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nous en occuper en ce moment. Descartes ne s’en occupe pas non plus; il n’examine dans sa méditation VI que les erreurs dans lesquelles les sens peuvent nous faire tomber sans nous ôter le jugement et la possession de nous-mêmes, comme cela arrive quand le cerveau n’est atteint que dans l’une de ses parties ou que la lésion est limitée à l’un des organes des sens.
Ces organes, ainsi que nous l’avons prouvé, ne sont que la condition extérieure de la sensation : celle-ci s’accomplit réellement dans le cerveau ; le cerveau est le terme final de la vue, de l’ouïe, du toucher, de l’odorat et du goût. L’organe extérieur restant intact, si le cerveau est lésé ou même troublé sur quelqu’un des points correspondants à l’une des sensations, nous pouvons percevoir cette sensation sans qu’elle ait une réalité objective : tel est le secret des diverses hallucinations. L’hallucination est une perception fausse ou plutôt une perception sans objet, laquelle est déterminée par un trouble cérébral partiel.
Il y a des hallucinations qui coïncident avec un désordre général du cerveau. Il est même à peu près impossible qu’il y ait un désordre général sans troubles partiels. Dans ce cas, les hallucinations sont irrémédiables et invincibles. Vous ne persuaderez jamais à un fou qu’il ne voit pas, qu’il n’en-
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tend pas ce qu’il croit voir et entendre. Mais quand le trouble cérébral est circonscrit, limité, il donne lieu cà des hallucinations qui ne sont nullement incompatibles avec la raison, ainsi que MM. Lélut et Brierre de Boismont l’ont suffisamment établi (1). La partie saine du cerveau ne permet pas que l’erreur subjugue l’entendement. Cela est bien plus vrai encore lorsque l’altération matérielle ou la perturbation maladive est bornée aux organes extérieurs des sens : l’erreur qui en résulte est bientôt corrigée par la réflexion, et sous l’influence du cerveau resté libre, un sens vient redresser l’autre. Le pauvre lépreux qui, par suite de sa maladie, ne sent plus les aspérités des corps, ne se fait pourtant pas illusion à cet égard. Si le parallélisme des deux yeux reçoit une atteinte passagère et que les rayons lumineux ne portent plus sur les points correspondants de chaque rétine, nous voyons les objets doubles, mais le toucher ne larde pas à nous détromper. Il en est de même dans certaines affections toutes locales de l’oreille où nous entendons, soit le bruit d’un moulin, soit celui d’une cascade voisine; nos yeux alors nous avertissent suffisamment qu’il n’en est rien. Les maladies locales de la bouche, celles de la muqueuse nasale fausseront aussi la sensation
(1) Lélut, le Dém. de Socrate. — Brierre de Boismont, des Hallucinations.
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du goût et celle de l’odorat sans fausser le jugement. Et encore, lorsqu’un homme auquel on a coupé la jambe vient à ressentir, comme cela arrive quelquefois, une douleur qu’il ne peut s’empêcher de rapporter au pied de la jambe dont il est privé, l’erreur ne peut être durable ; et s’il a quelque instruction , il se dira bientôt que ce phénomène étrange, et pourtant très-naturel, tient aux communications nerveuses qui existaient entre la jambe amputée et le cerveau, lesquelles communications n’ont été interrompues qu'à demi, en sorte que les filets nerveux subsistants peuvent, par exception, envoyer à l’organe central des impressions analogues à celles que lui aurait fait éprouver le pied affecté. C’est justement l’exemple que Descartes rappelle dans sa sixième méditation pour nous faire comprendre que notre constitution physique, si sagement coordonnée par l’auteur de notre être, peut, lorsqu’elle vient à être altérée, nous induire en erreur sans que nous devions nous en plaindre, puisque ses rapports sont fidèles tant qu’elle conserve son intégrité.
« Et certes, dit-il, celte considération me sert beaucoup, non-seulement pour reconnaître toutes les erreurs auxquelles ma nature est sujette, mais aussi pour les éviter ou pour les corriger plus facilement ; car, sachant que tous mes sens me signifient plus ordinairement le vrai que le faux, touchant les
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choses qui regardent les commodités ou les incommodités du corps, et pouvant presque toujours me servir de plusieurs d’entre eux pour examiner une même chose, et, outre cela, pouvant user de ma mémoire pour lier et joindre les connaissances présentes aux passées, et de mon entendement qui a déjà découvert toutes les causes de mes erreurs, je ne dois plus craindre désormais qu’il se rencontre de la fausseté dans les choses qui me sont le plus ordinairement représentées par mes sens. Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme hyperboliques et ridicules , particulièrement cette incertitude si générale touchant le sommeil, que je ne pouvais distinguer de la veille; car à présent j’y rencontre une très-notable différence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns avec les autres, et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu’elle a de coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés. Et, en effet, si quelqu’un, lorsque je veille, m’apparaissait tout soudain et disparaissait de même, comme font les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni d’où il viendrait ni où il irait, ce ne serait pas sans raison que je l’estimerais un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau , et semblable à ceux qui s y forment quand je dors, plutôt qu’un vrai homme. Mais lorsque j’aperçois des
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choses dont je connais distinctement le lieu d’où elles viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel elles m’apparaissent, et que, sans aucune interruption, je puis lier le sentiment que j’en ai avec la suite du reste de ma vie, je suis entièrement assuré que je les aperçois en veillant et non point dans le sommeil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces choses-là, si, après avoir appelé tous mes sens, ma mémoire et mon entendement pour les examiner, il ne m’est rien rapporté par aucun d’eux qui ait de la répugnance avec ce qui m’est rapporté par les autres (1). »
Que pourrait-on demander de plus à un philosophe de l’école sensualiste? Descartes nous montre ici, sans détour, toute la confiance qu’il accordait, et que chacun doit accorder, au témoignage des sens, lorsqu’on s’entoure des précautions nécessaires pour ne pas lui attribuer une autre signification que celle qu’il a effectivement.
Sans doute, il accorde une sorte de priorité et d’excellence à l’entendement sur la sensibilité, à l’idée pure et abstraite sur les idées représentatives des choses matérielles ; les premiers principes, les principes métaphysiques ont à ses yeux un plus haut degré de certitude que les règles déduites de nos connaissances acquises; mais enfin, il admet
(I) Médit., VJ, t. I des Œuvres, p. 34S el suiv.
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que sentir est une façon de penser (1); que les pensées qui naissent dans l’esprit par l’entremise des sens sont beaucoup plus vives , plus expresses , et même à leur façon plus distinctes qu aucune de celles que nous pourrions feindre de nous-mêmes en méditant (2), que de telles pensées par lesquelles une chose est objectivement ou par représentation dans l’ entendement , ne peuvent tirer leur origine du néant , et doivent répondre à une réalité quelconque, présente ou absente (3); et qu’en définitive, elles sont en nous comme des tableaux ou des images qui peuvent, à la vérité , facilement déchoir de la perfection des choses dont elles ont été tirées , mais qui ne peuvent jamais rien contenir de plus grand et de plus parfait .
Et d'autant plus longuement et soigneusement j' examine toutes ces choses , d'autant plus clairement et distinctement je connais qu elles sont vraies (4).
Une telle profession de foi n’a pas besoin de commentaire. La vie et les travaux de Descaries sont en harmonie avec elle.
(1) Œuvres compl., t. F, p. 320. — (2) Ibib., p. 327.
(3) Médit., III, 1. 1 des Œuvres, p. 274.
(4) Médit., III, t. 1 des Œuvres, p. 273.