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CHAPITRE IX

LES SENS

Les organes qui, sous l’influence du système nerveux, nous metlenten communication avec le monde extérieur sont les organes des sens : ils nous donnent le sentiment des qualités distinctives des corps, de leur température, de leur consistance et de l’état de leurs surfaces, de leur saveur, de leur odeur, de leur sonorité et de leur couleur.

A toutes ces qualités répondent les cinq sens.

« Le premier, dit Descartes, est X attouchement , qui a pour objet tous les corps qui peuvent mouvoir quelque partie de la chair ou de la peau de notre corps, et pour organe tous les nerfs qui, se trouvant en ceite partie de notre corps, participent à son mouvement. Ainsi, les divers corps qui touchent notre peau meuvent les nerfs qui se terminent eu elle, d’une façon par leur dureté, d’une autre par leur pesanteur, d’une autre par leur chaleur, d’une autre par leur humidité, etc. ; et ces nerfs excitent autant de divers sentiments en lame qu’il y a de diverses façons dont ils sont mus, ou dont leur

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mouvement ordinaire est empêché : à raison de quoi on a aussi attribué autant de diverses qualités à ces corps ; et on a donné à ces qualités les noms de dureté, de pesanteur, de chaleur, d’humidité, et semblables, qui ne signifient rien autre chose, sinon qu’il y a en ces corps ce qui est requis pour faire que nos nerfs excitent en notre âme les sentiments de dureté, de pesanteur, de chaleur, etc.

« Le sens qui est le plus grossier après l’attouchement est le goût , lequel a pour organe les nerfs de la langue et des autres parties qui lui sont voisines; et pour objet les petites parties des corps terrestres, lorsque, étant séparées les unes des autres, elles nagent dans la salive qui humecte le dedans de la bouche ; car, selon qu’elles sont différentes en figure, en grosseur ou en mouvement, elles agitent diversement les extrémités de ces nerfs, et par leur moyen font sentir à l’âme toutes sortes de goûts différents.

<(Le troisième est Y odorat , qui a pour organe deux nerfs, lesquels ne semblent être que des parties du cerveau qui s’avancent vers le nez, parce qu’ils ne sortent point hors du crâne; et il a pour objet les petites parties des corps terrestres qui, étant séparées les unes des autres, voltigent par l’air, non pas toutes indifféremment, mais seulement celles qui sont assez subtiles et pénétrantes pour en-

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Irer par les pores de l’os qu’on nomme spongieux, lorsqu’elles sont attirées avec l’air de la respiration, et aller mouvoir les extrémités de ces nerfs, ce qu’elles font en autant de différentes façons que nous sentons de différentes odeurs.

« Le quatrième est Y ouïe, qui n’a pour objet que les divers tremblements de l’air ; car il y a des nerfs au dedans des oreilles tellement attachés à trois petits os qui se soutiennent l’un l’autre, et dont le premier est appuyé contre la petite peau qui couvre la concavité qu’on nomme le tambour de l’oreille, que tous les divers tremblements que l’air de dehors communique à cette peau sont rapportés à l’âme par ces nerfs, et lui font ouïr autant de divers sons.

a Enfin, le plus subtil de tous les sens est celui de la vue ; car les nerfs optiques, qui en sont les organes, nesont point mus par l’air, ni parles autres corps terrestres, mais seulement par les parties du second élément (matière subtile), qui, passant par les pores de toutes les humeurs et peaux transparentes des yeux, parviennent jusqu’à ces nerfs; et, selon les diverses façons qu’elles se meuvent, elles font sentir à l’âme toutes les diversités des couleurs et de la lumière (1). »

A propos du toucher, Descartes fait ici même une remarque qui est applicable aux sens en géné- (I) Les Principes delà philos IVe part., §§ 191 à 196.

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rai, et qui nous indique la source du plaisir et de la douleur.

« Lorsque les nerfs, dit-il, sont mus un peu plus fort que de coutume, et toutefois en telle sorte que notre corps n’en est aucunement endommagé, cela fait que ràme sent un chatouillement qui est aussi en elle une pensée confuse; et cette pensée lui est naturellement agréable, d’autant qu’elle lui rend témoignage de la force du corps avec lequel elle est jointe, en ce qu’il peut souffrir l’action qui cause ce chatouillement sans être offensé. Mais si cette même action a tant soit peu plus de force, en sorte qu’elle offense notre corps en quelque façon, cela donne à notre âme le sentiment de la douleur. Et ainsi l’on voit pourquoi la volupté du corps et la douleur sont en l’âme des sentiments entièrement contraires, nonobstant que souvent l’un suive de l’autre, et que leurs causes soient presque semblables (t). »

Effectivement, l’exagération d’une sensation agréable suffit pour la rendre pénible, quelquefois même insupportable, tant les extrêmes sont contraires à notre nature. « Trop de bruit, dit Pascal, nous assourdit; trop de lumière nous éblouit ; trop de distance et trop de proximité empêchent la vue... trop de plaisir incommode... Les qualités excessives nous

(I) Œuvres compl., t. III, p. 50o.

