‹ Descartes considéré comme physiologiste et comme médecinChapitre 22 sur 46 · DES ERREURS DES SENS, ET INCIDEMMENT DU RÊVE ET DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

DES ERREURS DES SENS, ET INCIDEMMENT DU RÊVE ET DE LA FOLIE

De ce que Descartes, au début de sa philosophie, met en suspicion le témoignage des sens, on a dit qu’il rejetait ce témoignage, et on en a fait grand bruit pour décrier* sa doctrine et persuader aux esprits inattentifs qu’elle était en désaccord avec la nature; mais, si 1 on veut bien y regarder de près, on îeconnaîlra aisément que, sans nier la part immense qu’il faut accorder aux sens dans l’acquisition des idées, Descartes veut seulement établir la supériorité de 1 intellect sur la sensibilité, et montrer que la pensée consciente d' elle-même nous est une garantie plus certaine de notre existence que le témoignage des sens. Nous n avons du reste qu’à l’écouler pour nous convaincre que c’est bien là sa doctrine.

11 ne dit pas d une manière absolue que les sens nous trompent; il dit : « A cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’v avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginei ... et... considérant que toutes les mêmes

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pensées que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de nos songes (1). »

Il revient, dans la première de ses Méditations , sur cette pensée, et il l’éclaircit en la développant :

« Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens ou par les sens : or, j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs; et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés.

« Mais peut-être qu’encore que les sens nous trompent quelquefois touchant des choses fort peu sensibles et fort éloignées, il s’en rencontre néanmoins beaucoup d’autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je suis ici, assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de celte nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps soient à moi ? Si ce n’est peutêtre que je me compare à certains insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les

(I) Disc, de la Mcth.. Vi° pntlie.

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noires vapeurs de la bile, qu’ils assurent constamment qu’ils sont des rois, lorsqu’ils sont très-pauvres ; qu’ils sont vêtus d’or et de pourpre, lorsqu’ils sont tout nus; ou qui s’imaginent être des cruches ou avoir un corps de verre. Mais quoi ! ce sont des fous, et je 11e serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples.

« Toutefois, j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent quej’ai coutume de dormir, et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer la nuit que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ! Il me semble bien cà présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier; que cette tête que je branle n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. » (tome I des Œuvres, p. 237.)

(i Mais n’importe, dit-il, supposons pour un moment que nous dormons et que nous sommes trompés par les illusions d’un songe. Il faut au moins avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil sont comme des tableaux et des peintures ,

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qui ne peuvent être formées qu’ci la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable ; et qu ainsi , pour le moins , ces choses générales , à savoir des yeux , une tête, des mains et tout un corps , ne sont pas choses imaginaires , mais réelles et existantes. De même que les peintres, lorsqu’ils s’appliquent h représenter des êtres chimériques tels que des sirènes, des satyres ou d’autres figures bizarres, ne créent rien de toutes pièces, mais se bornent à associer des formes connues qui, dans la nature, ne se rencontrent pas sur le même sujet. » ( Ibidem , p. 239.)

Le néant ne saurait être représenté; par conséquent, les objets qui s’offrent à notre esprit dans le délire delà fièvre ou dans nos rêves répondent toujours à quelque chose, sinon à quelque chose de présent, au moins à quelque chose d’existant en tout ou en partie. L’erreur de nos sens troublés parla maladie ou empêchés par le sommeil, n’est donc jamais une erreur absolue : c’est évidemment la conséquence que nous devons tirer de la première des Méditations de Descartes; et plus nous avancerons dans la lecture de ces Méditations , plus nous nous convaincrons que si le philosophe donne la priorité, comme motif de certitude, à la pensée pure et abstraite qui se connaît et s'affirme, il met presque sur le même rang le sentiment et les connaissances qui nous viennent par cette voie.

