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CHAPITRE XI

DE L’AME DANS S'ES RAPPORTS AVEC LE CORPS. — DE SES FACULTÉS ET DE SES PASSIONS.

Nous ne concevons point , dit Descartes, que le corps pense en aucune façon (1). En effet, la pensée diffère essentiellement de tous les produits organiques : elle est simple et indivisible ; ils sont composés et divisibles à l’infini ; elle ne peut être ni pesée, ni mesurée; elle échappe à tous les sens ; elle est incoercible; elle ne connaît ni les limites du temps, ni celles de l’espace : elle embrasse à la fois le passé, le présent, l’avenir ; elle n’a point d’analogue dans le monde matériel. Toutefois, elle suit les progrès de l’organisation, et elle en subit les vicissitudes : indécise et flottante dans la première enfance, et de jour en jour plus prononcée et plus active à mesure que les organes se fortifient, elle atteint dans l’âge mûr son complet développement, et lorsque les organes s’affaiblissent ou s’embarras-

M) Œuvres de Descartes, édit, de M. V. Cousin, t. IV, p. 39.

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sent, elle perd de son activité on de sa précision, et elle finit par s’éteindre comme la lumière d’une lampe dont l’huile est épuisée. Si le cerveau est troublé, la pensée l’est aussi. Lorsque le sommeil vient suspendre l’activité sensorielle de cet organe, la pensée se tait : elle se tait complètement, si l’activité sensorielle est complètement suspendue; mais si le contraire a lieu, s’il y a encore des excitations partielles, elle reparaît dans le rêve qui est une suite de pensées auxquelles il manque le lien de la continuité et le sceau de la conscience. Il semblerait donc, si l’on s’en tenait là, que la pensée n’est qu’un effet de l’activité cérébrale, mais il faut se souvenir des caractères distinctifs de la pensée, et considérer qu’un effet doit nécessairement retenir quelque chose de la nature de sa cause. Or, si la pensée était un produit du cerveau, nous devrions retrouver en elle quelques-unes des qualités de la matière, et non-seulement nous n’en trouvons aucune, mais nous y remarquons des différences essentielles, des; oppositions radicales. Nous sommes donc forcés d.’ admettre que, la pensée n’a point une origine organique, quoique l’organisation soit, dans l’état présent des choses, une condition indispensable aux manifestations de la pensée.

A ces raisons, Descartes ajoute celle-ci : « Il suffit que je puisse concevoir clairement et distinc-

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tement une chose sans une autre, pour être certain que Tune est distincte ou différente de l’autre, parce qu’elles peuvent être mises séparément, au moins par la toute-puissance de Dieu; et il n’importe par quelle puissance cette séparation se fasse pour être obligé à les juger différentes : et partant, de cela même que je connais avec certitude que j’existe, et que cependant je ne remarque point qu’il appartienne nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence, sinon que je suis une chose qui pense , je conclus fort bien que mon essence consiste en cela seul que je suis une chose qui pense, ou une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser. Et quoique peut-être, ou plutôt certainement, j’aie un corps auquel je suis Irès-étroilement conjoint; néanmoins, pour ce que d’un côté j’ai une claire et distincte idée de moimême, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et que d’un autre j’ai une idée distincte du corps, en tant qu’il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que moi, c’est-à-dire mon âme , par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui (1). »

L'âme est entièrement distincte du corps. Cepen-

(i) Médit., VI, t. I des Œuvres, p. 331.

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dant, elle éprouve du plaisir ou de la douleur à l’occasion du corps: dès que son mécanisme se dérange ou reçoit quelque atteinte, elle en est émue ou troublée ; elle souffre de ses privations; elle jouit de son bien-être.

« La nature, dit Descartes, m’enseigne par ces sentiments que je ne suis pas seulement logé dans mon corps ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela que je lui suis conjoint très-étroitement, et tellement confondu et mêlé que je compose comme un seul tout avec lui. Car si cela n’était, lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu’une chose qui pense ; mais j'apercevrais cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau. Et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connaîtrais simplement cela même, sans en être averti par des sentiments confus de faim et de soif : car en effet tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l’union et comme du mélange de l’esprit avec le corps (1). »

Quoique tout l'esprit semble être uni à tout le corps (2), on peut retrancher de ce dernier un ou

(I) Médit.) VI, t. I des Œuvres, p. 336. — (2) Ibid., p. 344.