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sont ennemies, et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous les souffrons (1). »

C’est principalement dans le traité de l'Homme et et dans la Dioptrique que nous devons chercher le commentaire de cette théorie des sens dont le livre des Principes vient de nous fournir une exposé succinct.

Ainsi, dans le traité de l'Homme , Descartes nous avertit que ce n’est pas la peau qui, à proprement parler, est l’organe du toucher, mais que ce sont les nerfs qui se rendent à la peau, bien qu’ils ne soient pas eux-mêmes en contact direct avec les objets. « Car, dit-il, encore que pour l’ordinaire ce ne soient pas eux qui soient immédiatement touchés parles objets extérieurs, mais les peaux qui les environnent, il n’y a pas toutefois plus d’apparence de penser que ce sont ces peaux qui sont les organes du sens, que de penser, lorsqu’on manie quelque corps étant ganté, que ce sont les gants qui servent pour le sentir (2). »

Quel que soit l’appareil extérieur qui reçoive l’impression, ce sont toujours les nerfs et ce ne sont que les nerfs qui sont les agents de la sensation.

Lorsque, dans le toucher, ils sont affectés doucement et également, « ils feront sentir à l’âme, dit

(1) Pensées de Pascal, art. t, édit. de M. Havet.

(2) Œuvres complètes de Descartes, t. IV, p. 360.

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Descaries, que la superficie du corps qui touche le membre où ils se terminent est polie, et ils la lui feront sentir inégale , et qu’elle est rude , s’ils sont tirés inégalement (1). »

De même, la température naturelle du sang communique, selon notre auteur, une sorte de mouvement aux nerfs, et « si ce mouvement est augmenté ou diminué en eux par quelque cause extraordinaire, son augmentation fera avoir à l’âme le sentiment delà chaleur, et sa diminution celui de la froideur; et enfin, selon les autres diverses façons qu’ils seront mus, ils lui feront sentir toutes les autres qualités qui appartiennent à l’attouchement en général, comme Y humidité, la sécheresse , la pesanteur, et semblables (2). »

Le goût est une dépendance du tact : on peut même dire que c’est un tact plus délicat encore que le premier, « tant à cause, dit Descartes, que les filets nerveux de la langue et ceux de la bouche sont un peu plus déliés, comme aussi parce que les peaux qui les couvrent sont plus tendres (3). »

Nous ne suivrons pas le philosophe dans les explications où il s’engage pour nous apprendre comment telle ou telle substance peut nous faire

(1) OEuvr. compl. de Descartes, p. 302.

(2) L’Homme, t. IV des Œuvres, p. 302. [d) Ibid., p. 363.

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éprouver telle ou telle sensation; comment les substances d’une saveur agréable sont, en général, d’une digestion facile, et comment celles qui sont fades ou piquantes sont d’ordinaire mal supportées par l’estomac et peu propres à la nutrition. Il trouve à tout cela mille raisons pour une, mais ces raisons, il les puise uniquement dans son imagination.

Il n’en est pas de même quand il justifie la subtilité du sens de l’odorat par le peu d’étendue du nerf olfactif et par l’épanouissement de ce nerf à la surface de la membrane pituitaire, de sorte que l’impression produite sur celle membrane par les émanations les plus volatiles des corps retentit presque immédiatement sur le cerveau (1).

« Pour les petits filets qui servent d’organe au sens de l’ouïe, dit Descartes, ils n’ont pas besoin d être si déliés que les précédents; mais il suffit de penser qu’ils sont tellement disposés au fond des concavités des oreilles, qu’ils peuvent facilement être mus tous ensemble, et d’une même façon, par les petites secousses dont l’air de dehors pousse une certaine peau fort déliée, qui est tendue à l’entrée de ces concavités, et qu’ils ne peuvent être touchés par aucun autre objet que par l’air qui est au-dessus de cette peau , car ce seront ces petites secousses qui, passant jusqu’au cerveau par l’entre-

(1) L'Homme, t. IV des Œuvres, p. 363.

