‹ Descartes considéré comme physiologiste et comme médecinChapitre 30 sur 46 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

QUELLE PART ONT LES ORGANES, LE SANG ET LES ESPRITS DANS LA PRODUCTION DES PASSIONS PRIMITIVES, ET QUELLE EST L’INFLUENCE DE CES IPASSIONS SUR LES FONCTIONS DE L’ÉCONOMIE?

Nous pourrions disserter à perte de vue sur ces questions, si l’austère précision que Descartes s’est imposée, en les traitant, ne nous interdisait des développements qui détourneraient l’attention de sa doctrine. Bornons-nous donc à le suivre.

Il attribue (art. 70-71) cette émotion de lame qui constitue l’admiration à l’impression inaccoutumée qu'une chose nouvelle et extraordinaire fait sur le cerveau , et il dit, ce que nous nous sommes permis de contester, que ce genre d’impression ne retentit pas sur le cœur et que par conséquent le mouvement du sang ne contribue pas à en perpétuer l’émotion. Mais pour l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse, il est d’un tout autre sentiment : il pense que tous les organes qui concourent à la formation et au mouvement du sang et des esprits concourent aussi au développement et a

l’entretien de ces passions; quelles n'ont pas, comme ï admiration, leur cause dans le cerveau seul , mais aussi dans le cœur , dans la rate , dans le foie , et dans toutes les autres parties du corps en tant quelles servent à la production du sang et ensuite des esprits (art. 96) ; et il en donne comme preuve les modifications très-sensibles que l’on observe, lorsque ces passions sont en jeu, dans les diverses fonctions de la vie nutritive.

« Je remarque en l’amour quand elle est seule, dit-il, c’est-à-dire quand elle n’est accompagnée d’aucune forte joie, ou désir, ou tristesse, que le battement du pouls est égal, et beaucoup plus grand et plus fort que de coutume, qu’on sent une douce chaleur dans la poitrine, et que la digestion des viandes se fait fort promptement dans l’estomac ; en sorte que cette passion est utile pour la santé (art. 97). »

« Je remarque au contraire en la haine que le pouls est inégal et plus petit, et souvent plus vite ; qu’on sent des froideurs entremêlées de je ne sais quelle chaleur âpre et piquante dans la poitrine; que l’estomac cesse de faire son office, et est enclin à vomir et rejeter les viandes qu’on a mangées, ou du moins à les corrompre et convertir en mauvaises humeurs (art. 98). »

« En la joie, que le pouls est égal et plus vite

qu’a l’ordinaire, mais qu’il n’est pas si fort ou si grand qu’en l’amour, et qu’on sent une chaleur agréable qui n’est pas seulement en la poitrine, mais qui se répand aussi en toutes les parties extérieures du corps, avec le sang qu’on y voit venir en abondance ; et que cependant on perd quelquefois l’appétit, à cause que la digestion se fait moins que de coutume (art. 99). »

« En la tristesse, que le pouls est faible et lent, et qu’on sent comme des liens autour du cœur qui le serrent, et des glaçons qui le gèlent et communiquent leur froideur au reste du corps; et que cependant on ne laisse pas d’avoir quelquefois bon appétit, et de sentir que l’estomac ne manque point à faire son devoir (1), pourvu qu’il n’y ait point de haine mêlée avec la tristesse (art. 100). »

« Enfin je remarque cela de particulier dans le désir, qu’il agite le cœur plus violemment qu’aucune des autres passions, et fournit au cerveau plus d’esprits, lesquels, passant de là dans les muscles, rendent tous les sens plus aigus et toutes les parties du corps plus mobiles (art. 101). »

Tout ce qui est dit ici des effets de l’amour et de

(I) C’était une disposition particulière à Descartes; il nous l’apprend dans sa correspondance; niais cette disposition n’est pas ordinaire. En général, la tristesse est accompagnée d’un sentiment de constriction à l’épigastre, de la perte de l’appétit et du ralentissement des fonctions digestives.

la haine, de ceux de la joie et de la tristesse nous paraît conforme à la plus exacte observation, mais nous ne saurions accordera Descartes que le désir agite plus le cœur et le cerveau qu’aucune autre passion, plus par exemple que les élans de la haine, de l’indignation et de la colère, plus même que l’enthousiasme de l’admiration. Cette assertion, que l’expérience vulgaire ne confirme pas, serait du reste en opposition avec la physiologie expérimentale dont nous avons invoqué le témoignage en traitant du rôle du cœur dans la vie affective. La physiologie nous apprend qu’une stimulation, même vive, que l’on transmet par degrés aux nerfs moteurs du cœur n’émeut pas autant cet organe qu’une stimulation moins forte, mais plus soudaine; et précisément, il est de la nature du désir de naître et de croître par degrés. Il y a, j'en conviens, des désirs ardents, tels que ceux de la convoitise ou de la vengeance, qui entretiennent dans lame une agitation soutenue, mais cette disposition n’exprime pas encore, ce me semble, le paroxysme de la passion, et nous ne saurions nous rendre sur ce point à l’opinion de notre auteur.

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