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plusieurs de ses membres, on peut le mutiler, le défigurer, sans que cela entraîne l’abolition d’une seule des facultés de l’esprit, tandis qu’il n’en est pas de même si le cerveau est lésé ou même troublé. Tout ce qui porte atteinte à l’intégrité de cet organe porte aussi atteinte à l’intégrité de la pensée, ce qui rend manifeste, comme nous l’avons déjà reconnu avec Descartes, « que notre âme exerce ses principales fonctions dans le cerveau , et que c’est là non-seulement quelle entend et qu'elle imagine , mais aussi qu'elle sent; et ce, par l'entremise desnerfs quisont étendus comme des filets très-déliés depuis le cerveau jusques à toutes les parties des autres membres (1). »

11 demeure donc établi pour nous que lame, dont le caractère essentiel est de penser et d’être indivisible, ne saurait être confondue avec le corps, dont le caractère essentiel est d’être étendu et divisible, et que, néanmoins, l’un et l’autre sont si étroitement unis, que le corps ne peut éprouver aucune émotion sans que l’àme la ressente ; d’où il résulte une double action du corps sur lame et de lame sur le corps.

11 y a en nous des facultés que nous ne pouvons rapporter qu’au principe de la pensée :

(I) Les Principes de la philosophie, IV® pallie, t. 111, p. 500.

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La faculté de concevoir , c’est-à-dire de connaître des qualités abstraites, des relations et des rapports qui ne sont perçus que par l’entendement ;

La faculté de sentir, c'est-à-dire d’apprécier l’état des corps par rapport à nous ;

La faculté de vouloir , c’est-à-dire de choisir, d’adhérer ou de ne pas adhérer à une pensée, de résister ou de céder à un sentiment, de se porter à une action plutôt qu’à une autre avec la conscience qu’aucune force extérieure ne nous y contraint.

De telles facultés ne peuvent être attribuées à la matière, même organisée, car, s’il y a en nous, ainsi que Descartes le fait observer, des pensées qui sont comme les images des choses (1), et qui semblent venir de dehors (2) et tirer leur origine des sens (3), il y en a d autres qui semblent être nées avec nous et qui sont indépendantes des sens (4).

« Comme par exemple je trouve en moi deux idées du soleil toutes diverses : l’une tire son origine des sens, et doit être placée dans le genre de celles que j’ai dites ci-dessus venir de dehors, par laquelle il me paraît extrêmement petit ; l’autre est prise des raisons de l’astronomie, c’est-à-dire, de certaines notions nées avec moi, ou enfin est formée

(1) Médit.. 111, I. 1 des Œuvres, p. 267.

(2) Ibid., p. 270.

(3) Ibid., p. 271.

(4) Ibid., p. 208.

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par moi-même de quelque sorte que ce puisse être, par laquelle il me paraît plusieurs fois plus grand que toute la terre. Certes, ces deux idées que je conçois du soleil ne peuvent pas être toutes deux semblables au même soleil; et la raison me fait croire que celle qui vient immédiatement de son apparence est celle qui lui est leplus dissemblable (1). »

La notion du nombre, indépendamment de tout objet déterminé, les idées générales et abstraites, les vérités absolues, sont purement du domaine de l’esprit.

« Lorsque nous pensons qu’on ne saurait faire quelque chose de rien, dit Descartes, nous ne croyons point que cette proposition soit une chose qui existe ou la propriété de quelque chose, mais nous la prenons pour une certaine vérité éternelle qui a son siège en notre pensée, et que l’on nomme une notion commune ou unemaxime : toutdemême, quand on dit qu’il est impossible qu’une même chose soit et ne soit pas en même temps, que jse qui a été fait ne peut n’être pas fait, que celui qui pense ne peut manquer d’être ou d’exister pendant qu’il pense, et quantité d’autres semblables, ce sont seulement des vérités, et non pas des choses qui soient hors de notre pensée (2). »

(I ) Médit. 111,1.1 des Œœuvres, p. 271.