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mise fie ces nerfs, donneront occasion à l’âme de concevoir l’idée des sons.

« Et notez qu’une seule d’entre elles ne lui pourra faire ouïr autre chose qu’un bruit sourd, qui passe eu un moment, et dans lequel il n’y aura point d’autre variété, sinon qu’il se trouvera plus ou moins grand, selon que l’oreille sera frappée plus ou moins fort; mais que lorsque plusieurs s’entresuivront, ainsi qu’on voit à l’œil que font les tremblements des cordes et des cloches quand elles sonnent, alors ces petites secousses composeront un son que l’âme jugera plus doux ou plus rude, selon qu’elles seront plus égales ou plus inégales entre elles; et qu’elle jugera plus aigu ou plus grave, selon qu’elles seront plus promptes à s’entre-suivre ou plus tardives : en sorte que, si elles sont de la moilié, ou du tiers, ou du quart, ou d’une cinquième partie, etc., plus promptes à s’entre-suivre une fois que l’autre, elles composeront un son que lamejugeraplus aigu d’une octave, ou d’une quinte, ou d’une quarte, ou d’une tierce majeure, etc. Et enfin plusieurs sons mêlés ensemble seront accordants ou discordants, selon qu’il y aura plus ou moins de rapport, et qu’il se trouvera des intervalles plus égaux ou plus inégaux entre les petites secousses qui les composent (1). »

(I) L'Homme , t. IV des Œuvres, p. 367.

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Ce sont Jà des données que la physiologie moderne peut, en faisant quelques réserves et en changeant quelques termes, parfaitement accepter.

Pour Descartes, comme pour nous, l’audition n’est en réalité que la perception des vibrations des corps dont l’air est le véhicule le plus ordinaire, « ainsi qu’on voit à l'œil que font les tremblements des cordes et des cloches quand elles sonnent. »

Pour lui, comme pour nous, un nerf spécial a la propriété de ressentir ces petites secousses qui constituent le son , et l’appareil extérieur n’a pour effet que de les diriger et de les transmettre à ce nerf. Il dit très-bien que lame jugera le son plus aigu ou plus grave, selon que les secousses seront plus promptes ou plus tardives à s entre-suivre . Seulement, nous savons aujourd’hui que l’air n’est pas le conducteur exclusif du son et qu’il se propage à travers tous les corps élastiques.

Nous arrivons au sens de la vue : nous devons nous y arrêter plus qu’à tout autre , puisque ce sens a particulièrement exercé la sagacité de Descartes et que ses travaux à ce sujet sont un des fondements les plus solides de sa renommée.

La -vue nous donne à distance la perception des qualités extérieures des corps, de leur coloration, de leur forme.

Entre l’organe de la vue et son objet, qui est tou-

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jours plus ou moins éloigné, il faut nécessairement admettre un intermédiaire.

Cet intermédiaire est ce que nous nommons la lumière. La lumière, quant à ses effets, est la manifestation des surfaces ; mais en elle— même et dans sa nature, comment doit-elle être considérée ?

Pour les uns, c’est une émanation directe des corps dits lumineux; pour d’autres, ce n’est qu’un mouvement particulier imprimé par ces mêmes corps a la matière pondérable et diversement modilié par la nature des surfaces qui en sont atteintes. Il y aurait dans ce cas la plus grande analogie entre le son et la lumière, entre le son qui nous révèle certaines qualités intimes des corps, et la lumière qui nous révèle leurs qualités extérieures. C’était l’opinion de Descartes : cette opinion fut pour un temps discréditée par Newton qui enseigna l’émanation de la lumière; mais la science revient aujourd’hui aux idées de Descartes et semble ne pas devoir s’en écarter à l’avenir.

11 est de lait que tout mouvement développe du calorique, et que l’élévation graduelle de la température produit l’incandescence et l’état lumineux. Nous faisons jaillir des flammes de certains corps par le choc ou le frottement; l’électricité donne les mêmes résultats dans les espaces célestes, et le dé-

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placement des molécules dans les combinaisons chimiques.