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Car si je suis une chose qui pense, je suis aussi, selon son expression, une chose qui sent et qui imagine ; qui sent, c’est-à-dire qui aperçoit certains objets comme par les organes des sens , puisqu’ en effet je vois de la lumière , / entends du bruit , je sens de la chaleur ; qui imagine, c’est-à-dire qui contemple par la pensée la figure ou l’image d'une chose corporelle . [Médit., II.) Mais, dira-t-on, ilsepeut faireque toutes ces images , et généralement toutes les choses qui se rapportent à la nature des corps , ne soient (que des songes ou des chimères. Admeltons-le pour un moment : toujours est-il que nous en avons le sentiment, la conscience. Or, dit Descarfes, c'est une chose manifeste , par la lumière naturelle , qu'il doit y avoir pour le moins autant de réalité clans la cause efficiente et totcde que dans son effet : car cl’où est-ce cque l’effet peut tirer sa réalité , sinon de sa cause ; et comment cette cause la lui pourrait-elle communiquer ,

si elle ne l’avait en elle-même ? Donc, l’idée de la

chaleur ou de la pierre ne peut pas être en moi , si elle n y a été mise par quelque cause qui contienne en soi pour le moins autant de réalité que j’en conçois dans la chaleur ou dans la pierre (1 ) .

Cette raison métaphysique vient affermir l’inclination du philosophe qui disait précédemment :

« Je ne puis m’empêcher de croire que les choses (I ) Médit., Ht, (. I des Œuvres, p. 273.

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corporelles, dont les images se forment parla pensée, qui tombent sous les sens, et que les sens mêmes examinent, ne soient beaucoup plus distinctement connues que cette je ne sais quelle partie de moi-même qui ne tombe point sous l’imagination (1). »

C’est assurément ce qui a lieu quand nous avons la' pleine possession de nous-mêmes, quand nous sommes tout ce que nous devons être, sains de corps et d’esprit; mais il est manifeste que nous sommes rarement dans cet état parfait d’esprit et de corps, car nos sens nous trompent souvent, soit en nous faisant voir ou entendre des choses qui n’ont qu’une réalité subjective, soit en nous présentant les choses réelles et existant hors de nous autrement qu’elles ne sont. Ces erreurs, inséparables de l’imperfection de l’être fini, viennent tantôt d’une perturbation maladive ou d’une altération des organes des sens, tantôt de notre ignorance des lois de la nature. Si nous connaissions mieux ces lois, nous ne serions point trompés par des effets de perspective, lorsque nous j ugeons petits des objets qui ne sont qu’éloignés ; et le bâton plongé dans l’eau, qui nous paraît brisé, par suite de la réfraction de la lumière, ne nous ferait aucune illusion. 11 y a mille circonstances où l’erreur dont nous rendons les sens responsables ne de-

(I ) Médit., II, !. 1 des Œuvres, p. 255.

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vrait être attribuée qu’à la faiblesse de notre jugement, aux limites de notre esprit, ou à un défaut d’attention. Ce qu’ils nous témoignent est vrai, mais nous ne savons pas reconnaître ce qui manque à leur témoignage ; nous jugeons inconsidérément des choses (1). Ainsi, lorsque nous nous laissons tromper par les apparences d’une pièce fausse, cela ne tientil pas à ce que notre investigation a été insuffisante ?

Les seules erreurs que nous puissions légitimement rapporter aux sens sont celles qui naissent d’une perturbation maladive ou d’une altération matérielle des organes sensoriaux. Selon que l’altération est partielle ou générale, les effets en sont trèsdifférents. Si le cerveau tout entier est affecté, il cesse de correspondre régulièrement aux impressions des sens, et il fait naître dans l’entendement des idées incohérentes et des perceptions qui n’ont que peu ou point de rapport avec les réalités présentes : c’est ce qui constitue le délire provoqué par la fièvre, la démence, les différents genres de manies aiguës. Le malade alors n’est plus maître de diriger ses facultés, il perd la conscience de lui-même et cesse d’être responsable de ses actes; il est moralement comme s’il n’était pas, et personne n’est dupe de ses illusions; par conséquent nous n’avons pas à

(1) Médit,, VI, f. 1 des Œuvres, p. 337.

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