(~) Les Piincipes de la philosophie, l. III des GÉuvres, p. 93,

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La faculté de concevoir et de connaître de telles vérités appartient donc et ne peut appartenir qua ce principe que nous avons dit être distinct de l’ornanisme, bien qu’intimement lié à lui.

11 en est de même de la faculté de sentir ou de percevoir l’impression que les objets extérieurs font sur nous; puisque cette perception suppose et exige, ainsi que nous l’avons démontré, l’attention de l’esprit, et que les organes sensoriaux et le cerveau peuvent être régulièrement impressionnés sans que la sensation ait lieu, si l’esprit en est distrait par une préoccupation quelconque ou qu’il soit devenu indifférent par habitude à ce genre d’impression, comme il arrive pour une pendule qui sonne habituellement à nos oreilles sans que nous nous en apercevions (1).

A plus forte raison faut-il attribuer à l’âme la faculté de vouloir : c’est par cette faculté que lame déploie une activité maîtresse d’elle-même, une activité qui s’impose au corps et qui sait se régler. C est dans la volonté que brille toute la supériorité de l’âme sur le corps.

Le corps a bien aussi son activité, mais c’est une activité communiquée, obéissante, proportionnée à 1 intensité de la force motrice, c est, en un mot, l’activité d’une machine mise en mouvement ; tandis

(1) Voir le chapitre, des Sens.

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que la volonté, tant que l’intégrité de la nature humaine est maintenue, conserve toujours un caractère spontané et libre.

L’âme, il est vrai, se détermine à l’action, en considération de certains motifs ou sous l’influence de tels ou tels sentiments, mais sa détermination et son action ne sont pas dans un rapport nécessaire avec ces motifs ou ces sentiments : tout en y cédant, elle dispose librement de son activité. Le phénomène de l’attention en est la preuve : être attentif, c’est appliquer son activité intellectuelle, je dirai même, si l’on veut, avec les matérialistes, son activité cérébrale à la contemplation d’un objet, à la solution d’un problème, à l’examen d’une suite de pensées. Le degré d’attention que nous accordons à ces pensées, à ce problème, à cet objet, est en général proportionné à l’intérêt qu’ils nous offrent, à l’impression qu’ils font sur nous. Toutefois, nous restons maîtres de notre attention; nous pouvons en régler la durée et l’intensité indépendamment de l’attrait que les choses ont pour nous; souvent même il arrive que nous apportons une grande attention, parce que nous croyons le devoir faire, à des choses qui ne nous plaisent point.

11 est évident que, dans ce cas, nous commandons à notre cerveau lui-même : nous l’assujettissons au travail malgré qu’il en ait. L’attention est

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donc l’acte d’un principe actif supérieur à l’organisme ; et puisque c’est un acte volontaire, il est manifeste que la volonté ne peut être considérée en aucune façon comme le résultat d’une opération organique, mais qu’elle doit être exclusivement attribuée à l’âme.

C’est donc l’âme et l’âme seule qui veut, qui sent, qui conçoit.

A l’entendement appartient l’intuition des principes, la connaissance des choses, de leurs rapports, de leurs causes, de leurs effets.

« La lumière naturelle, dit Descartes, nous enseigne que la connaissance de l’entendement doit toujours précéder la détermination de la volonté (1). »

Dans la volonté, il y a option, préférence, pas toujours inclination, mais toujours préférence; or, pour opter entre deux partis, pour préférer une chose à une autre, il faut avoir des motifs de le faire, et ces motifs nous sont fournis par l’entendement. Notre libre arbitre n’en souffre point; « car, afin que je sois libre, dit Descartes, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires; mais plutôt, d’autant plus que je

(I) Médit., IV, t. I des Œuvres, p. 304.

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penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée, d’autant plus librement j’en fais choix et je l’embrasse : et certes la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l’augmentent plutôt et la fortifient; de façon, que cette indifférence que je sens lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre parle poids d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance qu’une perfection dans la volonté (1). »

Il résulte du concours delà volonté et de l’entendement une autre faculté en vertu de laquelle nous sommes aptes à discerner le vrai d’avec le faux, le bien d’avec le mal, ce qui est à rechercher ou à fuir : cette faculté est le jugement.