Écoutons Descartes et pesons ses raisonnements :

«Il vous est bien sans doute arrivé quelquefois, dit-il, en marchant de nuit sans flambeau par des lieux un peu difficiles, qu’il fallait vous aider d’un bâton pour vous conduire, et vous avez pour lors pu remarquer que vous sentiez, par l'entremise de ce bâton, les divers objets qui se rencontraient autour de vous, et même que vous pouviez distinguer s’il y avait des arbres, ou des pierres, ou du sable, ou de l’eau, ou de l’herbe, ou de la boue, ou quelque autre chose de semblable. Il est vrai que cette sorte de sentiment est un peu confuse et obscure en ceux qui n’en ont pas un long usage; mais considérez-la en ceux qui, étant nés aveugles, s’en sont servis toute leur vie, et vous l’y trouverez si parfaite et si exacte qu’on pourrait quasi dire qu’ils voient des mains, ou que leur bâton est l’organe de quelque sixième sens qui leur a été donné au défaut de la vue. Et, pour tirer une comparaison de ceci, je désire que vous pensiez que la lumière n’est autre chose, dans les corps qu’on nomme lumineux, qu’un certain mouvement ou une action fort prompte et fort vive qui passe vers nos yeux par l’entremise de l’air et des autres corps transparents, en même façon que le mouvement ou la résistance des corps

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que rencontre cet aveugle passe vers sa main par l’entremise de son bâton. Ce qui vous empêchera d’abord de trouver étrange que cette lumière puisse étendre ses rayons en un instant depuis le soleil jusques à nous ; car vous savez que l’action dont on meut l’un des bouts d’un bâton doit ainsi passer en un instant jusques à l’autre, et qu’elle y devrait passer en même sorte, encore qu’il y aurait plus de distance qu’il n’y en a depuis la terre jusques aux cieux. Vous ne trouverez pas étrange non plus que, par son moyen, nous puissions voir toutes sortes de couleurs; et même vous croirez peut-être que ces couleurs ne sout autre chose, dans les corps qu’on nomme colorés, que les diverses façons dont ces corps la reçoivent et la renvoient contre nos yeux : si vous considérez que les différences qu’un aveugle remarque entre des arbres, des pierres, de l’eau, et choses semblables, par l’entremise de son bâton, ne lui semblent pas moindres que nous font celles qui sont entre le rouge, le jaune, le vert et toutes les autres couleurs; et toutefois que ces dilférences ne sont autre chose en tous ces corps que les diverses façons de mouvoir ou de résister aux mouvements de ce bâton. Ensuite de quoi vous aurez occasion de juger qu’il n’est pas besoin de supposer qu’il passe quelque chose de matériel depuis les objets jusqu’à nos yeux pour nous faire voir les cou-

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leurs et la lumière, ni même qu’il y ait rien en ces objets qui soit semblable aux idées ou aux sentiments que nous en avons : tout de même qu’il ne sort rien des corps que sent un aveugle qui doive passer le long de son bâton jusques à sa main, et que la résistance ou le mouvement de ces corps, qui est la seule cause des sentiments qu’il en a, n’est rien de semblable aux idées qu'il en conçoit; et, parce moyen, votre esprit sera délivré de toutes ces petites images voltigeantes par l’air, nommées des espèces intentionnelles , qui travaillent tant l’imagination des philosophes (1). »

Voilà donc la lumière considérée comme un mouvement propre aux corps dits lumineux. Il y a tout au moins dans cette opinion quelque chose de trèsspécieux, et la c omparaison dont Descartes se sert pour la justifier nous amène à rechercher ce qui pourrait, dans ce cas, tenir, par rapport à nous, la place du bâton de l’aveugle. Si rien ne se dégage des corps lumineux, si la lumière n’est qu’un résultat de leur action, sur quoi porte cette action? Comment est-elle transmise à nos sens? En un mot, quel est l’intermédiaire entre les corps lumineux et nos organes?

A quoi Descaries répond :

Il est nécessaire d’admettre quelque matière fort

(i) La Biopi., t. V des Œuvres, p. 6.

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subtile et fort fluide , qui s' étende sans interruption depuis les astres jusqu’à nous , et qui remplisse les pores des corps appelés transparents (1).

Celte matière étant fort subtile et fort fluide obéira à la moindre impulsion et transmettra cette impulsion avec une rapidité surprenante. Or, ce que nous admettons aujourd’hui sous le nom d'éther répond exactement à l'idée que Descartes nous donne de cette matière subtile.

