientôt rendra son nom célèbre, Théophile Bordeu, soutient, en 1742, devant la faculté de Montpellier, une thèse où il se joue des esprits comme d’une chimère.
« Un homme sans préjugés, dit-il, et qui se don-
(d) De la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. il, § 9.
(2) Ibid., § 6. — (3) Ibid., § 12. — (4) Ibid., § 12.
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lierait la peine d’examiner les choses de bien près, ne pourrait-il pas prouver que ces trois sortes d’esprits, qui furent comme le trépied, ou si l’on» veut le triumvirat de l’ancienne physiologie, étaient aussi
mal établies l’une que l’autre Quant à la façon
dont les modernes soutiennent les esprits, il y a d’abord lieu d’être frappé du nombre prodigieux de formes qu’ils leur donnent : les uns disent qu’ils sont de l’air, d’autres du feu , de l 'eau, de la lymphe; on les a faits acides, sulfureux, actifs, passifs ; on en a fait de deux ou trois espèces qui roulaient dans les mêmes nerfs; enfin on leur a donné toutes sortes de configurations, jusqu’à en faire de petits tourbillons, ou de petits ballons à ressort, selon l’expression de M. Lieutaud, qui est aussi persuadé de l’existence de ces ballons qu’il l’est de la structure qu’il suppose
au cerveau Ajoutons, continue-t-il, que ceux
qui admettent les esprits sont aussi embarrassés pour expliquer les fonctions des nerfs que ceux qui
ne les admettent pas En est-on plus avancé
lorsqu’on a suivi les détails infinis de Boerhaave et de ses commentateurs sur cette question? Ne vaut-il pas mieux l’abandonner une bonne fois, et la mettre au rang de ces questions ennuyeuses par lesquelles les anciens commençaient leurs physiologies ? Ne profiterons-nous jamais des bévues de ceux qui nous ont précédés ! »
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Ces spirituelles moqueries s’attaquaient à des ombres près de disparaître, mais elles ne mettaient rien à 4a place. Le premier qui substitua des choses aux mots fut le grand physiologiste Haller, lorsqu’il constata expérimentalementles propriétés des tissus, la contractilité de la fibre musculaire, X excitabilité des nerfs. Dès lors, les esprits perdirent leur signification : ils en avaient une très-positive au temps de Descartes et dans son système; ils signifiaient que toutes les fonctions du corps, que tous les mouvements automatiques s’accomplissent, sans l’intervention de 1 âme, sous 1 influence d un agent physique, et qu’il n’est rien en nous , selon les propres expressions du philosophe, que nous devions attribuer à notre âme, sinon nos pensées (1).
Là est précisément l’originalité de la philosophie cartésienne : en même temps quelle donne un caractère scientifique et rigoureux aux doctrines spiritualistes, elle tend à débarrasser les sciences physiques de toute interprétation mystique.
(I) Les Fassions de l'dmc.