« Par l’entendement seul, dit Descartes, je n’assure ni ne nie aucune chose, mais je conçois seulement les idées des choses que je puis assurer ou nier (2). » Lorsque je me prononce, je fais acte de préférence, j’use du pouvoir que j’ai d’élire, conséquemment le jugement tient à la fois de l’entendement et de la volonté.

' Or, l’entendement, qui est une faculté de capa-

(1) Médit., IV, t. I des Œuvres, p. 300.

(2) Ibid., p. 298.

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cité, a des limites étroites, tandis que la volonté, qui est une faculté d’activité, a un domaine beaucoup plus étendu, elle est applicable à une infinité de sujets; et si nous ne savons pas la contenir dans les limites assignées à l’entendement, elle ne peut que nous égarer.

Nos erreurs viennent de ce que nous cédons à l’impéfuosité de la volonté plutôt qu’aux lumières de l’esprit.

« Toutes les fois, dit Descartes, que je retiens tellement ma volonté dans les bornes de ma connaissance, qu’elle ne fait aucun jugement que des choses qui lui sont clairement et distinctement représentées par l’entendement, il ne se peut faire que je me trompe ; parce que toute conception claire et distincte est sans doute quelque chose, et partant elle ne peut tirer son origine du néant, mais doit nécessairement avoir Dieu pour cause; Dieu, dis-je, qui étant souverainement parfait ne peut être cause d’aucune erreur; et par conséquent il faut conclure qu’une telle conception ou un tel jugement est véritable (1). »

Quelle est donc la conduite à tenir pour parvenir à la connaissance delà vérité?

«J’y parviendrai, répond Descartes, si j’arrête suffisamment mon attention sur toutes les choses que je

(1) Médit. IV , t. I des Œuvres, p. 307.

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conçois parfaitement, et si je les sépare des autres que je ne conçois qu’avec confusion et obscurité : à quoi dorénavant je prendrai soigneusement garde (1). »

L’entendement et la volonté sont des facultés inhérentes à l’âme et que l’on conçoit pouvoir exister sans le corps, bien que l’exercice de ces facultés et leur application requièrent, dans les conditions de notre existence présente, diverses modifications du cerveau ; mais à la rigueur, et en elles-mêmes, ces facultés semblent indépendantes de l’organisme, tandis que la sensibilité suppose la présence du corps.

Sans le corps, l’âme pourra, si vous voulez, avoir la sensibilité en puissance, mais elle ne l’aura point en acte.

La réalisation de cette faculté dépend de l’union de l’âme avec le corps; et de la sensibilité dépendent deux autres facultés importantes, celle de rappeler et de faire revivre des perceptions dont l’objet n’est plus présent à nos sens, en quoi consiste la mémoire , et cette autre faculté si voisine de la mémoire, l'imagination, qui crée dans notre esprit un monde fantastique en combinant des faits et des images.

Descartes nous explique avec assurance, comme

(1) Médit., IV, (. I des Œuvres p. 308.

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s’il le voyait, de quelle manière la mémoire fonctionne. Selon lui, lorsque l'âme veut se souvenir de quelque chose , cette volonté fait que la glande (la glande pinéale) se penchant successivement vers divers côtés pousse les esprits vers divers endroits du cerveau jusqu'à ce qu'ils rencontrent ceux par où ils ont auparavant pris leur cours , lesquels ont par cela même acquis une plus grande facilité à les recevoir , en sorte qu'ils y excitent un mouvement particulier et le même mouvement par lequel l'objet dont l'âme veut se souvenir lui a été une fois représenté (1).

Ailleurs, il compare les traces que les impressions laissent dans le cerveau aux plis que l’on imprimerait à une feuille de papier. « Pour les espèces, dit-il, qui se conservent en la mémoire, je n’imagine point qu’elles soient autre chose que comme les plis qui se conservent, en du papier après qu’il a été une fois plié; et ainsi, je crois qu’elles sont principalement reçues en toute la substance du cerveau... Je crois aussi que quelques espèces qui servent à la mémoire peuvent être en diverses autres parties du corps, comme l'habitude d’un joueur de luth n’est pas seulement dans sa tête, mais aussi en partie dans les muscles de ses mains, etc. (2). »

(1) Les Passions de l’âme, Ire partie, art. xlii.

(2) Lettres, t. VIII dos Œuvres, p. 201-202.