« Et pensant, ajoute-t-il, que ce n’est pas tant le mouvement comme l’action des corps lumineux qu il faut prendre pour leurlumière, vous devez juger que les rayons de cette lumière ne sont autre chose que les lignes suivant lesquelles tend cette action. En sorte qu il y a une infinité de tels rayons qui viennent de tous les points des corps lumineux vers tous les points de ceux qu’ils illuminent (2). »

« Ainsi, toutes les parties de la matière subtile que touche le côté du soleil qui nous regarde tendent en ligne droite vers nos yeux au même instant qu’ils sont ouverts (3). »

Si ce mouvement n’est pas interrompu par les différents milieux à travers lesquels il s'accomplit, il doit au moins en être modifié selon leur densité

(1) La Diopt., I. V des Œuvres, p. 9.

(2) Ibid., p. il.

(3) Ibid., p. 10.

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respective, et il l’est en effet : Ou la matière en mouvement revient sur elle-même, ou elle dévie dans sa direction. Dans le premier cas, nous disons qu’il y a une réflexion; dans le second, qu’il y a réfraction.

« Ces rayons, dit Descartes, doivent bien être ainsi toujours imaginés exactement droits, lorsqu’ils ne passent que par un seul corps transparent qui est partout égal à soi-même; mais, lorsqu’ils rencontrent quelques autres corps, ils sont sujets à être détournés par eux, ou amortis en même façon que l’est le mouvement d’une balle ou d’une pierre jetée dans l’air par ceux quelle rencontre ; car il est bien aisé à croire que l’action ou inclination à se mouvoir, que j’ai dit devoir être prise pour la lumière, doit suivre en ceci les mêmes lois que le mouvement (1). »

« Or, quand plusieurs balles, venant d’un même côté, rencontrent un corps dont la superficie est tout unie et égale, elles se réfléchissent également et en même ordre, en sorte que, si cette superficie est toute plate, elles gardent entre elles la même distance, après l’avoir rencontrée, qu’elles avaient auparavant; et, si elle est courbée en dedans ou en dehors, elles s’approchent ou s’éloignent en même ordre les unes des autres, plus ou moins à

(I) La Dioptr., t. V, des Œuvres, p. 11.

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raison de celle courbure... Et si ces balles rencontrent une superficieinégale, elles se réfléchissent vers divers côtés, chacune selon la situation de l’endroit de cette superficie qu’elle touche... Enfin, considérez que, si une balle qui se meut rencontre obliquement la superficie d’un corps liquide par lequel elle puisse passer plus ou moins facilement que par celui d’où elle sort, elle se détourne et change son cours en y entrant (1). »

Or, « d’autant que l’action de la lumière suit en ceci les mêmes lois que le mouvement de celte balle, il faut dire que, lorsque ses rayons passent obliquement d’un corps transparent dans un autre, qui les reçoit plus ou moins facilement que le premier, ils s'y détournent en telle sorte qu’ils se trouvent toujours moins inclinés sur la superficie de ces corps du côté où est celui qui les reçoit le plus aisément que du côté où est l’autre ; et c’est justement cà proportion de ce qu’il les reçoit plus aisément que ne fait l’autre (2). »

Il était impossible de rendre une théorie nouvelle plus intelligible et de l’appuyer sur des comparaisons plus sensibles. Sauf les différences que le temps amène dans le langage, la science ne saurait donner actuellement d’autre définition de la ré-

(1) La Diopt., t. V des Œuvres, p. 13-14.

(2) La Diopt., dise. IIe, p. 2b.

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flexion de la lumière et de sa réfraction. C’est avec le même succès que Descartes applique sa théorie à la coloration des corps.

« Il faut penser, dit-il, en même façon qu’il y a des corps qui, étant rencontrés par les rayons de la lumière, les amortissent... à savoir ceux qu’on nomme noirs... » Et qu’il en est aussi qui « font téfléchii ces rayons sans apporter aucun autre changement à leur action, à savoir ceux qu’on nomme blancs. » Tandis qu’il en est d’autres qui « y apportent avec cela un changement semblable à celui que reçoit le mouvement d’une balle quand on la frise, à savoir ceux qui sont rouges, ou jaunes, ou bleus, ou de quelque autre telle couleur (1). »

Voilà 1 assertion ; mais au huitième discours des Météores , il cherche à en donner la preuve. Il fait observer que les rayons lumineux qui passent au travers d’un morceau de cristal à surfaces parallèles , se redressent autant en l'une qu'ils pourraient se courber en l autre , et que, dans ce cas, ils ne donnent point les couleurs de l’iris, tandis qu’ils les font voir en traversant un triangle de cristal qui leur imprime une double réfraction ; il prouve que les couleurs de 1 arc-en-ciel sont dues à une semblable cause ; et de ces deux faits, il conclut que si la coloration des corps ne peut pas toujours être rapportée

(I) LaDioptr., t. V des Œuvres, p. 14.