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Poursuivant cetle idée, il suppose que les plis de la mémoire s' empêchent les uns les autres , que ï on peut bien en avoir plusieurs dans le cerveau, mais que l'on ne saurait en avoir une infinité (1) ; et que, du reste, il n est pas nécessaire qu’ils soient en fort grand nombre pour servir à toutes les choses dont nous nous pouvons souvenir, à cause qu'un môme pli sert à toutes les choses qui se ressemblent (2).

Au lieu de décrire ainsi ce que j’appellerai le mécanisme de la mémoire, qui nous est absolument inconnu, il eût sans doute été plus sage, plus scientifique de s’abstenir de toute explication, mais il faut du moins voir dans cette tentative la reconnaissance d’un fait que tout physiologiste doit admettre, à savoir que l’exercice de la mémoire implique LE RENOUVELLEMENT DE LA MODIFICATION CÉRÉBRALE, QUELLE QU’ELLE SOIT, QUI A ÉTÉ ANTÉRIEU- REMENT PROVOQUÉE PAR L’IMPRESSION DE L’OBJET DONT ON VEUT SE SOUVENIR.

La mémoire est liée aux fonctions cérébrales : cela est vrai; mais ce qu’il y a d’initial et d’essenliel dans cette faculté appartient à lame, et non au corps, car lorsque je cherche à me souvenir de quelque chose, j’ai déjà conscience do cette chose; j’en

(1) Lettres , t. VIII dos OEuvres,p. 239.

(2) Ibid,, p. 318.

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cherche seulement le signe ou l’image, et la modification cérébrale nécessaire au renouvellement de cette image ou de ce signe, c’est évidemment ma volonté qui la provoque.

Sans doute, il y a des souvenirs qui, par suite d’un travail organique indépendant de notre volonté, se présentent d’eux-mêmes à l’esprit; les corrélations établies entre certaines modifications du cerveau et certaines pensées doivent amener ce résultat ; mais le plus souvent, et dans l’état ordinaire, c’est le principe volontaire, lame, qui provoque les souvenirs en interrogeant le cerveau, comme un musicien, s il est permis de parler ainsi, fait résonner les touches d’un clavecin pour retrouver un air.

Descartes ne fait pas cette distinction entre le phénomène et sa cause, mais il admet deux sortes de mémoires, l’une qu’il appelle corporelle , et l’autre qu’il appelle intellectuelle .

« Outre la mémoire corporelle, dit-il, dont les images peuvent être représentées par les plis du cerveau, je trouve qu’il y a encore en notre entendement une autre sorte de mémoire qui ne dépend point des organes du corps, et qui ne se trouve point dans les bêtes, et c’est d’elle particulièrement que nous nous servons (1). »

Et plus loin : « Je trouve en nous une mémoire

(I ) Lettres, t. VIII des Œuvres, p. 318.

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intellectuelle qui est assurément indépendante du corps (1). »

Il fait la même distinction par rapport à l’imagination. Il attribue aux bêtes une sorte d’imagination qui ne serait que le résultat des modifications du cerveau sous l’influence des esprits (2), et il accorde à l’homme, outre cette imagination toute sensuelle, une faculté d’imaginer pour laquelle l’entendement et la sensibilité sont, en quelque sorte, de moitié.

« Quand je considère attentivement, dit-il, ce que c’est que l’imagination, je trouve qu’elle n’est autre chose qu’une certaine application de la faculté qui connaît aux choses corporelles (3).

« Cette façon de penser diffère de la pure intellection en ce que l’esprit, en concevant, se tourne en quelque façon vers soi-même, et considère quelqu’une des idées qu’il a en soi ; mais en imaginant, il se tourne vers le corps, et considère en lui quelque chose de conforme à l’idée qu’il a lui-même formée ou qu’il a reçue par les sens (4). »

« Je remarque outre cela que cette vertu d’imaginer qui est en moi, en tant qu’elle diffère de la puissance de concevoir, n’est en aucune façon né-

(1) Œuvres de Descaries, t. VIII, p. 634.

(2) Règle pour la direction de l’esprit, t. XI des Œuvres, p. 266.

(3) Médit. VI, t. I des Œuvres, p. 322.

(4) Ibid., p. 324.

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cessaire à ma nature ou à mon essence, c’est-à-dire à l’essence de mon esprit; car, encore que je ne 1 eusse point, il est sans doute que je demeurerais toujours le même que je suis maintenant : d’où il semble que l’on puisse conclure quelle dépend de quelque chose qui diffère de mon esprit. Et je conçois facilement que, si quelque corps existe auquel mon esprit soit tellement conjoint et uni qu’il se puisse appliquer à le considérer quand il lui plaît, il se peut faire que par ce moyen il imagine les choses corporelles (1). »

Dans son exercice et ses effets, l’imagination est liée au jeu des organes, le cerveau faisant alors l’office d’un miroir que nous tournons en divers sens et où nous regardons; mais, en principe et dans sa source, cette faculté est un pur attribut de l’esprit, une dépendance de son activité même.

« Je conçois clairement, dit Descartes, que j’ai besoin d’une particulière contention d'esprit pour imaginer (2).

C est toujours l’esprit qui demande aux sens ces images, c’est l’esprit qui les combine, c’est lui qui, par ces combinaisons, crée ce que nous appelons le monde imaginaire.

« Lorsque notre âme, dit Descartes, s’applique à

(1) Médit, sixième, I. 1 des Œuvres, p. 324

(2) Ibid.

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imaginer quelque chose qui n’est point, comme à se

représenter un palais enchanté ou une chimère

les perceptions qu’elle a de ces choses dépendent principalement de la volonté (1)... Cette volonté a la force de faire que la glande (entendez la glande pinéale) se meut en la façon qui est requise pour pousserles esprits vers les pores du cerveau par l’ouverture desquels cette chose peut être représentée (2). » L’explication est de trop, mais le fait de l’initiative de l’âme dans ce cas est parfaitement observé; et Descartes n’est pas moins dans le vrai quand il ajoute : « Il y a des imaginations qui n'ont, pour cause que le corps , et qui diffèrent de celles dont je viens de parler, en ce que notre volonté ne s’emploie

point à les former Elles ne procèdent que de ce

que les esprits étant diversement agités, et rencontrant les traces de diverses impressions qui ont précédé dans le cerveau, ils y prennent leur cours fortuitement par certains pores plutôt que par d’autres. Telles sont les illusions de nos songes et aussi les rêveries que nous avons souvent étant éveillés, lorsque notre pensée erre nonchalamment sans s’appliquer à rien de soi-même (3). »

Qui ne sait, en effet, par sa propre expérience*

(1) Les Passions de l'dme, Irc parlie, art; xx.

(2) Ibid., art. xliii.

(3) Ibid., art. xxi.

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que des conceptions fantastiques naissent parfois dans lesptit, sans la participation de la volonté, uniquement à 1 occasion du jeu des organes mis en mouvement par des stimulations internes dont nous ne pouvons préciser ni la nature ni le mode. Cela prouve que la faculté imaginative est liée à la sensibilité et à cette sorte de mémoire que Descartes appelle corporelle. La mémoire corporelle fournit les images, ou plutôt elle renouvelle l’image des choses qui ont déjà aflecté les sens, et l’âme dans son activité s empare de ces images pour en revêtir sa pensée et la rendre sensible, ou bien elle les combine de manière à en tirer des créations nouvelles, ce qui s appelle proprement imaginer.

En offrant à 1 esprit des sujets de comparaison, 1 imagination vient en aide au jugement, et tant qu’elle lui est subordonnée, elle contribue à l’éclat et à la force de 1 intelligence; mais si elle domine les autres facultés, c est-à-dire si l’activité des organes sensoriaux sollicite trop vivement l’esprit à considérer les choses extérieures et à combiner des images, il s absorbe dans cette contemplation et devient incapable de s’élever aux pures régions du monde intellectuel; tout un ordre de vérités lui échappe; la foi me seule fixe son attention; ce qui la détermine n’est plus rien pour lui; il oublie que la forme n’est que l’expression d’une idée, et il s’abîme dans

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la matière au point de se méconnaître lui-même.

Tel est le danger d’une imagination exaltée. Le même danger et les mêmes avantages sont attachés, ainsi que nous allons le voir, à ces dispositions de Tàme, que nous nommons ses passions.

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