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à un phénomène de réfraction, elle doit au moins être considérée comme le résultat d'une modification que la surface des corps imprime en divers sens au mouvement de la matière subtile cl’où résulte la lumière (t).

Lorsque Descartes entreprend de décrire le genre de mouvement par lequel il suppose que chaque couleur se manifeste à nous, il va sans doute beaucoup plus loin que la démonstration ne peut aller, mais sa théorie, quant au fond, n’en est pas moins solide puisqu’elle répond à des difficultés que sans elle on ne saurait résoudre.

Cette théorie une fois établie, Descartes passe cà l’examen de la vision et en décrit sommairement l’organe. Il suppose que l’œil peut être exactement divisé par la moitié sans que les liqueurs dont il est rempli s’écoulent , ni qu’aucune de ses parties change de place , et il en fait l’énumération en procédant du dehors au dedans.

11 nous montre d’abord : une peau assez dure et épaisse qui compose comme un vase rond dans lequel toutes ses parties intérieures sont contenues , c’est la sclérotique ; puis, une autre peau plus déliée qui est tendue , ainsi qu’une tapisserie , au dedans de la précédente, c’est cette membrane vasculaire, enduite de pigment, que nous nommons la choroïde ; et im-

(1) Les Météores, t. V des Œuvres, p. 274.

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médiatement après, il désigne une troisième peau qui est composée d'un grand nombre de petits filets dépendants du nerf optique, c’est la rétine.

Trois sortes de glaires ou humeurs fort transparentes remplissent , dit-il, tout l'espace contenu au dedans de ces peaux . 11 met au nombre des humeurs de l’œil la matière transparente contenue dans la capsule cristalline qui sépare précisément l’humeur aqueuse de l’humeur vitrée.

Ce qu’il appelle donc Y humeur cristalline came à peu près , selon lui, même réfraction que le verre ou le cristal , et les deux autres la causent un peu moindre, environ comme l’eau commune (1).

A l’exemple de plusieurs anatomistes, Descaries considère la cornée transparente comme une dépendance de la sclérotique, et l’iris comme une dépendance de la choroïde. Il constate que l'ouverture circulaire de 1 iris, la pupille ou prunelle, qui nous apparaît au centre de l’œil comme un point noir, esf susceptible d’augmentation ou de diminution.

« Ce trou n est pas toujours de même grandeur, dit-il, et la partie de la peau en laquelle il est, nageant librement dans 1 humeur aqueuse, semble être comme un petit muscle qui se peut rétrécir et élargir à mesure qu’on regarde des objets plus ou moins proches, ou plus ou moins éclai rés , ou qu’on H) La Dioplr., dise. IIIe.

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les veut voir plus ou moins distinctement (I). »

Cela est exact : les fibres qui entrent dans la structure de l’iris forment à sa circonférence une sorte de sphincter qui se contracte sous l’influence de la lumière et en proportion de son intensité ; mais nous ne saurions admettre avec Descartes, que ce mouvement doive être appelé volontaire , nonobstant qui l soit ordinairement ignoré de ceux qui le font , par la raison seule qu'ils ont le désir et la volonté de bien voir et que ce mouvement concourt à la perfection de la vision (2).

Ce mouvement est essentiellement automatique, il s’accomplit à notre insu, sous l’influence de la lumière, et aucun effort de la volonté ne saurait y mettre obstacle.

Les paupières,. au contraire, qui sont destinées à protéger l’œil, tutamina oculorum , obéissent également à la volonté et à l’impression de la lumière. Descartes n’en parle pas, il se contente de signaler les six petits muscles qui font mouvoir l’œil en divers sens, après quoi il ajoute : « Je laisse à dessein plusieurs autres particularités qui se remarquent en cette matière et dont les anatomistes grossissent leurs livres, car je crois que celles que j’ai mises ici suffiront pour expliquer tout ce qui sert à mon sujet, et que les autres que j’y pourrais ajouter, (I) La Dioplrique, ili^c. IIIe. — (2) Ibid.

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n’aidant en rien votre intelligence, ne feraient que divertir votre attention (1). »

L’organe connu, il s’agit d’examiner comment l’image des objets que nous regardons s’y imprime.

On l’a déjà très-ingénieusement expliqué, dit Descartes, par la comparaison de ce qui se passe « dans une chambre lorsque l’ayant toute fermée, réservé un seul trou, et ayant mis au-devant de ce trou un verre en forme de lentille, on étend derrière, à certaine distance, un linge blanc sur qui la lumière, qui vient des objets de dehors, forme ces images ; car cette chambre représente l’œil ; ce trou, la prunelle ; ce verre, l’humeur cristalline ou plutôt toutes celles des parties de l’œil qui causent quelque réfraction ; et ce linge, la peau intérieure qui est composée des extrémités du nerf optique (2). »

Quelque fidèle, quelque ingénieuse que soit celte comparaison, ce n’est jamais qu’une comparaison. Pour arrivera une démonstration directe, Descartes imagina une expérience qui a été renouvelée de nos jours avec un plein succès par M. Magendie.

« Prenez, dit-il, l’œil de quelque gros animal fraîchement mort, coupez dextrement vers le fond les trois peaux qui l' enveloppent , en sorte qu une

(1) La Dioptr., t. V des Œuvres, p. 33.

(2) La Dioptr., dise. Ve.

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grande partie de l'humeur qui y est , demeure découverte, sans qu’il y ait rien d’elle pour cela qui se répande (1). » (C’est-à-dire qu’il faut se borner à amincir la sclérotique.)

« Puis vous présenterez cet œil à l’ouverture d’une fenêtre pratiquée tout exprès, de manière à ce que la cornée ait en perspective divers objets éclairés par le soleil, tandis que le globe de l’œil sera au dedans de la chambre où vous vous tiendrez et en laquelle il ne doit entrer aucune lumière que celle qui pourra pénétrer au travers de cet œil ; et, cela fait, si vous regardez par l’espace transparent que vous vous êtes ménagé, vous y verrez, non peut-être sans admiration et plaisir, une peinture qui représentera fort naïvement tous les objets qui sont au dehors en perspective (2).

« Et la perfection de cette peinture , ajoute-t-il, dépend principalement de trois choses, à savoir : de ce que la prunelle ayant quelque grandeur il y entre plusieurs rayons de chaque point de l'objet , et de ce que ces rayons souffrent dans l’œil de telles réfractions que ceux qui viennent de divers points se rassemblent à peu près en autant d’autres divers points sur la rétine, et enfin de ce que la choroïde, contre laquelle la rétine est appliquée, étant de couleur

(1) La Dioptr., dise. Ve, t. V des Œuvres, p. 42.

(2) Ibid.

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noire, il ne vient d’ailleurs que des objets aucune lumière qui trouble l'action de ces rayons (1). »

« On peut encore constater, à l’aide de cette expérience, que l'image n'est jamais si distincte vers ses extrémités qu'au milieu , ce qui annonce toujours une certaine divergence des rayons, et que cette même image est renversée , c'est-à-dire , dit Descartes, en position toute contraire à celle des objets , et que les diverses figures qui la composent sont appetissées et raccourcies les unes plus , les autres moins , à raison de la diverse distance et situation des choses qu'elles représentent quasi en même façon que dans un tableau (2). »

« Or, conclut Descartes, nous ne pouvons douter que les images qui se forment dans notre œil, aussi bien que celles que l'on fait paraître sur un linge blanc dans une chambre obscure , ne s'y forment tout de même et pour la même raison qu'au fond de l’œil qui a servi à l’expérience (3). »

Le raisonnement est ici d’accord avec l’observation, et l’un et l’autre sont supérieurementconduits. Mais les phénomènes que nous venons de décrire sont les conditions de la vision plutôt que la vision elle-même. L’exemple précédent, où l’œil d’un animal mort sert à l’expérience, nous en fournit la

(1) La Dioptr., dise. Ve, t. V, des Œuvres, p. 45.

(2) Ibid., p. 47-48. — (3) Ibid., p. 49.

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preuve, et la même chose a lieu si les objets se peignent dans 1 œil d’un homme distrait ou inaltentif; il a les yeux ouverts sans voir. Pour voir, il faut qu il y ait perception de l’impression visuelle ; et, pour qu il y ail perception, il ne suffit pas que la rétine, le nerf optique et même le cerveau soient affectés par la lumière ; ils le sont chez l’homme distrait, et cependant il ne voit pas. 11 faut que ce qui nous donne conscience des sensations soit libre et attentif.

Reconnaissons donc avec Descartes que c’est l’âme qui voit et non pas l'œil , et qu’elle voi t-par l’entremise immédiate du cerveau , sans que pourtant l’image s’y reflète, mais seulement en vertu de la sensation que le nerf optique transmet à cet organe (1).

Cette sensation, ou plutôt ces sensations, par une sage ordonnance de l’Auteur de la nature, correspondent à toutes les qualités que nous apercevons dans les objets de la vue , à leur couleur , à leur situation, à leur distance , à leur grandeur , a leur figure. Plies correspondent à ces qualités, non par des rapports géométriques, mais par une harmonie préétablie■, comme l’ont dit depuis Leibniz et Malebranche ; et voilà pourquoi l’image renversée des objets au fond de notre œil ne fait aucune illusion à notre

(I) La Dioptr., !, V des Œuvres, p. 64-05.

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esprit qui juge de la situation des objets, moins par leur image même, que par la sensation transmise au cerveau à l’occasion de cette image : « De là vient, ajoute Descartes, que les frénétiques et ceux qui dorment voient souvent ou pensent voir divers objets qui ne sont point pour cela devant leurs yeux, à savoir, quand quelques vapeurs, remuant leur cerveau, disposent celles de ses parties qui ont coutume de servir à la vision en même façon que feraient ces objets, s’ils étaient présents (1). »

Ainsi, selon Descartes, la lumière qui rend sensibles à nos yeux les objets éloignés est due au mouvement particulier d’une certaine matière subtile sur laquelle les corps dits lumineux agissent.

Ce mouvement dévie dans sa direction selon la nature des milieux à travers lesquels il s’accomplit; c’est ce que nous appelons réfraction.

Quand il est répercuté par les corps solides, nous disons qu’il y a réflexion.

Les corps qui livrent passage à la matière subtile en mouvement sont dits transparents.

Notre œil présente à sa surface externe et dans son intérieur des corps transparents dont la consistance diverse a pour effet de corriger les divergences de la lumière et de ramener ses rayons sur la face

(1) La, Dioplr., t. V des Œuvres, p. 04-G5.

LES SENS

interne de 1 appareil visuel qui est l’analogue d’une chambre obscure.

Mais, ce ne sont encore là que les conditions extérieures de la vision, ainsi que nous en avons donné la démonstration. Pour que la vision s’accomplisse, il faut que l’impression produite par la lumière sur la rétine soit transmise au cerveau par le nerf optique, et il faut encore que lame soit attentive à l’état du cerveau.

Cela posé, Descartes recherche les movens de perfectionner la vision, soit par rapport aux objets qui peuvent échapper à nos regards par la petitesse de leurs dimensions ou par leur éloignement, soit par rapport à l’organe lui-même qui reçoit l'action des objets illuminés.

Or, dans 1 organe, il y a deux choses à considérer, savoir : 1 appareil extérieur, l’œil proprement dit, et, ce qu’il y a de plus profond, le nerf et le cerveau. Quant aux nerfs et au cerceau , dit Descartes, nous ne saurions rien ajouter par art à leur fabrique , nous ne saurions nous faire un nouveau corps , et si les médecins y peuvent aider en quelque chose , cela n' appartient point à notre sujet (1). Mais il est des yeux conformés de telle sorte quils ne peuvent servir qu'à regarder les choses éloignées , ce qui arrive principalement aux vieillards ; et il en est d’autres qui ne

(1) Œuvres compl., t. V, p. 75.

LES SENS

servent qu'à regarder les choses proches , ce qui est plus ordinaire aux jeunes gens. Dans ce cas, les yeux semblent plus longs et plus étroits , tandis que, dans le premier cas , ils deviennent plus plats et plus larges (1).

Descartes ne se méprend point sur la cause de la myopie et sur celle de la presbytie. 11 reconnaît trèsbien que chez les myopes la conformation de l’œil est par trop favorable à la convergence des rayons lumineux ; tandis que, chez les presbytes, ces mêmes rayons, par défaut de réfraction, arrivent à la rétine avant de s’être réunis, ce qui explique comment on remédie au premier inconvénient par l’usage des lunettes à verres concaves , et au second, c’est-à-dire à la presbytie, par l’usage des lunettes à verres convexes (2).

« Du reste, dit Descartes, il est impossible en ceci de choisir autrement qu’à peu près, à cause que la figure précise de l’œil ne nous peut être connue. De plus, nous aurons toujours à prendre garde, lorsque nous appliquerons ainsi quelque corps audevant de nos yeux, que nous imitions, autant qu’il sera possible, la nature en toutes les choses que nous voyons qu’elle a observées en les construisant, et que nous ne perdions aucun des avantages qu elle

(1) Œuvres eompl.. t. V, p. 75.

(2) Septième dise, de la Dioptr., p. 75. Neuvième dise., p. 122.

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